lundi 6 avril 2020

Covid19 : avant, pendant, après




Afin de continuer à penser, même de façon confinée, cet article inédit de l'ami Jacques Luzi.

Le Covid-19 n’est pas issu de la génération spontanée. Il n’est pas un fléau de Dieu. Ni un simple incident de parcours dans le long fleuve pseudo-tranquille de la modernité.
L’histoire des coronavirus, de leur origine et de leurs retombées sanitaires, avait déjà fait l’objet d’études et d’analyses, qui laissaient entrevoir la pandémie à venir, celle, précisément, dans laquelle nous sommes embarqués aujourd’hui et qui nous dicte ses propres contraintes. Ainsi, le journaliste scientifique américain David Quammen avait prévenu, dans un livre au titre éloquent : Spillover: Animal Infections and the Next Human Pandemic (W.W. Norton & Company, New York, 2012). Dans « Where will the next pandemic come from ? And how can we stop it ? » (Popular Science, 15 octobre 2012), il écrivait :
Les pressions et les perturbations écologiques causées par l'homme mettent toujours plus d’agents pathogènes animaux en contact avec les populations humaines, tandis que la technologie et le comportement humains propagent ces agents pathogènes de plus en plus largement et rapidement. En d'autres termes, les épidémies liées aux nouvelles zoonoses, ainsi que la récurrence et la propagation des anciennes, reflètent ce que nous faisons, plutôt que d'être simplement ce qui nous arrivent.

Au sein de tout de « ce que nous faisons », la déforestation est ici l’élément principal. Elle a non seulement favorisé l’expansion des zoonoses (depuis le sida jusqu’au Covid-19, en passant par le virus Ébola), mais participe également à la destruction des communautés autochtones, à l’effondrement de la biodiversité et au réchauffement climatique. Ce dernier augmente la fréquence des incendies gigantesques détruisant les forêts, au risque de devenir un processus auto-entretenu. Avec, comme apothéose macabre envisageable, la réanimation des virus assoupis dans le pergélisol et qui, en comparaison, feront probablement passer le Covid-19 pour une « grippe anodine », pour plagier le leader de la première puissance mondiale (se reporter à l’émission que France Culture a consacrée au dégel en cours du pergélisol, le 15 décembre 2018).
Encore faut-il préciser que la déforestation, depuis au moins un demi-siècle, sert principalement l’expansion mondiale de l’agro-industrie, le sacrifice des forêts primaires ou non permettant l’extension de l’élevage industriel et l’exploitation à grande échelle de l’huile de palme, du soja (souvent génétiquement modifié), etc. Les principales firmes sont connues (Pasco Daewoo, Genting BHS, etc.), ainsi que leurs activités, du Brésil à la Malaisie, en passant par la République du Congo. Les filières de distribution et de consommation, mondialisées, sont également connues et soutenues par l’ensemble des banques et des États, autoritaires ou libéraux. Il faut bien que la Mégamachine des « faiseurs d’argent » tourne et tourne encore…
Mais ce n’est pas tout. Derrière la déforestation et l’agro-industrie, comment ne pas discerner l’urbanisation outrancière et la destruction de la paysannerie à l’échelle mondiale (qui ne s’impose certes pas sans résistance) ? Et la volonté concomitante d’agglutiner les masses humaines dans des mégalopoles « connectées », exclusivement nourries par l’industrie agro-alimentaire « connectée » et rendues définitivement dépendante des pouvoir industriels « connectés ». Cette volonté, à son tour, doit être interprétée comme l’expression ultime de la civilisation du rationalisme instrumental engendrée par le capitalisme et à présent disséminée sur la surface entière de la Terre. L’ironie de cette histoire étant que ces masses urbaines aient fini par apparaître à la fois comme les créatrices inconscientes (et insouciantes) et comme les principales victimes des coronavirus.
Cette ironie cruelle illustre parfaitement le concept de « décalage prométhéen » introduit par Günther Anders dès 1956, dans le premier opus de son Obsolescence de l’homme (Editions de l’encyclopédie des nuisances, Ivréa, 2002). Il désignait par là l’écart monstrueux entre les capacités industrielles de fabrication, fondées sur les principes énoncés par Adam Smith en 1776 (la division technique du travail et la mécanisation systématique des procédés), et les capacités humaines de représentation et de perception. Comment l’individu lambda pouvait-il savoir que la consommation, en France, de produits contenant de l’huile de palme, ou de poulets nourris au soja OGM made in Brazil, prédisposait son oncle ou sa mère à finir ses jours sous respirateur artificiel ? Comment, dès lors, pourrait-il s’en tenir pour responsable ? Et pourtant… C’est la raison pour laquelle Anders nous invitait à des exercices d’« élongation morale », afin d’élever notre représentation et notre perception à la dimension de nos capacités de fabrication. Mais ne faudrait-il pas, pour avoir seulement le temps de se livrer à ces exercices, cesser d’être englué à ce qui, fondamentalement, nous détruit : la division technique du travail et la mécanisation systématique des procédés de production (et, à l’âge du numérique, de chacun de nos gestes quotidiens) ? C’est-à-dire, en premier lieu, s’affranchir collectivement des pensées et de l’imaginaire de la maîtrise qui, pour avoir fondé le monde industriel aux xviiie et xixe siècles, sont incapables aujourd’hui d’en appréhender le caractère mortifère manifeste ?
David Quammen, encore :
À court terme : Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour contenir et éteindre l’épidémie de Covid-19. À long terme : Nous devons nous rappeler, lorsque la poussière retombera, que le Covid-19 n'était pas un événement nouveau qui nous est arrivé. Il faisait – et fait – partie d'un ensemble de choix que nous, les humains, faisons (« How we made the coronavirus pandémic », Times India, 4 avril 2020).

Comme lors de l’épidémie d’Ebola, contenir et étouffer l’épidémie de Covid-19 suppose le confinement de la population et l’isolement des malades, y compris lors des funérailles des défunts (David Quammen, « Ebola and the New Isolationisme », Time Inc, 6 octobre 2014). Un calcul simple suffit pour s’en convaincre : pour une population de 67 millions de personnes (France), 60% de contaminés et 1% de morts, le Covid-19, hors confinement, aurait fait en un temps record un minimum de 400 000 victimes, sans compter celles qu’aurait engendré le chaos provoqué par un tel traumatisme social. Les tenants du capitalisme et les gouvernements qui les servent n’entravent pas la Mégamachine de gaieté de cœur, et dans les pays où ils ont le plus tardé (ou tardent encore) à contenir leur cupidité (États-Unis, Brésil), le nombre de victimes va atteindre des sommets, entraînant possiblement des troubles sociaux anomiques.
Il est tout à fait légitime d’émettre des critiques à l’encontre du manque d’anticipation des gouvernants (ils auraient dû savoir, quand bien même ils ne savaient pas), de l’instrumentalisation mercantile (vive l’isolement numérique !) ou politicarde de la situation, de la justification opportuniste de technologies problématiques (l’IA va nous sauver !), des inégalités face au risque de contamination, etc. Dans ce contexte, les concepts de « décalage prométhéen » et d’« exercices d’élongation morale » sont toujours pertinents, imposant d’approfondir autant que possible la réflexion jusqu’aux conséquences des conséquences des mesures prises, ici ou là, pour contenir l’expansion du virus. Renforcement sécuritaire de l’hétéronomie ou des aspirations à l’autonomie, politique, culturelle et matérielle ?
 
Pour certains virologues, la crise va durer (six mois, un an, plus ?), avec des implications sanitaires, sociales et politiques qui, pour rester imprévisibles, promettent de ne pas verser dans la réjouissance. En attendant, le confinement et son désœuvrement forcé peuvent conduire au nihilisme ou à la renaissance. À titre personnel, je n’ai pu empêcher la remémoration entêtante des mots tranchants tenus, il y a maintenant longtemps, par Thomas Bernhard :
Nous n’avons rien à dire, sinon que nous sommes pitoyables, que nous avons succombé par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique.
Instruments de la décadence, créatures de l’agonie, tout s’éclaire à nous, nous ne comprenons rien. Non peuplons un traumatisme, nous avons peur, nous avons bien le droit d’avoir peur, nous voyons déjà, bien qu’indistinctement, à l’arrière-plan, les géants de l’angoisse.
Ce que nous pensons a déjà été pensé, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes est obscur.
Nous n’avons pas avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et ne méritons que le chaos. 

(Discours prononcé le 22 mars 1968 à l’occasion du Prix National Autrichien)

Continuerons-nous à nous soumettre à la monotonie philosophico-économico-mécanique qui nous a conduit dans l’impasse actuelle et a fait de nous ce que nous sommes : pitoyables, amollis et irresponsables ? Désirons-nous, comme nos gouvernants, ou comme ceux qui complotent ardemment pour en conquérir la position, redémarrer, à quelques amendements près, la Mégamachine ? Un « nouveau capitalisme », propose notre ministre de l’Économie, mais quel capitalisme pourrait limiter l’accumulation de l’argent en se confinant derrière les frontières ? Demeurerons-nous suspendus, en compagnie des géants de l’angoisse, aux désastres que cette Mégamachine ne manquera de provoquer à nouveau, l’un après l’autre, jusqu’au chaos final ? De combien de catastrophes, de pandémies, de pénuries, de guerres, aurons-nous besoin pour comprendre ? Et pour agir en conséquence, dans l’obscurité d’un monde que nous seuls pouvons éclairer d’un sens alternatif et d’un autre être-ensemble, entre humains et avec les non humains ? Nous n’obtiendrons demain que ce que nous sèmerons aujourd’hui. Si nous persévérons à être guidés par la cupidité et à semer la mort, nous récolterons l’agonie de l’humanité, et la honte ne nous sera bientôt plus d’aucune utilité.

Jacques Luzi est l'auteur de Au rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture occidentale, de Descartes au transhumanisme, Éditions de la Lenteur, 2019