mercredi 16 septembre 2020

L’écologie politique a-t-elle besoin de la collapsologie ?


Le camarade Jacques Luzi nous offre, en primeur, sa recension du dernier numéro de la revue Réfractions, Avis de tempêtes : la fin des beaux jours ? sortie lors du printemps 2020.

Dans ce numéro, Réfractions propose un ensemble de réflexions critiques sur la collapsologie (« science de l’effondrement »), qu’accompagne un texte de l’un de ses principaux promoteurs : Pablo Servigne, également auteur « historique » de la revue. Les différents ne portent pas tant sur l’inventaire des nuisances écologiques engendrées par l’industrialisme, ou sur les difficultés à surmonter (individuellement et collectivement) la coexistence de la catastrophe et du déni de la catastrophe, que sur la prétention d’ériger cet inventaire en prophétie scientifique « innovante », sur le déterminisme naturaliste (proche de la sociobiologie) et l’absence de mise en perspective socio-historique (des idées et des faits), sur la réduction subséquente de la problématique du changement social à la gestion psychologique et technocratique, etc. Ce faisant, ce numéro développe un effort salutaire pour cerner ce qu’est (ou n’est pas) l’écologie politique.

Le texte de David Watson, peu surpris que la montée de l’angoisse puisse « donner de la matière à une discipline académique, une mode éditoriale, des jérémiades sur Youtube, des formes expérimentales de retraites et des activités de consulting » (10), ne s’adresse pas spécifiquement à la « collapsologie ». On y trouve pourtant deux éléments notables pouvant lui être adressés. Le premier est le constat que la « fuite en avant technologique », propre à la civilisation industrielle engendre un société suicidaire vouée à « l’entropie et l’anomie » (13), date au moins des années 1960. Le second est l’idée selon laquelle, même si « Le capital est une hydre, la société de masse un bourbier » (18), « l’une des meilleures façons de prendre en charge le traumatisme lié au climat est de s’engager, d’être actif et d’assumer [son] lien à la Terre » (19).

José Ardillo considère que la collapsologie, par son naturalisme et son déni de l’histoire, peut favoriser l’infantilisation (la déresponsabilisation) et la dépolitisation. La reconnaissance de l’« énorme résilience » (27) dont fait preuve la société industrielle, que renforce les positions étatistes de la gauche « organique », le conduit à relativiser la « pédagogie de la catastrophe ». « Avant d’être une anticipation des maux à venir, l’écologie politique consiste à appréhender ce qui s’est déjà produit et ce qui est en train de se produire » (28) – et de s’y opposer aussitôt. Elle est « inséparable d’une critique de la domination » (34) et de la volonté de pratiquer et d’encourager, à son encontre, la « désertion des habitudes de vie instaurées par le système en place » (souligné par l’auteur, 39). En conséquence, l’anticipation de l’effondrement ne peut ni se prévaloir de la certitude (scientifique), ni constituer une raison nécessaire et suffisante de s’opposer à l’industrialisme (39).

À sa façon, le décroissant Pierre Thiesset rejoint Watson et Ardillo sur le fait qu’il n’a pas fallu attendre les collapsologues pour apprendre « que ce monde se précipitait vers sa ruine » (44) et que la conséquence de leur discours « égocentrique et dépolitisé » (46) est de renforcer le narcissisme produit par la société industrielle. En ce sens, la collapsologie sert plutôt « le renforcement de l’organisation, au détriment de la liberté » (50). En outre, comme y insiste la rédaction de la revue suisse Moins ! : « En oubliant d’analyser les raisons politiques de [l’]effondrement, on renie une partie des conséquences et des effets que celui-ci produit, pour ne parler que d’écologie pure et de « perte de sens ». La tragique conséquence de cette posture amène irrémédiablement à un oubli, voire un mépris, des différents opprimés de ce monde » (61). Une manière de rappeler qu’une société entretient des rapports avec la nature selon les rapports sociaux qui la structure et, qu’en conséquence, « aucun des problèmes écologiques auxquels nous nous affrontons ne pourra être résolu sans un changement social profond » (Murray Bookchin, qui souligne).

Pour Bertrand Louart, ce déni des racines historiques, sociales et politiques, des nuisances industrielles avance masqué sous couvert de scientisme. Un « Positivisme qui, sous prétexte d’objectivité scientifique, en vient à naturaliser l’ordre social existant, c’est-à-dire à neutraliser la charge critique qu’implique le désastre pour la société actuelle au profit de la prophétie scientifique de l’effondrement » (67), présentée comme une issue cathartique contraignant les êtres humains à la survie et l’adaptation. Plutôt que « la lutte contre les fauteurs de désastre » (70) – dont fait partie une composante non négligeable des scientifiques, les « collapsologues » prêchent ainsi « la résignation, l’attente de l’événement purificateur et rédempteur » (78).

Pour servir ce déni, les « collapsologues » semblent détourner de leur sens authentique les œuvres de certains auteurs. Renaud Garcia revient ainsi sur leur usage de la pensée de Kropoktine (1842-1921, savant et communiste libertaire), dont ils ne retiennent que la partie consacrée à la solidarité dans le monde animal, afin d’explorer, dans le cadre de leur naturalisme, les techniques de « gouvernance collaborative » (98). Considérant comme impossible aussi bien un changement social d’origine populaire qu’une réorientation sociale menée par les pouvoirs politiques en place, ils se présentent comme « l’avant-garde d’un nouvel écologisme d’État » conduit par une « caste de sages » (eux-mêmes) (100). Ce faisant, ils éludent la part la plus importante et la plus actuelle de l’œuvre de Kropoktine, montrant non seulement la multitude des formes de coopération dans les sociétés humaines, leur destruction par les États modernes et les conditions de leur renaissance : la critique théorique et pratique de l’aliénation marchande et bureaucratique (108).

Dans son texte, Pablo Servigne revient sur le déroulement de la pensée « collapsologue » (« décrire les faits », « apprendre à vivre avec »), insiste sur son inachèvement et promet des considérations politiques à venir. On a malgré tout du mal à se défaire du sentiment que l’objectif est d’instituer une « totalité œcuménique » (Renaud Garcia, 108) acquise à la gestion de la catastrophe par une technocratie « verte ». Son appel à « enrichir la collapsologie » (94), par exemple, paraît indifférent à la question de savoir ce qu’elle-même est susceptible d’apporter à l’écologie politique déjà existante. Et l’on reste circonspect devant l’affirmation qu’« Il y a encore beaucoup de travail conceptuel avant d’arriver à quelque chose de palpable au niveau politique » (91). Comme si ce type de raisonnement, plaçant l’abstraction conceptuelle (les intellectuels) au-dessus de l’existence concrète (des « gens ordinaires ») et l’homogénéité au-dessus de la diversité, ne faisait pas partie du problème. Comme si les chemins ne se traçaient pas en marchant.

Le succès éditorial et médiatique de la « collapsologie » s’explique probablement par toute une série de facteurs, notamment par la confusion médiatiquement entretenue autour des nuisances industrielles, associées à l’homme « en général » : que l’on songe à l’absence, dans les grands médias, d’informations sur les pratiques industrielles à l’origine de l’accroissement de la fréquence des épidémies, ou à l’instrumentalisation de leurs conséquences auxquels ces médias participent activement et qui conduisent « au renforcement de l’organisation, au détriment de la liberté ». Mais ce succès encourage à coup sûr, consciemment ou pas, les diverses tentatives issues du monde intellectuel pour neutraliser l’écologie politique, initialement développée par des intellectuels déclassés (comme le fut Charbonneau) et des militants dont les réflexions, hier comme aujourd’hui, sont indissociables des pratiques visant à freiner la catastrophe et à se réapproprier, dans l’autonomie, les dimensions culturelles, politiques et matérielles de leur existence.


jeudi 10 septembre 2020

Déclaration de foi


- Vous savez, je suis assez nostalgique d'une époque, peut-être imaginaire, où la littérature était une forme irremplaçable de connaissance du monde, où elle scrutait l'homme et le bousculait, à la recherche d'un bouleversement qui ferait de cette créature un être digne de fouler la terre. L'inouï, l'expérience, l'absolu ont accouché de textes comme Tristram Shandy de Sterne, les Cent vingt journées de Sodome de Sade, le Gargantua de Rabelais, le Journal de Kafka, le Suicidé de la société d'Artaud, La Chevelure sacrifiée de Hrabal... Des textes nés de créateurs qui balançaient entre sainteté et folie. Des êtres qui étaient loin de vouloir l'adhésion du lecteur ! Ces oeuvres étaient complice de la révolte et de la subversion. Comme le dit Emanuele Trévi, la littérature n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, « un catalogue d'intrigues adaptables au cinéma, mais un outrage, un tour de vis destiné à ficher celle-ci au coeur de la vérité ».

Une voix au ton ironique serpenta du coin nord avant d’arriver jusqu’à lui.

- Alors, "c'était mieux avant" ? Il n'y a plus d'écrivain dignes de ce nom ?

- Ils existent. Je pense à Roberto Bolano, à Ricarda Gavelis, à David Bosc, à Paco Ignacio Taibo II, à Pierre Bergougnoux, à Vladimir Makanine... Mais le problème n'est pas là. Je pense que nous vivons une époque où la majorité des gens est incapable de comprendre et d'aimer des livres aussi fondamentaux qu'Ulysses de Joyce, que Pétrole de Pasolini, que Coeur de pierre d'Arno Schmidt. Nos conditions de vie ont fabriqué des générations de lecteurs qui, à l'image des électeurs qu'ils sont aussi, attendent la suite. Des lecteurs qui ne demandent que trois choses à un livre : le divertissement, la consolation et la reconnaissance. Le divertissement ? On veut une bonne histoire, quelque chose qui nous fasse oublier notre désolant quotidien. La consolation ? Habitant le XXIe siècle, nous sentons bien le désastre de nos vies quotidiennes et notre peu d'avenir. Notre désarroi, notre impuissance volontaire, nous incitent à chercher des livres qui nous permettent de passer la nuit et de ne plus entendre le bruit de l'effondrement. La reconnaissance ? En petits narcisses survitaminés, nous aimons que les livres nous parlent de nous-mêmes. Nous voulons nous y mirer sans être trop secoués. D'une certaine façon, on aime que l'écrivain nous ressemble ou, à la rigueur, cultive une excentricité de bon aloi qui nous scandalise gentiment. Nous ne souhaitons qu'une chose : que la littérature nous serve des contes qui nous permettent de continuer à dormir debout.

- Merci pour nous !, fit une voix éraillée par une indignation qui ne semblait pas feinte.

- Au contraire !, répondit aussitôt Mazet, stimulé par la colère qu’il avait senti dans la voix. Votre présence ici, face à un type dans mon genre, vous place automatiquement dans la minorité des vivants. Cette cérémonie, quasi primitive, qui nous voit rassemblés autour d’un tas de feuilles au sens plus ou moins clair fait de vous les derniers des mohicans !

La même voix – à l’entendre, à présent, elle semblait s’être rendue aux arguments de Mazet – se mit à graillonner..

- Joyce, Rabelais, Kafka… Vous placez la barre très haut !

- C’est la moindre des choses. Et, pour répondre à votre critique implicite, je ne me compare pas à ces génies. Je suis bien conscient de n’effleurer que leurs semelles. Mais, que voulez-vous, je les préfères comme maîtres à Amélie Nothomb !

Ce qu’il supposa être des fans de la belge poussèrent des « ho » légèrement scandalisés. Une voix, qui semblait être celle d’un adolescent, se mit à bégayer.

- On ne peut pas toujours écrire des chefs d’oeuvre…

- J’en suis la preuve vivante ! Mais, au moins, les ai-je en point de mire. Sinon, à quoi bon.

Parce qu’il était sensible au malaise croissant de la libraire, il décida de donner un peu de mou. Il entama ce qu’il devait décrire plus tard aux sœurs comme une confession réconciliatrice, une forme d’amende honorable et sincère qui gambadait sur les terres de la modestie.

- Il ne faut pas s’y tromper, malgré mes déclarations, je ne suis qu’un de ces « n’importe qui » qui ne bousculent le lecteur que dans les interstices. Vous ne me verrez jamais dans les médias, en tête des ventes ou dans les annales. Je suis un des facteurs Cheval des lettres. Nous ne faisons pas les malins. Nous ne nous opposons pas au déluge des librairies, nous ne luttons pas contre les écrans. D’une certaine façon, nous nous moquons de la reconnaissance. Je ne dis pas que nous ne la goûtons pas quand elle arrive mais, la plupart du temps, nous n’y pensons même pas. Notre gloire est toute locale : des amis, un frère, deux inconnues lisant notre prose devant le camion à frites qui fait face à notre stand au salon des livres de Trifouilli-les-oies. Ce qui importe, c’est d’écrire. Je vous l’ai dit : c’est notre façon de rester propres.

Après un silence, il ajouta à voix presque basse.

- Il y a de bonnes chances pour qu’il ne reste pas grand-chose de notre travail mais, au moins, nous ne disparaîtrons pas dans la même poussière que certains.

 

mardi 28 juillet 2020

Le passage du Nord-Ouest

 photo : Géraldine Rué

On ferme boutique pour quelques semaines, le temps de récupérer ses forces de travail. On va se remettre à guetter les nuages, la politesse des carpes, les ors des ruisseaux et tout le barnum des étoiles dans les soirs parfumés d'herbe chaude. Un bel été à toutes et à tous, donc.


jeudi 23 juillet 2020

Les gens de mon espèce


Ce qui fait que les gens de mon espèce comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n'est pas le talent de prédire des événements spécifiques, mais bien la capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons.

George Orwell


lundi 20 juillet 2020

Une bibliothèque verte



Les camarades de Pièces & Main d’Oeuvre ne chôment pas cet été et offrent aux personnes soucieuses de se cultiver l’occasion d’ébaucher, ou de renforcer, les premiers jalons de leurs humanités. On trouvera ainsi sur leur site les premières notices de leur Bibliothèque verte ; notices proposées à l’attention de celles et de ceux qui, partisans de la bonne vieille cause, et ennemis déclarés de ce monde tel qu’il ne va plus, luttent comme ils le peuvent pour « la défense du vivant politique dans un milieu vivant ». 
 
Cette bibliothèque, qui consacre ses premières notices à Epicure, Theodore Kaczynski, Jacques Tati et Jaime Semprun a pour but de restaurer ou, tout du moins, de rappeler l’histoire et les idées de ce « parti » sans chefs ni statuts, composés d’écologistes radicaux, d'anti-industriels et d'anti-autoritaires. Comme le disent leurs auteurs : « Pour que nous puissions répandre nos idées et l’histoire de nos idées, il nous faut les connaître nous-mêmes. Et l’on verra alors que nous disposons d’un héritage intellectuel et artistique d’une richesse et d’une ancienneté merveilleuses au regard des misérables courants industrialistes et saint-simoniens ».



vendredi 17 juillet 2020

Une lettre



Le propos de mon dernier roman [1984] n'est PAS d'attaquer le socialisme ou le parti travailliste britannique (que je soutiens), mais de dénoncer les risques que comporte une économie centralisée et dont le communisme et le fascisme ont déjà en partie donné l'exemple. Je ne crois pas que le type de société que je décris doive nécessairement arriver, mais je crois (compte tenu, évidemment, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose de semblable pourrait arriver. Je crois aussi que les idées totalitaires ont pénétré partout la mentalité des intellectuels, et j'ai voulu pousser ces idées jusqu'à leurs conséquences logiques. J'ai situé ce livre en Grande-Bretagne pour bien montrer que les peuples anglophones ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s'il n'est pas combattu, peut triompher n'importe où.


George Orwell, lettre à Francis A. Henson, des United Automobile Workers, 16 juin 1949. Traduction Anne Krief, Bernard Pêcheur & Jaime Semprun.


mardi 14 juillet 2020

Être dans le néant




Notre prochain, dans sa grande majorité, est à sa petite affaire avec la vie et n'a aucune envie de savoir comment l'ensemble tient vraiment. Les oiseaux de malheur (poètes, réfractaires, écrivains, philosophes, etc.) ne sont contemplés que de loin ; il n'est pas question que ceux-ci viennent agiter de trop près le bout de néant que chacun s'escrime à oublier. De là cette haine qui a accompagné, et accompagne encore, un Sartre, plus coupable d'avoir dévoilé ce néant là que de s'être trompé, non sans passion, ou d'avoir subverti quelques jeunesses dans des hôtels de second ordre. De nous avoir placé le nez face à ce rien, et dont le devenir ne dépend, en grande partie, que de nous : voilà bien un acte que le bourgeois frileux que nous sommes ne lui pardonnera jamais. 




lundi 13 juillet 2020

Histoire(s) de causer


La difficulté n'est plus aujourd'hui que nous ne puissions pas exprimer librement nos opinions, elle réside dans la création de libres espaces de solitude et de silence où nous trouvions quelque chose à dire. Les forces répressives ne nous empêchent plus d'exprimer nos opinions. Elles nous y contraignent au contraire. Quelle libération de ne pas se trouver obligé de dire quelque chose et de pouvoir garder le silence : car alors seulement il nous est possible de créer quelque chose de plus en plus rare : quelque chose qui vaille vraiment la peine d'être dit.

Gilles Deleuze, Pourparlers

 

samedi 11 juillet 2020

Nous avons été bien fous




Il ne s'épargnait pas lui-même en l'art où il excellait et disait souvent à Racan : « Voyez-vous, mon cher Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre fortune ».

Gédéon Tallemant des Réaux, à propos de Malherbe.

jeudi 9 juillet 2020

Un point de situation

Dominique Costagliola

Glané sur le site The conversation,  cette interview de Dominique Costagliola, directrice adjointe de l’Institut Pierre-Louis d’épidémiologie et de santé publique (Sorbonne Université, Inserm). Membre de l’Académie des sciences, elle participe au conseil scientifique du consortium REACTing*. Une voix, plutôt étatique, parmi bien d'autres, pour tenter de piger ce qui nous arrive.

The Conversation : En quoi les recherches en cours ont-elles changé notre vision de l’épidémie ?
 
Dominique Costagliola : Grâce aux résultats préliminaires d’analyses de prélèvements effectués en janvier sur des cohortes de patients, on s’aperçoit que le virus circulait déjà à bas bruit en France dans certains endroits à cette époque. C’est par exemple le cas dans l’Oise, comme l’ont révélé les recherches d'Arnaud Fontanet de l'Intistut Pasteur et de ses collaborateurs. D’autres travaux sont en cours pour évaluer la présence du coronavirus encore plus tôt, dès novembre ou octobre dernier.
Le modèle qui se dessine semble être le suivant : pendant des semaines, le coronavirus aurait circulé à très bas bruit, sans que la situation ne devienne épidémique (au sens où les cas ne se sont pas mis à augmenter de façon exponentielle). Pourquoi ? Parce qu’il semblerait que les chaînes de transmission du virus sont, la plupart du temps, relativement courtes. Cependant, dans certains cas, il arrive que survienne un événement de « super-propagation », c’est-à-dire des circonstances particulières qui font qu’une chaîne de transmission va s’emballer, et devenir épidémique.

T.C. : Quelles sont les caractéristiques de ces événements de « super-propagation » ?

D.C. : Ils se produisent plutôt en intérieur, impliquent une densité de population importante, et durent généralement assez longtemps. Il peut s’agir par exemple d’une grande réunion de famille, d’une chorale, etc. L’archétype étant le rassemblement évangélique de Mulhouse, fin février… Ce type d’événement provoque une diffusion massive du virus. C’est ce qui s’est passé en mars, mais le SARS-CoV-2 était probablement là depuis janvier et peut-être même avant, évoluant à bas bruit.
C’est une autre chose que nous a apprise l’épidémie : quand on prend une décision en se basant sur les cas observés, on a plusieurs semaines de retard sur le virus, en raison de la durée d’établissement du diagnostic, du fait que les malades sont contaminants avant de présenter des symptômes, etc. On le sait maintenant, il aurait probablement été encore plus efficace de confiner dès la fin du mois de février. Mais ça n’aurait probablement pas été possible à l’époque, peu de gens auraient compris pourquoi on prenait ces mesures…
Aujourd’hui, il semble qu’on soit revenu à la situation de janvier, à ceci près qu’on a conscience de la présence du virus : on le surveille, on teste…

T.C. : Justement, alors que l’épidémie semble décliner en Europe, certains, se basant notamment sur la dynamique d’autres épidémies, craignent la survenue d’une seconde vague. Que faut-il en penser ?

D.C. : Je pense que raisonner par analogie est une mauvaise idée, car chaque virus a son « génie » propre. Personnellement, je n’en sais rien. Ce qui est sûr c’est que le virus continue à circuler, donc si on lui offre de nouvelles occasions de « super-propagation », il les saisira. En effet, si l’arrivée des beaux jours a peut-être un peu contribué à la diminution des contaminations, il ne semble pas que le recul observé soit dû à la hausse des températures. On ne peut donc pas exclure que l’épidémie reprenne.

T.C. : L’accalmie actuelle serait donc plutôt le résultat des mesures de confinement ?

D.C. : Oui, car le confinement sévère a permis de briser les chaînes de transmission. À ce titre d’ailleurs, si de nouvelles contaminations survenaient, je ne sais pas s’il faudrait parler de deuxième vague. En effet, le confinement ne fait pas partie de l’évolution « naturelle » de cette épidémie. Cette mesure, qui a consisté à enfermer tout le monde pour éviter que le virus ne se répande, a été efficace. Mais si on assistait, dans les semaines ou mois à venir, à de nouvelles contaminations, ce serait peut-être tout simplement la suite de cette même première vague, qui se poursuivrait, plutôt qu’une réelle deuxième vague.
Concernant les effets du confinement, on voit bien la différence avec la situation dans les pays qui n’ont pas pris ces mesures, alors que l’épidémie devenait hors de contrôle, comme les États-Unis par exemple. De nombreux États ont nié la réalité et n’ont pas fait ce qu’il fallait pour briser les chaînes de transmission. La circulation y est restée quasi-permanente.
La situation là-bas, qui se dégrade, illustre a posteriori que, arrivé à un certain point, il n’y a pas d’autre solution que le confinement pour contenir l’épidémie. On peut s’en passer uniquement si on arrive à ne pas se laisser déborder, parce qu’on surveille attentivement, qu’on met en place des tests très tôt, qu’on prend des mesures de quarantaine et qu’on respecte les mesures barrières (distanciation physique, lavage régulier des mains, port du masque)… Si à un moment on se laisse déborder, c’est terminé.


T.C. : Pour éviter une nouvelle flambée, il est faut donc continuer à être vigilant, en particulier dans certaines situations potentiellement « super-propagatrices » ?

D.C. : Exactement. Il faut en particulier souligner qu’il est très important de veiller à porter correctement son masque dans les transports en commun, par exemple. Trop de gens le portent sous le nez, ce qui ne sert à rien. Et le réajuster après coup n’est pas la solution, au contraire : si le masque est contaminé par le coronavirus, c’est une des meilleures façons de s’infecter !
Certaines professions ou activités, également, sont plus à risque que d’autres. On pense immédiatement aux soignants, aux personnes au contact du public (dans les supermarchés par exemple…), aux sorties en boîtes de nuit (comme l’ont récemment expérimenté nos voisins suisses).

T.C. : Mais d’autres activités à risque sont moins évidentes à identifier, comme en témoignent les clusters identifiés dans les abattoirs…

D.C. : Oui. Il est probable que dans ce cas précis les contaminations soient liées à la proximité des personnes, au fait qu’elles font des efforts physiques : elles respirent plus fort, projettent plus de gouttelettes. Le port du masque sur de longues périodes, durant de telles activités, est certainement compliqué… Les conditions d’humidité et de température ont sans doute aussi joué un rôle. Mais étant donné le nombre de facteurs impliqués, il est difficile de déterminer la proportion respective de chacun d’entre eux.
On voit bien que la situation est complexe, et pose de nombreuses questions, y compris en matière de reprise du travail. Si cesser de télétravailler implique de reprendre les transports en commun, par exemple, cela signifie qu’on ne contrôle plus le risque d’exposition auquel on est confronté. Certaines personnes n’ont pas le choix, mais d’autres peuvent décider de continuer le télétravail ou pas. La question qui se pose est de savoir si on donne aux gens les moyens de réfléchir et de déterminer eux-mêmes s’ils prennent le risque de s’exposer ou pas, ou quelles mesures ils peuvent prendre pour réduire ledit risque. En particulier s’ils sont porteurs de comorbidités, ou si des gens de leur entourage le sont.
Il est à mon avis profitable de rendre les gens acteurs de leurs propres décisions. Çe qui ne remet pas en question le fait que, quand on a pris la décision de confinement, il n’y avait pas d’autre choix : on était dans une situation dramatique, apocalyptique pour les soignants, qui mettait certains d’entre eux en danger également.

T.C. : Ne faudrait-il pas confiner les populations vulnérables et laisser l’épidémie se développer pour atteindre une immunité grégaire qui limiterait la diffusion du virus ?

D.C. : Le problème est que l’immunité collective semble très difficile à atteindre. Une étude parue très récemment dans The Lancet, menée sur un échantillon représentatif de la population espagnole, montre que la seroprévalence reste très faible chez nos voisins, bien que leur pays ait été très durement touché. Elle plafonne aux environs de 5 %, sur l’ensemble du territoire, même si on observe des variations importantes suivant les régions. Après une vague qui a fait de tels dégâts, 5 % c’est peu… Cela s’explique par la façon dont se développe l’épidémie de Covid-19.
Dans le cas d’une épidémie comme celle de la grippe, où la transmission est relativement homogène, c’est-à-dire que chacun a la même probabilité d’infecter les autres, les modèles indiquent que l’immunité collective est atteinte lorsque 60 à 70 % de la population a été infectée et a développé des anticorps neutralisants. Mais la dynamique de l’épidémie de Covid-19 est différente. Le fait que le virus puisse circuler à bas bruit, comme dans l’Oise, jusqu’à ce que survienne un événement de super-propagation indique que la plupart du temps le risque de transmission n’est pas homogène.
Il existe des exceptions, dans certaines situations très particulières comme ce fut le cas sur le porte-avions Charles de Gaulle par exemple. Les niveaux requis pour bénéficier de l’immunité grégaire y avaient été facilement atteints : en quelques semaines à peine, plus de 60 % des personnels avaient été infectés (ce qui met d’ailleurs à mal les hypothèses de protection croisée…). Mais il s’agit de conditions quasi-expérimentales, où la transmission du virus se fait de façon homogène, ce qui n’est pas le cas habituellement.
Le point positif, c’est que cette hétérogénéité de l’épidémie pourrait impliquer que le seuil à atteindre pour bénéficier de l’immunité grégaire pourrait être plus bas que prévu.

* Le consortium REACTing, est coordonné par l’Inserm, avec le soutien du ministère des Solidarités et de la Santé et du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Multidisciplinaire, il rassemble des équipes et des laboratoires qui travaillent sur des thématiques comme la modélisation de l’épidémie, la recherche de traitement ou la prévention.