mercredi 2 novembre 2016

Quelque chose de moins amer




Par là, la phrase de Vinteuil avait [...] épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d’humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l’avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu’il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable. 

Marcel Proust, Un amour de Swann 

 

mercredi 26 octobre 2016

La moitié des espèces animales vertébrées a disparu en quarante ans



Les populations de vertébrés ont chuté de 58 % entre 1970 et 2012. Les milieux d’eau douce sont les plus affectés, avec un effondrement de 81 % sur la période, devant les espèces terrestres (− 38 %) et celles marines (− 36 %). Si rien ne change, ces populations pourraient avoir diminué en moyenne des deux tiers (67 %) d’ici à 2020, en l’espace d’un demi-siècle seulement. « Ces chiffres matérialisent la sixième extinction des espèces : une disparition de la vie sur la planète dont nous sommes en partie responsables », dénonce Pascal Canfin, le directeur général du WWF France.

In Le Monde de ce 27 octobre 2016

mercredi 19 octobre 2016

Bruges la morte



Lu dernièrement Bruges-la-morte de Georges Rodenbach (1855-1898) dont les effluves à la fois symbolistes et décadendistes composent un admirable poème dans une Bruges figée par l'obsession d'un homme qui tente d'immobiliser le temps pour retrouver sa morte. Une iconographie, vraisemblablement travaillée à l'époque de sa publication en feuilleton dans le Figaro en février 1892, accompagne ce récit de troublante façon. 



" Dans l'atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son cœur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.

Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s'allongeât des tours sur son âme ; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu'à loin ; qu'une voix chuchotante montât de l'eau s’en venant au devant de lui, comme elle vint au devant d'Ophélie."


mardi 11 octobre 2016

Paul Valéry (1871-1945)


Trouver n'est rien. Le difficile est de s'ajouter ce que l'on trouve.

Paul Valéry, La soirée avec Monsieur Teste 

mercredi 5 octobre 2016

La goutte et la pierre


L'encre serait-elle l'étendard de l'impuissance ? Un chiffon brandi a défaut du poing ? Écrire, est-ce ne pas agir ? Est-ce entasser un mur de ballots autour du camp et, ainsi retranché, lancer dans le brouhaha du monde des flèches sans pointe ni empennage ? 

Je ne crois pas à ces sirènes du découragement, à cet idéalisme continuellement rossé sur la place publique pour que personne ne s'en approche ou n'ait même l'idée de le faire. De tout temps, une goutte a pu briser la pierre. Un mot peut briser le sortilège pour parvenir à ceux qui n'attendaient que lui pour donner un nom de fleur à leur révolte.


dimanche 2 octobre 2016

Dark passage








Rien de pire que le cortège des angoisses et de la mélancolie car qui charrie ce gouffre en lui inspire la peur à qui se porte bien. Pestiféré invisible, il suscite la fuite. Vieux réflexe animal : qui ne recule quand un fossé se révèle ? Rien de moins séduisant, de moins agréable que cet être là. Donne-t-il le change, masqué d'enthousiasme, que ses ondes voraces figent celui qui veut vivre. Pourquoi blâmer le vivant qui s'enfuit ? Seuls les chamanes et les sorciers sont immunisés contre une bile de ce tonneau là. Grand infréquentable, le mélancolique inquiète, en miroir fou de la lucidité. Poids mort, c'est le morne répétiteur de vérités qu'il faut oublier. C'est l'âme noire, la flammèche de notre fragilité, l'incarnation de ce que nous voulons oublier de notre destin. C'est le corps gris de notre impuissance, le réflexe panique de qui cogne le noyé. C'est l'habitant du lac mort, des rochers que nulle gravure n'entame sur cette grève à la marée pétrifiée. Rien de moins attirant que cette impuissance là, cet effarement indigne, ce pelotonnement tremblotant autour de l'étincelle d'espoir. Vortex grisâtre, vampire passif, étoile morte, il a beau lutter pour épargner ses victimes, sa présence est un poids de panique autour de la nuque d'autrui. Ultime locataire de la solitude, il est l'orphelin de l'élan.



vendredi 30 septembre 2016

28 septembre 1966



Comme n'a pas oublié de le rappeler Eric Poindron : 
le 28 septembre 1966 disparaissait André Breton.

"Le mot exil n'a pas grand sens pour moi".

Lettre à Simone Kahn, jeudi 29 juillet 1920

Sentier de traverse


L'enfant demandant à ses parents d'où viennent les bébés vit ici la première occasion d'un « conflit psychique », dans la mesure où des opinions, pour lesquelles il éprouve une préférence de nature pulsionnelle, mais qui ne sont pas « bien » aux yeux des grandes personnes, entrent en opposition avec d'autres, qui sont fondées sur l'autorité des « grandes personnes », mais qui ne leur conviennent pas à eux.

La rumination obsessionnelle et la « scène » hystérique ont donc pour origine non pas une jouissance inégalable ni une expérience sexuelle dégoutante mais une capitulation de la pensée comme « pulsion de recherche indépendante ».

D'après la Psychanalyse négative de Pierre Eyguesier


mardi 20 septembre 2016

Violette


Ce que tu fuyais
Tu ne pouvais le perdre que dans les bras du hasard
Qui rend si flottantes les fins d'après-midi de Paris
             autour des femmes aux yeux de cristal fou
Livrées au grand désir anonyme
Auquel fait merveilleusement uniquement
Silencieusement écho
Pour nous le nom que ton père t'a donné et ravi

André Breton, Violette Nozières, 1933.

vendredi 16 septembre 2016

Médiocratie


Pour une fois que Telerama ne déçoit pas, cela vaut la peine d'être signalé. Ainsi, cet entretien avec le philosophe québécois Alain Deneault sur son concept de médiocratie qu'il désigne comme " un régime où la moyenne devient une norme impérieuse qu'il s'agit d'incarner".

Une norme, selon Deneault, qui vient : " d'abord de la division et de l'industrialisation du travail qui ont transformé les métiers en emplois. Marx l'a décrit dès 1849. En réduisant le travail à une force puis à un coût, le capitalisme l'a dévitalisé, le taylorisme en a poussé la standardisation jusqu'à ses dernières logiques. Les métiers se sont ainsi progressivement perdus, le travail est devenu une prestation moyenne désincarnée. Aux yeux d'un grand nombre de salariés, qui passent de manière indifférente d'un travail à un autre, celui-ci se réduit à un moyen de subsistance. Prestation moyenne, résultat moyen, l'objectif est de rendre les gens interchangeables au sein de grands ensembles de production qui échappent à la conscience d'à peu près tout le monde, à l'exception de ceux qui en sont les architectes et les bénéficiaires."

Pour Deneault, la "gouvernance" constitue " le versant politique de la genèse de la médiocratie. D'apparence inoffensive, le terme de gouvernance a été introduit par Margaret Thatcher et ses collaborateurs dans les années 80. Sous couvert de saine gestion des institutions publiques, il s'agissait d'appliquer à l'Etat les méthodes de gestion des entreprises privées supposées plus efficaces.
La gouvernance, qui depuis a fait florès, est une forme de gestion néolibérale de l'Etat caractérisée par la déréglementation et la privatisation des services publics et l'adaptation des institutions aux besoins des entreprises. De la politique, nous sommes ainsi passés à la gouvernance que l'on tend à confondre avec la démocratie alors qu'elle en est l'opposé.
Dans un régime de gouvernance, l'action politique est réduite à la gestion, à ce que les manuels de management appellent le « problem solving » : la recherche d'une solution immédiate à un problème immédiat, ce qui exclut toute réflexion de long terme, fondée sur des principes, toute vision politique du monde publiquement débattue. Dans le régime de la gouvernance, nous sommes invités à devenir des petits partenaires obéissants, incarnant à l'identique une vision moyenne du monde, dans une perspective unique, celle du libéralisme."

L'intégralité de cet entretien est ici