vendredi 26 juin 2026

De chauds salonnards

 

Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement. Le spectacle conclut seulement que c’est sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer ; ce qu’un esprit pré-spectaculaire aurait tenu pour impossible.

Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle

 

Comme l'exprime l'article des collègues de Frustration, face au réel, des températures frisant les 42° dans certains coins du pays, nos maîtres et leurs médiatiques brodent, plaisantent et minimisent cette catastrophe sans vergogne ni retenue. Cela va de la chronique primesautière – la fraîcheur de la côté bretonne – à l’éloge de « l’adaptation » par une ministre, en passant par la justification de l’inaction par un autoproclamé économiste, le technosolutionnisme du charbonnier – « installons des clims ! » - d’un autre, et jusqu’à la moquerie, toute honte bue, de "ceux qui vivent sous les toits" par un imbécile de service.

Avec la claire démonstration du cynisme, d'une conscience "hors sol" et du sentiment d'impunité des classes dominantes, les discours de ces thuriféraires trahissent l’habituel soucis de faire oublier la vulnérabilité de certaines classes de la population à ces températures anormales. Car qui meurt quand il fait trop chaud ? Les personnes âgées, les classes laborieuses (agriculteurs, ouvriers du BTP, livreurs), les taulards, les gens sans domicile, les migrants, les habitants des quartiers minéralisés, les mal logés. Les femmes, aussi, qui subissent une hausse des violences conjugales, exacerbées par la promiscuité et la chaleur.

Entre 1947 et 2000, la chaleur tuait 17 personnes en France, 32 entre 2000 et 2025 : cette dernière année, associée aux facteurs déjà évoqués, elle a causé la mort de plus de 5 700 personnes, dont 1 900 pendant les seuls épisodes de canicule. D’ici 2050, leur fréquence sera multipliée par cinq. On peut raisonnablement supputer que peu de hauts salaires feront partie de ce funèbre décompte.

Mais cessons, un temps, d’évoquer les malheurs de notre pays pour rappeler, trop brièvement, que les pays pauvres d’Asie et d’Afrique subissent eux-aussi les effets-retour, ô combien plus délétères, de notre mode de vie alors qu’ils sont, entre autres choses, les moins responsables du dérèglement climatique. 

Le constat est fort banal : en France et ailleurs, les pauvres meurent plus tôt, plus souvent, et la chaleur anormale est un des facteurs qui rend la survie de ces « surnuméraires » encore plus  compromise. 

Face à ce constat, la très grande majorité des discours évoqués plus haut adoptent un angle mort. Ainsi, on ne traite jamais de la cause première de la canicule : le développement industriel et marchand démentiel de nos sociétés ainsi que ses conséquences - entre autre, la destruction de la nature, la pauvreté littéralement galopante d'une grande part de la population mondiale et le démantèlement volontaire des rares politiques capable d'améliorer leur sort. Bref, on taira le nom du Capital pour agiter quelques leurres nouvelles manières, tels que la « résilience », le prix de la climatisation, ou l’importance de la responsabilité individuelle lors d’une noyade par temps chauds.

On rencontrera ce même angle mort dans des discours apparemment plus critiques et que l’un des meilleurs contempteurs du siècle passé nommait critique latérale. " [Une] critique qui voit plusieurs choses avec beaucoup de franchise et de justesse, mais en se plaçant de côté. Ceci non parce qu’elle affecterait une quelconque impartialité, car il lui faut au contraire avoir l’air de blâmer beaucoup, mais sans jamais sembler ressentir le besoin de laisser paraître quelle est sa cause ; donc de dire, même implicitement, d’où elle vient et vers quoi elle voudrait aller".

De qui douterait encore – mais le déni est devenu une des pratiques les plus courues de notre siècle – de la nature férocement darwiniste du capitalisme, ce que nous vivons aujourd'hui illustre une de ses lois d'airain : aucune vie ne sera épargnée au nom de la croissance et du profit. Bien au contraire.

jeudi 18 juin 2026

La honte

 


La honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hante les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie.

 Gilles Deleuze, Felix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?

 

mardi 16 juin 2026

Smoke on the water

Partout, et particulièrement sous nos latitudes, la dégradation de l’eau est accélérée de façon démentielle par nos gouvernants et les groupes d’intérêts qu’ils servent par le détricotage systématique du droit de l’environnement et le démantèlement des rares outils de démocratie locale existants.

Ainsi, alors qu’à l’été 2025, la quasi totalité de nos départements connaissait la sécheresse, la loi d’urgence agricole, adoptée le 2 juin dernier, ou la loi Duplomb, affaiblissent les normes, restreignent les recours juridiques, et modifient les pouvoirs de décisions locaux au profit de l’État et des usagers industriels ou agricoles quand ils ne facilitent pas l’expansion des élevages intensifs et des mégabassines.

Un exemple ? Le projet de loi d’urgence agricole prévoit de modifier la composition des commissions locales de l’eau, ces petits parlements chargés de décider de la gestion, des usages et de la protection des ressources hydriques à l’échelle des territoires. Le poids des collectivités y a été réduit au profit de l’Etat, des gros agriculteurs et des industriels. 

De même, les zones humides voient leur protection réduite, et les agents chargés de la préservation de l’eau (OFB, agences de l’eau) précarisés de façon à limiter leur action, alors que des projets hydrovores et pollueurs, comme les data centers et les mines, se multiplient.

Face à ce désastre annoncé et augmenté, nos élus cassent le thermomètre : ainsi, alors qu’elle s’adressait en mai dernier aux agriculteurs, la ministre Annie Genevard, enjoignait à l’agrochimiste BASF de pratiquer des méthodes de test « alternatives » pour « lever le caractère perturbateur endocrinien » de l’un de ses pesticides. 

Comme le conclut fort justement Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans son article ici résumé  : « Dans la compréhension ministérielle du monde, une classification de « perturbateur endocrinien » est donc moins une propriété biologique intangible qu’une entrave réglementaire qu’il suffit de « lever » en cas de besoin. De la même manière, sans doute, qu’il suffirait de « lever » la rotondité de la Terre ou la relativité générale, si celles-ci venaient à contrecarrer les intérêts de telle ou telle clientèle politique. »

dimanche 7 juin 2026

La société qui mange ses enfants

 

Les collègues du Colporteur nous parlent de la souffrance mentale des adolescents et montrent combien, sur ce sujet et bien d'autres, les journalistes répètent les pont-aux-ânes de la psychologie libérale en incriminant les écrans ou le confinement, évitant ainsi de désigner une lune autrement plus mauvaise pour nos enfants.

Johan Faerber, enseignant en lettres et essayiste, a une analyse fort différente de ces souffrances, et dénonce la responsabilité de réformes ministérielles toxiques : « Alors oui, l’un des problèmes majeurs que nous rencontrons à l’école est le déficit de médecins et d’infirmières scolaires, particulièrement dans les secteurs en difficulté comme le 93. 

Mais, au-delà de cela, il y a une cause majeure de stress et de mal-être qui impacte la santé mentale des jeunes, c’est la détresse liée à Parcoursup qui crée un stress constant chez les élèves, une fragilisation de l’élève par rapport à sa propre expertise, voire même délite la relation de confiance qu’il pouvait avoir avec l’enseignant, dont les notations sont remises en cause par un système qui, pour masquer la pénurie [organisée, ndc] des places dans l’enseignement supérieur, pénalise et repousse des éléves ayant parfois un parcours honorable voire brillant. 

Les conséquences sont de plus en plus visibles chaque année depuis le bac Blanquer, avec des élèves fondant en larmes à la remise des notes. On ne mesure pas la violence du système mis en place, cette ère de management émotionnel toxique, cette culture de l’entrepreneuriat entraînant un stress exponentiel pendant les études. 

Et comme, dans le même temps, il y a de moins en moins d’adultes dans les collèges et les lycées, moins de professeurs, moins d’AESH, la souffrance des adolescents est tue, leur détresse devient une masse opaque dont sont désignés responsables TikTok ou les jeux vidéo alors que le temps passé sur les écrans est juste une manière de tenter de retrouver une certaine liberté, d’échapper à la toxicité du système éducatif actuel. Plutôt que de pondre l’idée d’un coupe-file, il faudrait d’abord se poser la question de la toxicité des réformes accumulées ces dernières années sur la santé mentale des jeunes, mais quel politique veut être mis face à ses responsabilités ? »

mercredi 3 juin 2026

PFAS



Même l’Agence européenne des produits chimiques le dit : les PFAS sont quasi indestructibles et s’accumulent de manière irréversible dans notre environnement, augmentant mécaniquement notre exposition aux risques qui lui sont liés. 

Elle souligne aussi l’illusion technologique d’une dépollution : « Une fois les PFAS présents dans l’environnement, leur retrait de l’eau, des sédiments ou de la biomasse est extrêmement difficile et coûteux, voire impossible ».

Comme le rappelle Jean-Baptiste Fressoz, historien et chercheur au CNRS, « les technologies de filtration actuelles ne détruisent rien : elles séparent. L’osmose, la technologie disponible la plus efficace, produit d’un côté de l’eau pure, de l’autre un concentré hautement toxique dont on ne sait que faire, hormis le diluer ou le rejeter en aval,comme s'apprête à le faire le Syndicat des eaux d'Ile-de- France, déplaçant ainsi le problème ». 

Une dernière chose à méditer cet été : les principales sources de PFAS ne se limitent pas aux poêles antiadhésives ou au fart de ski : les gaz fluorés utilisés dans les climatiseurs et les pompes à chaleur représentent une part importante des émissions de PFAS.

Face à ces risques, l’Agence européenne envisage soit une interdiction quasi totale des PFAS, soit une interdiction avec dérogations temporaires pour certains usages essentiels. On imagine déjà avec quel empressement gouvernants et élus de tout poil vont s’employer à botter en touche cette balle vénéneuse afin de préserver les sacro-saints intérêts du Capital. Business as usual.

 

lundi 1 juin 2026

Se souvenir de Thierry Metz (1956 - 1997)


                Ce que je n'ai pas à rejoindre est ce que j'atteins                                - et qui m'étreint.

                                                                       Thierry Metz 

 

jeudi 21 mai 2026

Etat d'exception

 


Le 19 mai dernier, nos députés approuvaient la création d’un « état d’alerte de sécurité nationale » qui pourrait être déclenché par décret en Conseil des ministres en cas de « menace grave ».

Niché au cœur du projet de loi visant à actualiser la loi de programmation militaire 2024-2030, cet article renforce la dérive caporaliste de notre pays et de sa dynamique jumelle : la militarisation.

Comme nous l’exprimions dans un précédent texte, cet article participe des nombreuses manœuvres de sauvetage mises en place par le Capital et l’Etat pour tenter de prolonger un capitalisme financier en crise, comme le constate, avec quelques autres, le journaliste Romaric Godin : « L’accumulation du capital, moteur du capitalisme, est structurellement en panne », explique-t-il. Pour lui, l’incapacité du néolibéralisme à le faire repartir sonne la fin de ce mode de gestion du système et la naissance d’un autre, taillé pour écraser par la force brute tout ce qui fait obstacle à la course au profit : le capitalisme d’État d’urgence.

Dans ce contexte et dans celui, plus hexagonal, qui voit Macron, et les groupes d’intérêts qui le pilotent, user d’une constitution de 1958 déjà conçue comme régime d’exception (49.3, article 16, état d’urgence), le nouveau dispositif d’« état d’alerte de sécurité nationale » vient planter un nouveau clou dans le cercueil des libertés individuelles et publiques de notre beau pays.

Prévu pour répondre aux « menaces hybrides », ce dispositif pourra être déclenché par décret en Conseil des ministres sur la base d’un critère tout aussi délicieusement flou pour un pouvoir que celui d'une « menace grave et actuelle ». Ce faisant, notre exécutif pourra alors déroger temporairement au droit commun pour accélérer les réquisitions, la simplification des marchés publics, le déploiement rapide des forces armées, les aménagements logistiques ou industriels.

Ajoutons que ce texte prévoit des dérogations importantes en matière d’urbanisme, d’environnement, de transports, de communications ou de droit du travail. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être construites sans certaines procédures habituelles ni consultations publiques.

Comme l’expliquent les collègues de Contre Attaque : « En lisant entre les lignes, on voit très bien qu’au nom de la guerre et de «l’unité nationale», c’est un régime autoritaire qui s’installe, et que n’importe quelle contestation pourra être interdite au prétexte de maintenir les «activités essentielles à la vie de la Nation ». Ce nouvel état d’exception pourra permettre de déroger au droit commun, (…) d’accélérer des projets industriels en suspendant les normes environnementales et les règles d’urbanisme pour aller plus vite. La ministre des Armées parle de construire des hangars pour stocker des Rafale sans passer par les critères du droit commun sur la protection des espèces. Un productivisme de guerre à marche forcée. L’état d’alerte de sécurité nationale permet aussi des fouilles, des restrictions d’accès, et étend les enquêtes administratives… »