mercredi 17 juin 2020

Les "héros" oubliés...

 
 
 
«Cette femme, c’est ma mère. 50 ans, infirmière, elle a bossé pendant 3 mois entre 12 et 14 heures par jour. A eu le covid. Aujourd’hui, elle manifestait pour qu’on revalorise son salaire, qu’on reconnaisse son travail. Elle est asthmatique. Elle avait sa blouse. Elle fait 1m55».
 
Imen Mellaz
 
Glané sur le site du percutant Moine bleu
 

lundi 15 juin 2020

Nevermore




Quels avènements confortent en vous l'idée que l'aimée vous va ? Est-ce un mot dans le courant d'une conversation ? L'atmosphère qu'elle sait créer autour de vous ? Cette façon, pour l'air, de se densifier quand elle entre dans la pièce ? Un acte ? Une façon de réagir ? Où, comme le dit Truffaut, ce moment où vous réalisez que vous agissez contre vos intérêts – preuve absolue dans une époque qui voue un culte féroce au retour sur investissement ?
Amélie avait, dans le balancement du plaisir, un sourire qui en épurait les scories. Son bonheur recouvrait notre chambre d'or tranquille. Dans le roulis, ses seins étaient comme deux barges de débarquement. Ce n'était pas rien, ce don, dans l'océan où nous nous débattions. J'ai aimé son calme, son habileté à détailler la beauté, cette attention aux souffles les plus légers. Elle écrivait un mémoire sur les hôtels particuliers de la vieille ville. Ai-je dit que nous aimions les livres ?
C'est au soir de je ne sais quel hiver. Au-dehors la neige n’a cessé de tomber depuis le matin et recouvre tout. Le pays voit ses routes et l’électricité coupées. Le monde a repris taille humaine, il se meut désormais à la seule force des pieds. Amélie est assise face à la cheminée. Son profil danse doucement. Il n’y a plus de téléphone, plus de mensonges, il n’y a plus que les collines et les arbres autour de la maison immobilisée par les flocons. Sur la table, il y a un bol empli de noix, deux livres et son paquet de cigarettes. Je suis allé chercher du bois. Demain, je n’irai pas travailler. Amélie me regarde : voilà le monde que nous désirons. Nous nous enlaçons face aux flammes. Son parfum est une poudre étoilée, sa bouche se pose sur mon cou. Le silence nous enveloppe. Tissé par l’instant, le présent redevient quelque chose de possible.
Nous sommes allé dîner au Puy après une journée à lézarder devant la maison qu'on nous a prêté près du lac du Boucher. Dans un restaurant de la vieille ville, nous mangeons deux pigeons accompagnés d'une bouteille de ce Chanturgue qu'Amélie a voulu me faire connaître. Ce vin m'étonne, Amélie m'assure que César en fait mention dans la Guerre des Gaules. J'aime la façon dont sa main entoure son verre et décortique la chair du volatile. Elle boit jusqu'à en avoir les joues roses et me donne à chaque fois l'impression de laper une source. Quand nous sortons, les lampadaires qui éclairent la ruelle sont éteints. Nous sommes un peu saouls. L’air sent le feu de bois et la pierre humide. Amélie m’embrasse et son rire s’élève pour annoncer l’An mille.

vendredi 12 juin 2020

Démasquez les scientifiques ! Videz les laboratoires !






« Il y a un scénario probable qui émerge. Le virus de chauve-souris a été collecté dans des grottes du Yunnan. Ce virus étant peu infectieux, les Chinois l’ont modifié pour l’étudier et faire au passage une publication dans Nature. Ils l’ont rendu transmissible à l’homme en trafiquant la spike- la probabilité que la séquence de la spike soit d'origine naturelle est à peu près égale à zéro- et en insérant un site furine très visible et quasi impossible à acquérir naturellement. On voit la main du correcteur et les bricolages moléculaires. Ils ont infecté des animaux pour voir. Un jour, un animal a toussé ou respiré près d’un chercheur, qui a ensuite contaminé les gens près du marché de Wuhan ».

Faisant fi de tout soupçon de complotisme, les collègues de Pièces & Main d'Oeuvre nous invitent à réfléchir un peu en examinant les pièces d'un dossier qui démontrerait la responsabilité de la Science, et de ses serviteurs aussi zélés qu'intéressés, dans l'actuelle pandémie.  

Cet exercice salutaire n'est pas aisé, tant le domaine est complexe et les implications politico-financières tortueuses. Mais enfin, en cette époque où le flou cousine avec le n'importe quoi, il n'est pas mauvais que les pékins de base que nous sommes tentent d'y voir clair par leur propres moyens. 

Au boulot ! 

P.S. : S'il nous a été difficile de trancher sur cette question - virus "augmenté" ou virus naturel - , il demeure cependant que la responsabilité de l'homme, et d'un système qui a fait du retour sur investissement et de l'exploitation/destruction de la nature son corollaire, est totale dans l'apparition de ce virus. A la lecture du dossier de Pièces & Main d'Oeuvre il nous est bien évidemment apparu que notre lecture de cette sinistre pantomime devait être d'abord et surtout politique.


vendredi 5 juin 2020

L'art de croire





Je fus longtemps impressionné par les gens ayant l'art de croire à leur réalité. D'où vient qu'on puisse faire de ce rien qu'est notre présence sur terre un monument ?

Georges Perros


mercredi 20 mai 2020

17 juin - Agir contre la réintoxication du monde


Nous avons aperçu pour la première fois dans nos existences ce qui serait encore possible si la machine infernale s’arrêtait enfin, in extremis. Nous devons maintenant agir concrètement pour qu'elle ne se relance pas. 
 
Certes, nous ne reviendrons pas sur les espèces disparues, les millions d'hectares de terres ravagées, de forêts détruites, sur les océans de plastique et sur le réchauffement planétaire. Mais de manière inédite dans le capitalocène, les gaz à effet de serre ont diminué partout ou à peu près. Des pans de mers, de terres ont commencé doucement à se désintoxiquer, tout comme l'air des villes suffoquées de pollution. Les oiseaux sont revenus chanter. 

Alors, pour qui se soucie des formes de vie qui peuplent cette planète plutôt que d'achever de la rendre inhabitable, la pandémie mondiale dans laquelle nous sommes plongé.es, en dépit de tous les drames qu'elle charrie, pourrait aussi représenter un espoir historique. Nous avons paradoxalement vu se dessiner le tournant que l’humanité aurait dû prendre depuis bien longtemps : faire chuter drastiquement la nocivité globale de ses activités. Ce tournant, même les incendies de territoires immenses, les sécheresses consécutives ou les déflagrations à la Lubrizol des mois derniers n’avaient pas réussi à nous le faire prendre.

Cependant, ce tournant que nous désirions tant, nous n'avons généralement pas pu l'éprouver dans nos chairs parce que nous étions enfermé.es. Car mis à part dans certains territoires ruraux et espaces urbains solidaires où existent déjà un autre rapport au collectif, à la production ou au soin du vivant, le confinement a été pour la majorité de la population le début d'un cauchemar. Une période qui renforce encore brutalement les inégalités sociales, sous pression policière. Et le drame absolu c’est que, malgré tout ce que la situation a de bouleversant, nos gouvernants n'en étaient pas moins déterminés à relancer dès que possible tout ce qui empoisonne ce monde et nos vies - tout en nous maintenant par ailleurs isolé.es et contrôlé.es dans des cellules numériques, coupé.es de ce qui fait le sel et la matérialité de l'existence.

Rien ne les fera bifurquer, si on ne les y contraint pas maintenant

Au cours des deux derniers mois, les exposés et tribunes se sont accumulés sur nos écrans à une rapidité inversement proportionnelle à notre capacité à se projeter sur des actions concrètes. Les analyses nécessaires ont été faites sur le lien entre cette épidémie et les flux économiques mondialisés et leurs dizaines de milliers d'avions, la déforestation et l'artificialisation des milieux naturels qui réduisent les habitats des animaux sauvages ou encore l’élevage intensif. Tout a été dit sur la dimension annonciatrice de la pandémie, sur la suite de confinements et de désastres à venir si nous n’en tirons pas les leçons. D'autant que la marche courante de l'économie et des productions sur lesquelles reposent notre mode de vie, va continuer à tuer dans les décennies à venir bien davantage et plus durablement que le covid-19 (2). 

Mais pour l’État et pour les lobbys agro-industriels, aéronautiques, chimiques ou nucléaires qui guident ses politiques, les conséquences à tirer de la crise sanitaire sont visiblement toutes autres. Ils en ont tout simplement profité pour faire sauter quelques lois environnementales et déverser des pesticides encore plus près des maisons, pour relancer la construction d’avions ou l’extraction minière en Guyane… Il est donc maintenant avéré qu’aucune crise, aussi grave soit-elle, ne les fera dévier du nihilisme absolu de leur obsession économique. Nous avons eu deux longs mois pour nous en rendre compte. A nous maintenant d’agir et d’y mettre fin.

Le gouvernement parle du mois de juin comme d’une "nouvelle marche" dans un déconfinement qui n'est pour lui qu'une remise en marche de l'économie et de la destruction du vivant. La seule "marche" sensée c’est au contraire d’agir concrètement pour l’arrêt des secteurs de productions les plus empoisonnants. Nous appelons donc à une première série de mobilisations simultanées le mercredi 17 juin.

Comment agir ? 
 
Le déconfinement en cours doit être un élan historique de reprise en main sur nos territoires, sur ce qui est construit et produit sur notre planète. Il doit permettre de dessiner ce qui est désirable pour nos existences et ce dont nous avons réellement besoin. C'est une question de survie, davantage que toutes les mesures et tous les nouveaux types de confinements que l'on nous fera accepter à l’avenir. Cela signifie construire de nouvelles manières d'habiter le monde, chacun de nos territoires, mais aussi accepter de rentrer en conflit direct avec ce qui les empoisonne. Il y a des industries qui ne se sont pas arrêtées pendant le confinement et qui doivent aujourd’hui cesser. Il y en a d’autres qui ont été interrompues et dont l'activité ne doit pas reprendre. Cela ne pourra se faire sans constituer chemin faisant des liens avec les travailleurs qui en dépendent économiquement. 

L’urgence sociale c’est de penser avec elles et eux les mutations possibles des activités et les réappropriations nécessaires des lieux de travail. C'est aussi de contribuer à maintenir un rapport de force permettant de garantir les revenus pendant les périodes de transition et les besoins fondamentaux de ceux dont la crise aggrave encore la précarité. Nous n'atteindrons pas immédiatement toutes les productions qui devraient l'être. Mais il faut commencer, en stopper un certain nombre aujourd'hui pour continuer avec d'autres demain.

Nous appelons en ce sens, les habitant.e.s des villes et campagnes à déterminer localement les secteurs qui leur semblent le plus évidemment toxiques - cimenteries, usines de pesticides ou productions de gaz et grenades de la police, industrie aéronautique, publicitaire ou construction de plates-formes amazon sur des terres arables, unité d'élevage intensif ou installations de nouvelles antennes 5G, clusters développant la numérisation de l’existence et un monde sans contact avec le vivant, destructions de forêts et prairies en cours... 

Nous invitons chacun.e localement à dresser de premières cartographies de ce qui ne doit pas redémarrer, de ce qui doit immédiatement cesser autour d'eux, en s'appuyant sur les cartes et luttes existantes (1). Puis nous appelons le 17 juin à une première série d'actions, blocages, rassemblements... occupations...Viser sérieusement à se défaire de certains pans du monde marchand, c’est aussi se doter des formes d’autonomies à même de répondre aux besoins fondamentaux de celles et ceux que la crise sanitaire et sociale plonge dans une situation de précarité aggravée. Nous appelons donc aussi le 17 juin, dans la dynamique des campagnes covid-entraide et « bas les masques », à des occupations de terres en villes ou dans les zones péri-urbaines pour des projets de cultures vivrières, ainsi qu’à de réquisitions de lieux pour des centres de soins et redistributions.

Nous devons trouver des formes de mobilisations adéquates à la situation. Nous traversons une période où chacune d’entre elle peut avoir une portée décuplée. On peut initier beaucoup à peu (3) mais on doit aussi se donner les moyens d'être nombreux-ses. Nous nous appuierons sur la ténacité des zads, la fougue des gilets jaunes, l'inclusivité et l'inventivité des grèves et occupations climatiques d'une jeunesse qui n'en peut plus de grandir dans un monde condamné. Nous agirons en occupant l'espace adéquat entre chaque personne et pourquoi pas masqués.es quand cela s'avère nécessaire pour se protéger les un.es les autres, mais nous agirons !

Si vous souhaitez le signer aussi, nous envoyer un appel à mobilisation locale ou un texte d’analyse complémentaire, vous pouvez écrire à 17juin@riseup.net. Ils seront mis à jour et apparaîtront entre autres sur le site https://17juin.noblogs.org/ et la page facebook https://www.facebook.com/Agir17juin. Merci pour tout relais !


(1) On peut aller chercher pas mal d'infos dans la carte superlocalhttps://superlocal.team/

(2) Multiplication des cancers dus aux pesticides et aux substances toxiques, surpoids, diabète et hypertension tous trois liés à l’alimentation industrialisée (qui touche un tiers de l’humanité et se trouve être aussi la principale co-morbidité des malades atteints du covid-19), morts prématurés de la pollution atmosphérique, résistance bactérienne liée à la surconsommation d’antibiotiques, et à une échelle autre qu’humaine, effondrement de la biodiversité, sixième extinction de masse, un milliard d’animaux tués dans les incendies australiens sans fin l’été dernier.

(3) Voir par exemple le lien vidéo sur l’occupation d’une cimenterie Lafarge par « partagez c’est sympa » peu de temps le début du confinement : https://blogs.mediapart.fr/partager-cest-sympa/blog/110320/fin-de-chantier-lafarge-est-bloque et d'autres



samedi 9 mai 2020

Paradoxes de base



Les hommes d'aujourd'hui semblent ressentir plus vivement que jamais le paradoxe de leur condition. Ils se reconnaissent pour la fin suprême à laquelle doit se subordonner toute action : mais les exigences de l'action les acculent à se traiter les uns les autres comme des instruments ou des obstacles : des moyens. Chacun d'entre eux a sur les lèvres le goût incomparable de sa propre vie, et cependant chacun se sent plus insignifiant qu'un insecte au sein de l'immense collectivité dont les limites se confondent avec celles de la terre ; à aucune époque peut-être ils n'ont manifesté avec plus d'éclat leur grandeur, à aucune époque cette grandeur n'a été si atrocement bafouée. Malgré tant de mensonges têtus, à chaque instant, en toute occasion, la vérité se fait jour : la vérité de la vie et de la mort, de ma solitude et de ma liaison au monde, de ma liberté et de ma servitude, de l'insignifiance et de la souveraine importance de chaque homme et de tous les hommes. Puisque nous ne réussissons pas à la fuir, essayons donc de regarder en face la vérité. Essayons d'assumer notre fondamentale ambiguïté. C'est dans la reconnaissance des conditions authentiques de notre vie qu'il nous faut puiser la force de vivre et des raisons d'agir.

Simone de Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté


 

vendredi 24 avril 2020

L’autonomie contre la technologie



Le Medef veut confiner l’écologie.
Le Canard enchaîné, mercredi 22 avril 2020.
La modernité s’est développée à travers l’antagonisme grandissant entre l’imaginaire de l’autonomie et l’imaginaire de la maîtrise « rationnelle ». L’imaginaire de l’autonomie motive le projet d’une société s’autolimitant au travers de la réflexivité et de l’action délibérée, individuelles et collectives. La maîtrise « rationnelle » anime l’élargissement illimité de l’emprise de l’industrialisme sur l’ensemble de l’existence humaine et non humaine. 

Dans ses composantes collaborant activement à la démesure industrielle, « La science offre un substitut à la religion » en incarnant « l’illusion de l’omniscience et de l’omnipotence – l’illusion de la maîtrise1. » Est ainsi tenu pour acquis qu’en tendant asymptotiquement vers la vérité, elle garantit progressivement et universellement aux humains, grâce à ses applications industrielles systématiques, la maîtrise technologique de la nature, de même que la maîtrise technocratique des sociétés et de leur dérive historique.

Le confort connecté/aliéné se redouble ainsi du sentiment lénifiant produit par l’assimilation de tout incident et de toute contrariété à un problème technico-économique dont la résolution, bien que pouvant être transitoirement problématique, n’en est pas moins assurée. Plus l’autonomie se détériore, plus les hommes industriels sombrent dans l’indifférence, la répétition et le somnambulisme, plus la légitimité des gouvernements technocratiques tient à la perpétuation de ce sentiment, et plus les gouvernés volontaires sont prêts à leur reprocher amèrement le moindre écart à l’accomplissement de cette chimère.

   L’expansion illimitée de l’industrialisme tient donc à l’illimitation d’une illusion. Rappelons que pour Freud, une illusion est une croyance pour laquelle « la réalisation d’un désir est prévalente » et qui, de ce fait, « renonce à tenir compte de la réalité2. »

  Pourtant, malgré le nombre grandissant des « maîtrises » technologiques partielles, les hommes industriels – gouvernants et gouvernés – deviennent toujours plus démunis devant l’ensemble des contre-effets des actions titanesques qu’ils ne cessent d’exercer sur la nature, sur les Autres et sur eux-mêmes. Quel événement de rupture brisera le déni ? Quelle catastrophe leur fera (re)découvrir que le Progrès est comme un « scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue3 » ? Que nulle Providence, divine ou marchande, guide les pas de la condition humaine, indissociable de la contingence, du merveilleux et du terrifiant, dans un monde angoissant dont le sens est voué à demeurer un insondable mystère.
 
  Il est indéniable que les humains doivent recouvrir ce monde d’une signification exclusivement humaine, qu’ils ont en permanence à « se défendre contre l’écrasante supériorité de la nature » (Freud) et ne peuvent, pour cela, « éviter de travailler, d’agir sur et de tuer certaines parties de la nature pour y établir leur foyer4. » Mais ces invariants peuvent aussi bien galvaniser qu’assoupir l’exigence d’instituer des rapports sociaux cherchant, dans et par l’autonomie, à instaurer un commerce avec la nature fait d’attentions perspicaces, d’intimité et de réserves.

  Le Covid-19 peut être considéré comme l’avant-garde spectaculaire des contre-effets dévastateurs de l’expansion industrielle, de ses technopoles surdimensionnées, énergivores et polluantes, et de leur dépendance à l’agro-business. En dévoilant la fragilité de l’industrialisme face à ses propres conséquences, il est l’annonciateur de l’extension du domaine de l’immaîtrisable enfanté par l’illusion de la maîtrise. L’élément le plus déstabilisant, davantage encore que Tchernobyl et Fukushima, d’une série d’événements de rupture aussi certains qu’imprévisibles. Car en forçant les éléments et les rythmes naturels, en allant à rebours de leurs déploiements spontanés, plutôt qu’en les accompagnant, les hommes industriels les détruisent et, en les détruisant, s’anéantissent, de catastrophe en catastrophe.

  Seule la renaissance collective du projet d’autonomie (politique, culturelle et matérielle) peut contrebalancer – mais pour combien de temps ? – le fait que « la domination acquise sur la nature devenue domination de l’homme, excède de loin en horreur ce que les hommes eurent jamais à craindre de la nature5. »

Jacques Luzi, auteur de Au rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture occidentale, de Descartes au transhumanisme, Éditions de la Lenteur, 2019.


1 Cornélius Castoriadis, Le monde morcelé, Seuil, Paris, p. 98.
2 Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, PUF, Paris, 1971, p. 45.
3 Charles Baudelaire, « De l’idée moderne de progrès appliquée aux beaux-arts. Exposition universelle 1855 », Écrits sur l’art, LGF, Paris, 1999, p. 260.
4 William Cronon, Nature et récits. Essais d’histoire environnementale, Éditions Dehors, Bellevaux, 2016, p. 237.
5 Therodor W. Adorno, Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilé, Payot & Rivages, 2001, p. 256.


jeudi 16 avril 2020

Se souvenir de Luis Sepulveda (1949 - 2020)




L'auteur des Roses d'Attacama, de Hot Line et d'Un nom de toréro, ancien membre de la garde rapprochée de Salvador Alliende et ex guérillero de la brigade Simon Bolivar au Nicaragua, vient de mourir en Espagne à Oviedo. Salutations et respect.



jeudi 9 avril 2020

Le vert paradis des amours enfantines




Je me lance dans le jour aveuglant. Je marche à pas de loup pour ne pas effaroucher cette paix reconquise, ce pays de clémence unanime où je ne pénètre encore qu'en intrus. A quoi bon tant de prudence ? La voie est libre, cette terre m'accueille à bras ouverts. Les bûcherons des Arpents, s'ils chantent lointainement entre leurs coups de cognée, c'est pour me saluer : eux n'ont pas quitté leur besogne, n'ont pas rompu leurs attaches, pas trahi.

J'avance avec précaution, comme sur un immatériel fil d'équilibriste. Notre maison – je l'aperçois de loin – est intacte. Les noirs bombardiers n'y ont pas touché parce qu'elle s'élève en un espace que les bombes n'atteignent et n'atteindront jamais. Mon coeur bat à éclater, mais il ne peut éclater, même de joie : que signifie la mort, ici ? Je passe la murette du jardin, me dissimule sous les groseillers.

Germaine coud, en chantant, devant la fenêtre grande ouverte de la salle à manger. Seule. Paisible. Patiente. Le menuisier perpétuel continue à planter ses clous, au village. Germaine lève la tête, regarde dehors comme si elle attendait quelqu'un ou quelque chose, mais sans grand souci.

Son visage désespérément poursuivi sur d'autres femmes, en d'autres femmes, je l'ai devant moi. Inimitablement vrai, aussi véridique que mes douze ans ressuscités. Alors, je n'y tiens plus, je cours vers la fenêtre.
Maimaine !

Sans hâte, elle pose son ouvrage, file dans l'entrée, ouvre la porte qui donne sur le jardin. La voici sur le seuil, les bras tendus, radieuse.

Mais il y a encore entre nous une distance incommensurable d'après nos mètres, une durée que n'évaluent pas nos horloges.
Sa voix se répercute sous des voutes orphiques.
Oh ! Steve, tu en as mis un temps pour revenir de la pèche !...


André Hardellet, Lourdes, lentes...