lundi 27 juillet 2026

Au creux des buissons

Chez Didier Hamey, les humains semblent avoir débarrassé le plancher, laissant au monde la possibilité de tourner en paix. Des êtres de sous-bois, des ours d’écorce, âmes feuillues au cœur de mousse, sont apparus, venus de derrière l’air, comme des présences dont les regards vous traversent sans brusquerie, immobiles qu’ils sont dans le balancement des buissons.

 

Les êtres d’Hamey sont nés d’une pointe sèche que n’aurait pas reniée un Dürer furetant dans les chênaies surréalistes. Face aux hybridations merveilleuses de ses personnages, certains évoquent Jérôme Bosch, d’autres citent Joan Miro. Qu’importe les étiquettes, le mieux est d’entrer dans ces fourrés et d’écouter les herbes chanter car, comme l’écrivait Manuel Jover : « L'empathie que ses œuvres suscitent ne doit guère étonner : c'est qu'il nous fait entrer dans la clarté d'un monde. »

  

vendredi 24 juillet 2026

L'eau convoitée

 
 
En ce brûlant mois de juillet, notre pays subit, avec d’autres, une troisième canicule et une sécheresse sans précédent. D’innombrables rivières sont à sec, des récoltes ont été perdues, les incendies se multiplient et, à l’image de 2022, ou plus de 300 communes avaient dû recourir à des livraisons d’eau par camion, 100 000 personnes ont déjà dû être approvisionnées via des camions-citernes pour leurs besoins élémentaires. Pourtant, alors que notre burlesque ministre de l’Écologie prône l’intérêt des douches courtes, nos députés ont adopté une loi « d’urgence agricole » pour doubler les stocks d’eau destinés à l’agriculture d’ici 2035. 
 
L'eau, un choix politique 

Qu’on ne s’y trompe pas, la pénurie vient aussi des choix politiques – permis de pompage, subventions, dérogations – qui favorisent certains acteurs au détriment des autres. Il faut savoir ainsi que notre agriculture, largement organisée autour du modèle techno-industriel, consomme 58 % de l’eau en France. Pour parler clair, si nous ne prenons pas les choses en main, notamment en laissant les lobbies agro-industriels et l’Etat établir les priorités concernant l’irrigation et les pratiques agricoles, dans vingt ans la totalité de notre territoire subira des pénuries d’eau qui seront, à minima, subies par les plus faibles : pauvres, personnes âgées, petits paysans, quartiers déshérités et villages (les petites communes rurales, moins équipées, sont plus vulnérables), etc. 
 
Les méga bassines
 
Présentées comme une solution, les méga-bassines n’ont qu’une fonction : privatiser l’eau des nappes phréatiques pour l’agriculture industrielle. Soutenue par la droite et l’extrême droite, la loi d’urgence agricole garantit l’eau aux agriculteurs intensifs, au mépris des autres usages et de l’environnement. Bref, si l’eau est censée être un bien commun, son accès dépend surtout d’ententes entre des lobbies et un État qui accorde des priorités d’usage aux industriels et aux grands agriculteurs.

A contrario, des recours juridiques, comme l’annulation de l’autorisation de la méga bassine de Sainte-Soline en 2024, montrent que le droit peut encore limiter ces entourloupes même si l’État réprime les opposants, comme à Sainte-Soline et à Notre-Dame-des-Landes, et tolère les illégalités des lobbies agricoles. Car cette sinistre farce ne saurait être complète sans le personnage du lumpen prolétaire : il y a quelques jours, un responsable de la Coordination rurale, syndicat paysan d’extrême droite, appelait à ignorer les restrictions d’irrigation, promettant aux contrevenants une protection en cas de contrôle. 
 
Les eaux troubles du profit 

Quant à l’eau elle-même, le plus déconnecté de nos concitoyens n’ignore plus que la totalité des sources en France a de quoi lui retourner l’estomac. Il sait aussi que les pesticides comme l’acétamipride et les PFAS arrivent jusqu’à son robinet. Et voilà bien notre époque qui veut que boire de l’eau devient aussi périlleux que sauter à l’élastique au Brésil.

Le Capital, comme l’Etat, n’ont cure de ces eaux troubles : lorsqu’en 2025, des million de bouteilles de Perrier ont été contaminées par des bactéries pathogènes, la bien nommée Agence régionale de santé d’Occitanie a donné son feu vert pour la continuation de l’exploitation et de la vente de ce ragoutant breuvage.

Du côté de Volvic, en mars 2024, des militants écologistes découvraient des déchets plastiques dans la réserve naturelle située non loin d’une ancienne usine d’embouteillage, appartenant à la Société des eaux de Volvic. En 2025, cette même Société dégageait 41,2 millions d’euros de bénéfices. 
 
L'IA assoiffée et assoiffeuse 

Nouvellement surgie dans ce tableau d’apocalypse, l’intelligence artificielle ne fait qu’aggraver les choses : les data centers ont consommé plus de 560 milliards de litres d’eau à l’échelle mondiale en 2023. Un chiffre qui pourrait plus que doubler d’ici à 2030.

En Arizona, l'un des États les plus chauds et secs des USA, plus d'une centaine de data centers se sont implantés non loin de Phoenix, au détriment des paysans locaux qui n’ont plus d’eau pour leur culture et se voient proposé par ces entreprises le rachat de leurs terres désormais gastes.

Plus modestement, en France, les 630 000 serveurs stockés dans le Campus Data Center PAR8 de La Courneuve ne gaspillent que 288 millions de litres par an. Pour mémoire, rappelons que 70 % à 80 % de l'eau utilisée pour refroidir ce genre de serveurs est tout simplement perdue sous forme d'évaporation dans l'air.

Face à cette course démentielle, de timides formes de contestations s’organisent. Ainsi, aux USA, l’Etat de New-York a imposé un moratoire d'un an interdisant l'approbation de nouveaux data centers afin d'évaluer leur impact sur l'environnement et le réseau. La ville de Monterey Park a interdit la construction de nouveaux data centers et plus de 14 États américains ont envisagé des moratoires ou des projets de loi pour stopper les constructions. En Europe, Amsterdam a plafonné la superficie des data center à 10 hectares et limité drastiquement leur raccordement au réseau électrique. En Irlande, face à une consommation électrique frôlant le quart de la production nationale, le pays a imposé une politique d'"autonomie énergétique" aux entreprises de la Tech avant de délivrer de nouveaux accords de connexion.

Chez l’average man américain une étude, publiée par deux des temples de la technophilie, le MIT et l’université du Michigan, montre que le nombre de réunions locales consacrées aux centres de données a été multiplié par 10 entre 2023 et 2026. Dans les prises de parole en assemblées locales, on note que l’opposition aux data centers émane davantage des citoyens que des élus locaux, qui finissent par se ranger à leurs côtés.

En France, selon le site Le nuage était sous nos pieds, 354 data centers se sont déjà implantés dans le pays, et une centaine sont en cours de déploiement. S’ajoutent à cela les 5000 petits data centers privés recensés par l’ADEME.

Ici aussi, la lutte s’organise peu à peu, comme à Wissous où un collectif local a déposé deux recours juridiques contre l’installation d’un data center d’Amazon (ils ont été rejetés par le tribunal de Versailles), ou comme à Marseille, contre le projet de l’entreprise US Digital Realty de construction d’un data center de colocation. A ce sujet, avec des articles bien référencés, une carte, répertoriant les data centers existants, les projets et les oppositions qui s'organisent en France autour de ces infrastructures est consultable sur ce même site.

L’Histoire n’aura eu de cesse de nous le montrer : il n’y a rien de bon à attendre des classes dominantes et de leurs séides, qu’ils appartiennent à l’Etat ou au Capital. Les catastrophes écologiques, politiques, sociales et sanitaires inhérentes à nos sociétés spectaculaires et marchandes, et la façon dont nos « élites » y répondent, en constituent la plus terrible des preuves.

Nature et politique sont intimement liées. Oublier que l'histoire des efforts de l'homme pour asservir la nature est également l'histoire de l'asservissement de l'homme par l'homme, c'est se condamner aux déclarations de principes, à l'impuissance consternée devant les ravages du présent. Toute résistance conséquente contre les nuisances du système techno-industriel ne peut faire l'impasse sur la remise en question du système lui-même. Dans ce domaine, comme dans bien d'autres, les solutions ou les possibles portes de sortie, quel qu'elles puissent être, ne naîtront jamais que de l'initiative et de l'organisation des habitants de ce pays. 
 
Parmi les références qui nous ont permis d'écrire ce texte, nous nous sommes lourdement appuyé sur l'article de Clément Sénéchal publié sur le site Frustrations.
 

mercredi 8 juillet 2026

Un(e) mystique ?


 

D'un geste très oriental, Hossein Soleimani posa soigneusement son briquet sur le paquet de cigarettes avant de désigner le bout de table où Guimard était assis.
"- En voilà un qui pourrait être le paradigme de ce que nous sommes : deux ou trois manuscrits en attente, des ressources économiques aussi incertaines que mystérieuses, un zeste d'hypocondrie et un désir de révolte qui se cantonne au rythme de son clavier. Le tout, enveloppé dans un désespoir lui-même en lambeaux à force d'avoir été ressassé. Sentez-vous du talent chez cet homme ? J'ai lu son manuscrit. Cela s'appelle Les frontières du nord. Je ne sais qu'en dire. Je suis un peu gris mais je vais risquer un jugement : il a du talent, un talent des marges, un talent qui promet sans jamais se commettre avec certaines formes du réel. Regardez-le pointer son index vers la petite Paulet : il y a de la hargne chaque fois qu'il veut s'expliquer, ne serait-ce que pour défendre ses goûts en matière de vin. C'est la hargne du réprouvé. Est-il original ? Sommes-nous originaux ? Si oui, nous possédons cette originalité qu'arborent les écrivains inconnus : une morale qui voudrait se tenir en dehors de l'hypocrisie. Remarquez, je me demande si cette morale là ne constituerait pas elle-aussi un créneau. Il y a une telle demande... Ceci dit, regardez ses mains, sa façon de boire son verre de vin, cette bedaine, ce regard vif. C'est un animal à sang chaud. Un viveur un peu forcé qui jugule ses peurs sur l'écran de son ordinateur. Qu'est-ce que l'écriture pour lui ? Pour nous ? Une adhésion sincère au pouvoir de l'encre ? Allez savoir... Je ne sais plus qui disait que malgré la jungle des câbles, la forêt des antennes et des paraboles, il faut continuer à écrire dans l'espoir qu'au milieu de ce bordel quelqu'un nous lira. Une mystique ? Une solution de repli face à ce que nous prenons dans les dents ? Une lâcheté qui se dissimule derrière des imprécations ? J'aime bien le regarder : il boit comme s'il ne devait plus jamais boire. Il y a quelque chose du noyé chez Guimard. Il faut dire que je vois des noyés partout en ce moment, des femmes et des hommes submergés par l'absence de solution. Pourtant, je dois l'admettre, nous bougeons encore. Nous respirons. Nous racontons des histoires. Nous noircissons carnets et écrans à la recherche de je ne sais quoi. La vérité ? Comme vous, ce genre de mot me donne des aigreurs d'estomac. Je me sens toujours assez petit garçon quand quelqu'un les ramène sur la table. Soyons plus modestes. Je parierais que nous cherchons surtout un lecteur attentif. Quelqu'un qui mêlera ses erreurs aux nôtres pour que nous puissions donner un sens aux mots que nous avons empilé là. L'intégrité ? Regardez Guimard, il est amoureux d'Ampus, cela crève les yeux tout autant que le poids qu'il a perdu depuis qu'il la connaît. Il fait un régime, je vous l'assure ! Pourtant, je suis certain qu'il cèderait aux sirènes d'un autre éditeur si celles-ci venaient lui chanter les mirages d'une publication plus élargie. Et alors là, l'amour... Il ne resterait de son élan que l'encens qu'il n'aurait pas eu le temps de brûler." 

Antoine Samano, Les enfants de Moloch.

jeudi 2 juillet 2026

Un ami de la nature

 


Thomas Jodarewski, connu également sous le nom de TomJo, vient de faire oeuvre pie en retraçant dans son livre les origines et l'existence de deux courants antagonistes de l'écologie. 

Dans un style agréable et précis, l'auteur dresse tout d'abord le portrait des précurseurs et inventeurs de l'écologie technocratique, qui vise à piloter notre "vaisseau terre" grâce à la science et à la bureaucratie, avant de s'attaquer à celui des partisans d'une écologie technocritique tels que Jacques Ellul, les radicaux américains du SDS, la presse libre US et française des années 70 ou des figures comme celles de Pierre Fournier ou de Bernard Charbonnier. 

Ce récit chronologique, qui décrit l'action de ces différents protagonistes ainsi que les conditions sociales dans lesquelles se sont inscrites leurs idées, fait aussi utilement le tri entre les véritables amis de la nature et ceux qui, aujourd'hui encore, ne font que mimer la contestation d'un système qui la ravage. 

 

lundi 29 juin 2026

Une source de vie


La contradiction, cependant, est la source de tout mouvement et de toute vie ; seulement dans la mesure où quelque chose contient une contradiction peut-elle avoir un mouvement, un pouvoir et un effet.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel

 

vendredi 26 juin 2026

De chauds salonnards

 

Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement. Le spectacle conclut seulement que c’est sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer ; ce qu’un esprit pré-spectaculaire aurait tenu pour impossible.

Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle

 

Comme l'exprime l'article des collègues de Frustration, face à des températures frisant les 42° dans certains coins du pays, nos maîtres et leurs médiatiques brodent, plaisantent et minimisent cette catastrophe sans vergogne ni retenue. Cela va de la chronique primesautière – la fraîcheur de la côté bretonne – à l’éloge de « l’adaptation » par une ministre, en passant par la justification de l’inaction par un autoproclamé économiste, ou le technosolutionnisme d’un autre – « installons des clims ! » - , jusqu’à la moquerie, toute honte bue, de "ceux qui vivent sous les toits" par un imbécile de service.

Avec la claire démonstration du cynisme et du sentiment d'impunité des classes dominantes, les discours de ces thuriféraires trahissent l’habituel soucis de faire oublier la vulnérabilité de certaines classes de la population à ces températures anormales. Car qui meurt quand il fait trop chaud ? Les personnes âgées, les classes laborieuses (agriculteurs, ouvriers du BTP, livreurs), les taulards, les gens sans domicile, les migrants, les habitants des quartiers minéralisés, les mal logés. Les femmes, aussi, qui subissent une hausse des violences conjugales, exacerbées par la promiscuité et la chaleur.

Entre 1947 et 2000, la chaleur tuait 17 personnes en France, 32 entre 2000 et 2025 : cette dernière année, associée aux facteurs déjà évoqués, elle a causé la mort de plus de 5 700 personnes, dont 1 900 pendant les seuls épisodes de canicule. D’ici 2050, leur fréquence sera multipliée par cinq. On peut raisonnablement supputer que peu de hauts salaires feront partie de ce funèbre décompte.

Mais cessons d’évoquer les malheurs de notre pays pour rappeler, trop brièvement, que les pays pauvres d’Asie et d’Afrique subissent eux-aussi les effets-retour, ô combien plus délétères, de notre mode de vie alors qu’ils sont les moins responsables du dérèglement climatique. 

Le constat est banal : en France et ailleurs, les pauvres meurent plus tôt, plus souvent, et la chaleur anormale est un des facteurs qui rend la survie de ces « surnuméraires » encore plus  compromise. 

Face à cette réalité, la très grande majorité des discours évoqués plus haut adoptent un angle mort. Ainsi, on ne traite jamais de la cause première de la canicule : le développement industriel et marchand de nos sociétés ainsi que ses conséquences - entre autre, la destruction de la nature, la pauvreté littéralement galopante d'une grande part de la population mondiale et le démantèlement volontaire des rares politiques capable d'améliorer leur sort. Bref, on taira le nom du Capital pour agiter quelques leurres nouvelle manière, tels que la « résilience », le prix de la climatisation, ou l’importance de la responsabilité individuelle lors d’une noyade par temps chauds.

On rencontrera ce même angle mort dans des articles apparemment plus critiques et que l’un des meilleurs contempteurs du siècle passé nommait critique latérale. " [Une] critique qui voit plusieurs choses avec beaucoup de franchise et de justesse, mais en se plaçant de côté. Ceci non parce qu’elle affecterait une quelconque impartialité, car il lui faut au contraire avoir l’air de blâmer beaucoup, mais sans jamais sembler ressentir le besoin de laisser paraître quelle est sa cause ; donc de dire, même implicitement, d’où elle vient et vers quoi elle voudrait aller".

De qui douterait encore – mais le déni est devenu une des pratiques les plus courues de notre siècle – de la nature férocement darwiniste du capitalisme, ce que nous vivons aujourd'hui illustre une de ses lois d'airain : aucune vie ne sera épargnée au nom de la croissance et du profit. Bien au contraire.