dimanche 6 décembre 2015

Michelle


Les choses



Ce sont des produits, c'est-à-dire des choses qui impressionnent la conscience des individus. En fait, il serait à peine exagéré de dire que les moeurs d'aujourd'hui sont presque exclusivement déterminées et imposées par des choses.

Günther Anders, L'obsolescence de l'homme.

[et ce blog en est une illustration frappante... NDR]
 

vendredi 4 décembre 2015

Louis de Verdal : aux angles émouvants nos âmes reconnaissantes


Un spectre hante nos âmes déglinguées : la certitude que désormais la société que nous avons construite, ou laissé construire, nous est hostile. Avec nos envies de bonheur, nos fatigues, notre peu d'enthousiasme pour la performance, nous voilà devenu encombrants pour un système qui ne jure que par le retour sur investissement. Utilisés, usés, nous voilà réduits au sort de ces bouts de ferrailles, de ces souches que l'on découvre, ça et là, au détour d'un bois ou d'une décharge. Il est difficile de ne pas désespérer.

Pourtant, face à moi, sur la table, se trouve un emballage de Louis de Verdal. On me l'a offert pour mes trente ans. J'en ai bientôt quarante cinq, voilà quinze années qu'il m'accompagne. C'est une sphère de bois et de fonte contournés que l'artiste a placé sur un socle constitué par un roulement à bille de tracteur. Six sortes de bois en composent le coeur. Le plaisir visuel est immédiat car la couleur et les veines jouent un kaléidoscope fabuleux dans le complexe assemblage des essences. Je me lève pour toucher la sphère comme on caresserait le ventre d'une femme ou vérifierait la qualité d'un travail bien mené. Ma paume est accueillie, j'éprouve du bien-être. Je repense à la forêt, à ses sentiers. Me voilà héritier d'une paix faite de hêtres et de fougères.

Peu à peu, à suivre les méandres de sa surface, ce bien-être s'estompe au profit d'une légère inquiétude, de celle qui nous permet de rester en alerte. Le talent de Verdal est en train d'opérer bien au-delà de la sensation car il n'y a pas que le bois, il y a aussi les larges liens de fonte qui l'enserrent d'une façon qui évoque aussi bien la prison que l'étreinte amoureuse. À présent, je vois la terre, une terre magnifique et bouleversée, une planète que nous mettons tant d'énergie à dévaster. La fonte est là, qui enlace le bois pour que je n'oublie pas que je fais partie d'une espèce qui, non seulement détruit ce qui la fait vivre mais réduit la plus belle part de ce qui la constitue. 


 

Ces qualités éminentes ne suffisent pas à expliquer pourquoi le travail de Verdal vole bien au-dessus des créations que l'on propose à notre admiration. De fait, ses emballages, ses poissons, ses masques, ses visages génèrent un espoir qui manque à bien des œuvres contemporaines. Quand Verdal se promène dans les forêts et les casses en récupérant puis en redonnant vie à ce qui semblait inutile, il nous envoie un formidable message : ce que l'on croyait fichu, suranné, brisé, peut ressusciter de beauté et d'intelligence pour le bien du plus grand nombre.

Cette conviction, chez Verdal, s'exprime sans longs discours ni théorie alambiquée mais avec l'évidence du don : voilà, dit-il, voilà ce que j'ai fait, voilà comment je tente de recoller vos âmes. Car c'est bien de ça qu'il s'agit pour Verdal : de recoller les morceaux. C'est difficile, cela demande beaucoup de travail mais c'est, on l'admettra, une tâche bien nécessaire à notre époque.

Oui, grâce à Verdal, le passé, le dépassé, l'ancien, le mal foutu, le peu compatible perdent leurs hardes misérables pour revivre sous les traits rigolards de ces déracinés qui nous ressemblent tant et que leurs bras ouverts protègent d'une chute malgré leur pas mal assuré. Emballages, poissons à clous, murène boisée... Verdal nous invite à renverser la perspective : ce que nous croyons être un rebut ne l'est pas et il y a donc fort à parier que ce que nous portons aujourd'hui au pinacle constitue le déchet de demain.

Ainsi, si nous nous pensons dépassés, au rancard, si on nous adjure d'oublier le passé, de s'en méfier comme on évite de monter dans un grenier plein de coins d'ombre et de poussière nocives, il nous faut écouter ce que dit ce visage taillé dans un bois laissé pour compte, ce que murmure ce poisson à la souplesse de vieux clou, comprendre ce que chuchotent ces emballages aux allures de terre gaste : que c'est avec des vieux clous et des idées trouvées dans les greniers que l'on se bricolera un avenir digne de ce nom. Dans un temps où l'imagination est amoindrie quotidiennement par un cocktail d'images, de sons, d'enseignements et de lectures au rabais, Verdal nous invite à donner une nouvelle forme à ce nous croyons inutile en nous débarrassant des ordures générées par le culte du progrès. 


 

Pour que personne ne doute de la générosité de Verdal, je ne saurais conclure ce petit texte admiratif sans évoquer une autre de ses réalisations, et non des moindres : cette merveilleuse table aux angles émouvants qui résout, par son absence de symétrie, les problèmes que causent à tout hôte le nombre et la morphologie de ses invités. Ici, à cette table, chacun trouve une place bien à lui, suivant qu'il souhaite manger du bout des doigts, boire un verre ou s'offrir un balthazar de derrière les fagots. Grâce à sa forme, nulle préséance, nulle présidence ou place d'honneur hormis l'égalité des amis. Dîner intime ou tablée généreuse, gros mangeur ou libellule enfantine, Verdal accueille tout le monde à sa table.


jeudi 3 décembre 2015

Angie


Les montagnes bleues



"On me demande pourquoi je vis dans les montagne bleues. Je souris sans répondre", dit Li Po. Eh bien permettez-moi de hasarder une réponse, même si, j'en conviens, un sourire est préférable.

Je suis venu en ce lieu afin d'y accomplir une sorte d'alchimie mentale. Ce que je veux, c'est soumettre toute la réserve de matières accumulées au cours de ces dernières années (connaissances, images, sentiments) à la puissance métamorphosante du feu, et voir ce qui peut en résulter. N'en sortirait-il qu'une petite étincelle eckhartienne, ce serait toujours quelques chose.

Keneth White, Lettres de Gourgounel.

Le secret perdu


Un paysage intérieur hivernal, gelé, sans espoir, prend soudain mouvement, vie et couleurs. Une fin heureuse est exclue, mais l'émotion circule et c'est là l'essentiel.

Anne Gillain, François Truffaut, Le secret perdu.


mercredi 2 décembre 2015

Au café


J'aime venir au « café », à la tombée du jour. Quelquefois, j'ai l'impression, ou peut-être l'illusion, que ce rendez-vous est le lointain reflet de la Table ronde de la légende. Comme s'il y avait eu depuis toujours quelques hommes à se réunir dans la nuit du monde pour refuser le cours des choses. Probablement établie par Apollinaire, cette pratique du « café » a été renforcée et perpétuée, tant bien que mal, par André Breton pendant presque un demi-siècle. Et quel demi-siècle ! Deux guerres mondiales, Auschwitz, le Goulag, la bombe atomique, la guerre froide, la science mise au pas, l'éléphantiasis de la finance mondiale... Et au milieu de tout cela, ce « café », fragile et fantomatique bateau qui n'aura cessé de chercher, contre vent et marée, à garder le cap. Beaucoup de ceux qui avaient désiré être du voyage furent emportés par les terribles tempêtes du siècle, mais, pendant des années, il y en eut toujours de nouveaux à vouloir s'y embarquer.

Radovan Ivsic, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout.


De façon moins poétique, on pourra poursuivre cette réflexion sur l'importance de se réunir en lisant le billet de Frédéric Lordon sur "l'état d'urgence".


Pognon & Trouffion dans le même bateau

 


De l’Antiquité jusqu’à l’ère moderne, histoire monétaire et histoire politique semblent se confondre. Si l’Empire romain était parvenu à réaliser une relative unité monétaire (adaptée à ses efforts d’unification fiscale et de centralisation des finances publiques), sa chute, et le fractionnement de l’Europe « en de multiples et minuscules seigneuries » (Braudel), s’accompagnent d’une fragmentation de la monnaie. 


Puis, même si l’avènement des économies monétaires modernes est inconcevable sans les renaissances urbaines et commerciales qui animent l’Occident entre les XXIe et XVe siècles, ce n’est qu’avec la lente construction des Etats modernes et d’un système interétatique compétitif que l’Europe s’est acheminé vers un système monétaire composé d’une pluralité de monnaies nationales. Relativement à l’ensemble de cette histoire (au moins jusqu’à la Première Guerre Mondiale), peu d’historiens s’opposeraient à la validité du syllogisme suivant : 

« 1) l’essentiel des monnaies a été frappée pour couvrir les dépenses publiques, 2) l’essentiel des dépenses publiques est allé à l’armée, donc 3) l’essentiel des monnaies a servi à payer l’armée. »


Dans l’Antiquité, où apparaissent les premières monnaies métalliques (or et argent, puis bronze ou cuivre), la mainmise sur les mines d’exploitation permettait le financement directement monétaire de l’activité militaire, alors que les butins issus de cette activité rendaient possible la formation complémentaire de trésors de guerre. Comme le signalait déjà Weber, « le monnayage n’est apparu, d’une manière générale, qu’en tant que création d’un moyen de paiement militaire, non comme création d’un moyen d’échange. » 

A Rome, encore, « La frappe [monopole d’Etat] était réalisée à partir des fonds pris sur les butins et la monnaie servait, non à des fins économiques, mais pour le paiement de l’armée. » L’armée occasionnait donc « l’essentiel de l’injection de monnaie nouvelle dans le circuit général », si bien que « la relation entre les émissions monétaires et l’augmentation des légions est clairement établie. » En conséquence, le destin de l’empire était indissociable de la monnaie. L’expansion militaire de la période républicaine a entraîné la capture d’importants butins qui furent soit monnayés, soit conservés à Rome. La victoire de César sur Marc-Antoine permit l’accaparement des réserves égyptiennes, avant que Trajan ne mette la main, au IIe siècle, sur les réserves d’or et d’argent des rois Dace. 

Mais, à partir du IIIe siècle, le reflux politique de l’empire, le déclin de la production minière (notamment d’argent), alors même que s’accentuaient les guerres frontalières, eurent pour effet un déséquilibre budgétaire qui obligea l’Etat impérial à jouer autant de manipulations monétaires (dégradation de la qualité des pièces) que de mesures fiscales. L’une des conséquences fut l’affaiblissement du niveau de vie militaire, le recrutement coercitif et la multiplication des désertions.

La dislocation de l’empire, ainsi que le pillage monétaire dont il fut l’objet au Ve siècle, s’accompagnèrent d’une régression de la monnaie et, au IXe siècle, le Moyen âge comtal ouvrit la voie à la dispersion des frappeurs de monnaie liée à l’éclatement féodal. Le « Second Moyen âge » (XIIIe et XVe siècles) est alors marqué par un « féodalisme d’Etat », dont les guerres structurelles rendaient indispensable d’imposer la prépondérance de la monnaie royale (et la multiplication des ateliers monétaires au service du roi), d’élaborer une forme élémentaire d’administration fiscale et d’avoir recours à l’emprunt, dans le cadre d’une « augmentation » significative de l’Etat et de l’instrumentalisation naissante du grand commerce au service de ses objectifs politiques et militaires. Celle-ci devra toutefois attendre, pour s’affirmer pleinement dans sa forme mercantiliste, l’apport en métaux précieux que fournira la découverte des Amériques.

Jusqu’au XIXe siècle, la généralisation du salariat et l’instauration d’un système complet de marché, la majorité des biens courants sont restés localement produits et consommés au sein d’économies locales a priori faiblement monétarisées. C’est en surplombant cette « civilisation matérielle », d’abord, que s’est déployée l’alliance entre les impératifs guerriers des Etats européens et le grand commerce, porteur d’innovations financières depuis le XIIe siècle [emprunts publics, placement à terme, compensation, lettre de change (comme instrument de crédit, puis comme moyen de paiement), escompte, bourse, etc.]. 


On retrouve donc, d’un côté, le besoin de financement traditionnel de la guerre, dans une Europe où ne peuvent survivre les Etats incapables d’accompagner la révolution militaire en cours et l’enjeu du contrôle des routes commerciales maritimes d’une révolution monétaire et financière. Dans cet esprit, Charles Davenant, en 1695, pouvait reconnaître que « tout l’art de la guerre est d’une certaine manière réduit à la monnaie ; et, de nos jours, le prince qui peut le mieux trouver l’argent pour nourrir, vêtir et payer son armée (…) est le mieux assuré du succès. »

Mais, d’un autre côté, la période mercantiliste se distingue de l’Antiquité et du Moyen âge par l’importance prise par la connexion entre la capacité d’attraction des richesses déployées par le grand commerce et la mobilisation des ressources, l’unification et la monétarisation nationales, fondement de la richesse fiscale de l’Etat : « C’est la prospérité du royaume qui permet au Fisc d’alimenter le Trésor royal ; c’est la prospérité commerciale qui fait circuler les espèces précieuses, mesures et conditions de toute puissance. L’impôt se paie en monnaie d’or et d’argent, parce qu’ainsi se paient les soldats, les munitions, les espions et les alliés. »

L’enjeu principal, dans ces conditions, est donc d’acquérir la position la plus attractive dans la circulation internationale des capitaux, que la rivalité entre Etats européens a étirée jusqu’à la dimension transocéanique : sont financées, de cette manière, à la fois la croissance économique interne et l’expansion coloniale. Par exemple, la République des Provinces-Unies, entre la proclamation de son indépendance en 1581 et son lent déclin au XVIIIe siècle, a édifié son hégémonie en hissant l’intérêt marchand au rang de raison d’Etat. 

Selon Norel, « Le premier essor hollandais provient de la liaison assurée par les marchands des Provinces-Unies entre le nord et le sud de l’Europe », et s’est renforcé, parallèlement à la centralité de son commerce (portant notamment sur le blé) et la constitution d’un vaste empire maritime, avec l’intensification de l’agriculture et le décollage de l’industrie urbaine (textile, construction navale, armement, etc.). Au centre de ce complexe économique, il convient de placer la Banque d’Amsterdam, d’origine étatique, qui permit de faire du florin banco la « monnaie du monde » et de drainer l’essentiel des capitaux européens. Il en a résulté davantage « d’argent disponible pour les emprunts d’Etat, ce qui [a conféré] à la République hollandaise une supériorité inestimable sur ses rivaux », du fait qu’il était « politiquement plus facile d’encourager au maximum le financement de la guerre par des emprunts publics. »

Au terme de ce rapide survol historique, trois remarques paraissent s’imposer :

  1. A mesure que se sont développés la monétarisation des économies nationales, les dérivés des monnaies métalliques et des systèmes fiscaux efficaces, le financement militaire s’est émancipé des procédés archaïques du strict monnayage, pour s’inscrire dans les arcanes de la fiscalité et de la finance internationale ;

  2. Le déclin, depuis la Première Guerre mondiale, de la part relative des dépenses militaires dans les budgets publics des Etats conservant des ambitions internationales, ne doit pas masquer, ni la hausse continue de leur volume, ni les progrès de leur puissance de feu, susceptibles de conduire à l’autodestruction de l’humanité ;

  3. La libération des flux internationaux de capitaux et la globalisation financière, en fragilisant la fiscalité des Etats, définissent le contexte contemporain au sein duquel un lien étroit s’est établi entre le contrôle de ces flux et le financement militaire par endettement, qui fait du système monétaire international un enjeu essentiellement politique.


    Jacques Luzi


Penelope


L'homme troué


Trop loin dans l'amour pour qu'il me soit possible
de te toucher
Trop loin dans le désir pour qu'il puisse encore prendre
pour corps le tien
qui est lui-même
revenu à son premier être,
trop loin dans le fond de ta bouche
pour que je puisse encore savoir ce que c'est une bouche
et la prendre

Alain Gheerbrant, L'homme troué.