samedi 21 janvier 2023

Ipse




Dans un monde de mensonge, le mensonge n'est même pas supprimé par son contraire, il ne l'est que par un monde de vérité.

Franz Kafka


mercredi 18 janvier 2023

Grève

 

 

Rien n’est plus naturel que de considérer toutes choses à partir de soi, choisi comme centre du monde ; on se trouve par là capable de condamner le monde sans même vouloir entendre ses discours trompeurs. Il faut seulement marquer les limites précises qui bornent nécessairement cette autorité : sa propre place dans le cours du temps, et dans la société ; ce qu’on a fait et ce qu’on a connu, ses passions dominantes. 

 

Guy Debord

 

lundi 9 janvier 2023

Repenser la liberté pour sortir de l'impasse du capitalisme industriel

La conception dominante de la liberté comme délivrance des nécessités du quotidien n'a-t-elle pas contribué à nous mettre dans l'impasse socio-écologique actuelle ? Dès lors, l'émancipation ne se situe-t-elle pas du côté de la réappropriation des métiers et des activités de subsistance ?

Le lundi 16 janvier 2023 de 19h à 21h à la Cité du livre, bibliothèque Méjanes, salle Jules Isaac à Aix-en-Provence, Aurélien Berlan et Bertrand Louart présentent conjointement leurs ouvrages : Terre et liberté, la quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (éd. La Lenteur, novembre 2021) et Réappropriation, jalons pour sortir de l’impasse industrielle (éd. La Lenteur, mai 2022).

Un événement organisé par l’Université Populaire du Pays d'Aix.



mardi 3 janvier 2023

Réforme des retraites : huit arguments démontés


Péché sur le site Basta, cet utile rappel de certaines réalités concernant notre système de retraite, son état actuel, futur, et des différentes velléités de le réduire.

Elisabeth Borne doit présenter ce 10 janvier le projet de réforme des retraites. Ardemment souhaitée par Emmanuel Macron, la réforme vise à reculer l’âge légal de départ à taux plein à 65 ans. Cela fait des semaines que les membres du gouvernement et de la majorité avancent des arguments pour justifier cet allongement de la durée de travail. 

N°1 : Le système de financement des retraites serait en déficit

Non, le système de financement des retraites n’est pas en déficit. En tout cas plus maintenant. Le déficit était de 13 milliards d’euros en 2020 mais, un an plus tard, les caisses de retraites étaient excédentaires de près de 900 millions d’euros, d’après le rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR) publié en septembre 2022. Le Conseil, composé de parlementaires, de chercheurs, de représentants de syndicats et des administrations, a pour fonction de remettre régulièrement ses analyses et recommandations à la Première ministre.

Cette amélioration des finances « s’explique en très grande partie par la croissance importante des ressources due au rebond de l’activité, alors que l’effet de la surmortalité des retraités liée à la Covid sur les dépenses de retraite est resté limité ». Le COR estime que l’amélioration « se prolongerait » en 2022 avec « un excédent de 3,2 milliards d’euros. » En revanche, les prévisions sont plus pessimistes, avec un risque de déficit d’ici dix ans.

Le gouvernement a donc tort lorsqu’il conjugue le déficit au présent, puisqu’il se base sur les prédictions du COR sur les 25 prochaines années, alors même que l’organisme prévoit un retour progressif à l’équilibre « dans trois scénarios sur quatre » d’ici 2070, dans le cas où la contribution de l’État resterait constante. Une phrase de mise en garde s’est d’ailleurs glissée au détour du rapport : « Les résultats de ce rapport ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite. »

« Un écart entre les recettes et les dépenses est prévu dans les 10 ou 15 prochaines années, mais a plutôt tendance à se réduire après », explique l’économiste Michaël Zemmour (maître de conférences à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne). « Cela pose la question de comment on traite ce léger déficit prévu. Est-ce qu’on reste à découvert un certain nombre d’années ou est-ce qu’on le comble ? Le système n’est pas du tout en danger comme le laisse entendre parfois le gouvernement. » Une analyse partagée par Yvan Ricordeau, secrétaire national à la CFDT en charge du dossier des retraites : « À partir du rapport du COR, on peut conclure que la question du financement est tout sauf dramatique. »

N° 2 : Il faudrait allonger la durée du travail pour ne pas baisser les pensions

Le gouvernement part d’un postulat : le recul de l’âge légal de départ à la retraite serait la seule possibilité pour financer les retraites. Il exclut d’emblée les solutions alternatives. C’est un « choix politique » selon l’économiste Michaël Zemmour.

« En fait, tout est possible, assure le chercheur. Ce que prévoit le gouvernement, c’est de baisser le niveau de financement des retraites. Le déficit ne vient pas d’une augmentation des dépenses : pour l’instant, il vient d’une baisse du financement. Mais on pourrait choisir différents moyens pour maintenir le financement à son niveau actuel. »

Parmi les options : le maintien d’une participation plus élevée de l’État dans le financement des retraites, ou encore une légère augmentation des cotisations. Il serait aussi possible d’étendre les cotisations à des parties de rémunérations qui en sont aujourd’hui exemptées, « comme la prime Macron ou l’épargne salariale », ajoute Michaël Zemmour.

Il y a donc plus d’un levier pour remédier à de prochains déficits. Le recul de l’âge de départ en est un parmi d’autres. « Pourquoi ne pas augmenter des cotisations, ce qui pourrait être assez indolore, au moins pour les plus gros salaires ? » interrogeait la sénatrice socialiste des Landes et membre du COR Monique Lubin sur Public Sénat début décembre.

La grande absente du débat, c’est la réforme Touraine, votée en 2014 et appliquée depuis 2020, qui prévoit déjà un report progressif de l’âge de départ à la retraite à taux plein. Plus précisément, la mesure prévoit d’augmenter la durée de cotisation d’un trimestre tous les trois ans entre 2020 et 2035. « On en observera pleinement les effets que dans une dizaine d’années, donc on n’a même pas fini les réformes précédentes », note Michaël Zemmour.

N°3 : Reculer l’âge de départ augmenterait le taux d’emploi des seniors

En 2021, moins de 80 % des 55-59 ans étaient en emploi en France, (selon les chiffres de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, Dares). Et passé la barre des 60 ans, l’activité salariée s’écroule : un peu plus d’une personne sur trois occupe un emploi (38 % pour les 60-64 ans). Un grand nombre de personnes sont donc aujourd’hui déjà sans emploi avant d’avoir atteint l’âge de la retraite.

« Il y a bien un effet mécanique du taux d’emploi des seniors parce que vous obligez une partie des personnes qui peuvent avoir un emploi à le garder. Si vous reculez l’âge de la retraite, près des deux tiers des personnes qui sont en emploi à 62 ans peuvent espérer le rester encore un à trois ans de plus », répond l’économiste Michaël Zemmour. L’autre tiers ne pourront pas continuer à travailler, pour cause d’incapacité, de licenciement, de discrimination à l’embauche… « En même temps qu’on augmente le taux d’emploi, on va augmenter le nombre de seniors au chômage, en invalidité, en longue maladie ou tout simplement inactifs et qui ne sont pas à la retraite », résume le chercheur. Et donc nécessitant d’autres formes de dépenses sociales.

Le maître de conférences estime donc qu’un recul de l’âge légal entraînerait, mécaniquement, « une augmentation assez forte de la précarité notamment dans les catégories les plus populaires, les ouvrières et les ouvriers. C’est l’angle mort de toutes les présentations au gouvernement. »

N°4 : Cette réforme serait plus juste pour les petites retraites

Emmanuel Macron promet une retraite minimum à 1100 euros. Le ministre du Travail, Olivier Dussopt, a de son côté parlé dans Les Échos d’aller « au-delà de 1100 euros », se passant de détailler le chiffre. « Ce que nous portons, c’est en fait une retraite minimum, pour une carrière complète, autour des 85 % du Smic net », a-t-il précisé. 85 % du Smic net, c’est aujourd’hui 1129,69 euros.

Il existe déjà un minimum de retraite prévu dans la loi depuis 2003, censé être d’au moins 85  % du Smic. « Mais cela n’a jamais été appliqué, ces dispositions n’étant pas contraignantes », rappelle la CGT. Le syndicat signale aussi que 1100  euros, c’est « tout juste au niveau du seuil de pauvreté ». Pour la confédération syndicale, « aucune retraite ne devrait être inférieure au Smic pour une carrière complète ».

D’autres aides existent pour les personnes qui n’ont pas suffisamment cotisé. L’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa), destinée aux personnes aux carrières incomplètes ou n’ayant pas cotisé, s’élevait en 2022 à 953,45 euros maximum, soit 148 euros en dessous du seuil de pauvreté. En 2020, 635 000 personnes vivaient avec le minimum vieillesse ou l’allocation de solidarité aux personnes âgées.

Si le taux de pauvreté reste plus faible chez les personnes âgées que dans la population active (8,6 % contre 14,8 %), certaines catégories de retraités sont en état de grande précarité. C’est le cas des personnes les plus âgées, comme l’explique l’Insee, « notamment en raison d’une proportion plus importante de veuves ayant eu des carrières incomplètes, voire ne bénéficiant que d’une pension de réversion. »

N°5 : Il faudrait décaler l’âge de départ, car on vit plus longtemps

D’après les projections démographiques 2021-2070 de l’Insee sur lequel se base le COR, il est vrai que la population devrait vivre plus longtemps en France dans les décennies à venir. À l’âge de 60 ans, l’espérance de vie des femmes était de 27,5 ans en 2021 (soit 87,5 ans). Elle atteindrait 29 ans en 2040 et 31,3 ans en 2070. Celle des hommes de 60 ans était d’encore 23 ans en 2021 et atteindrait 25,6 ans en 2040 et 29,3 ans en 2070. Mais les hommes ouvriers vivent en moyenne six ans de moins que les cadres [1].

Et dans quel état de santé vivra-t-on si l’horizon de la retraite devait s’éloigner ? L’espérance de vie dite en bonne santé, sans incapacité, est aussi en augmentation, signalait la Drees l’année dernière. En 2020, une femme de 65 ans pouvait espérer vivre encore 12,1 ans sans incapacité ; un homme 10,6 ans. Mais d’après une étude des économistes de la santé Thomas Barnay et Éric Defebvre, on a plus de chance de vieillir en bonne santé, physique et mentale, quand on est à la retraite que quand on est forcé de continuer à travailler.

« Pour les personnes confrontées à des contraintes physiques, la retraite améliore principalement la santé générale, tandis que pour les personnes ayant subi des contraintes psychosociales, elle diminue plus sensiblement l’anxiété et la dépression, ont constaté les chercheurs. Les effets bénéfiques les plus visibles de la retraite sont observés dans la population masculine non diplômée et exposée à des contraintes physiques », expliquent-ils encore. « Les gens vivent plus longtemps parce qu’on travaille moins longtemps. Il y a un lien direct », défend aussi Thomas Vacheron, responsable retraite pour la CGT.

N°6 : Il y aurait urgence à réformer

Vite, la réforme ne peut plus attendre. C’est un des éléments répétés à l’envi par les représentants de la majorité. Dans les faits, que risque-t-on ? « Le système n’est pas au bord de la faillite. Il n’y a à la fois pas d’urgence et pas de danger », répond Michaël Zemmour.

Alors, pour quelle raison le président Emmanuel Macron souhaite-t-il réformer à tout prix notre système de retraite ? L’économiste avance une explication : « Le gouvernement pose cette réforme comme urgente pour se servir de la réforme des retraites afin de compenser les baisses d’impôts aux entreprises. En accordant beaucoup de baisses d’impôts de production dans les dernières années, il s’est engagé à récupérer de l’argent sur la réforme pour compenser ces baisses. C’est ça qui la rend urgente. Ce n’est ni la situation du système de retraite ni la situation du marché du travail. »

N°7 : Nos voisins auraient déjà reculé l’âge de départ

Sur l’âge légal de départ à la retraite, la France, en comparaison de nos voisins européens, se situe « plutôt dans la moyenne basse, reconnaît l’économiste Michaël Zemmour. Même si les réformes qui sont encore en cours vont nous amener à avoir un âge moyen de la retraite qui augmentera. Peut-être qu’une des différences réside dans le fait que nos voisins européens ont moins de difficultés du côté de l’emploi des seniors, et notamment de la santé au travail », ajoute-t-il.

Sauf exception, liée à la durée de carrière, la pénibilité, ou l’invalidité, l’âge d’ouverture des droits à la retraite au 1er janvier 2022 était de 62 ans aux États-Unis, en France, en Suède et dans le régime collectif obligatoire japonais pour les femmes (64 ans pour les hommes) ; 65 ans en Belgique et dans le régime universel de base japonais ; 65 ans et 10 mois en Allemagne ; 66 ans au Royaume-Uni ; 66 ans et 2 mois en Espagne ; 66 ans et 4 mois aux Pays-Bas, et 67 ans en Italie [2].

La France est-elle donc une éternelle retardataire de la réforme des retraites ? Michaël Zemmour suggère plutôt de comparer, pour une vision plus juste, les âges de départ sans décote. La décote c’est la baisse du niveau de la pension pour celles et ceux qui partent avant d’avoir validé le nombre d’années nécessaires pour une pension complète. En France, à partir de 67 ans, il n’y a pas de décote, même si on n’a pas le nombre d’années de cotisation exigé.
« En France, on a un âge légal et puis on a un âge sans décote, de 67 ans. Par rapport aux pays européens, c’est plutôt cet âge-là, de la retraite sans décote, qu’on pourrait comparer », explique-t-il. Et là, la France se retrouve au niveau des pays avec les âges les plus élevés, au-delà de l’Allemagne et au niveau de l’Italie.

N°8 : La réforme profiterait aux femmes

Les inégalités femmes-hommes s’observent aussi dans l’accès à la retraite. Selon l’Insee, en France, les femmes partent en retraite en moyenne sept mois après les hommes. Le départ se fait en moyenne à 62 ans et 7 mois pour les femmes et 62 ans pour les hommes. Si l’écart se « réduit progressivement au fil des générations », précise l’Insee, ce dernier reste important.

« Même en considérant les départs récents en retraite, l’inégalité reste importante : la pension moyenne des femmes est inférieure de 33 % à celle des hommes »

Non seulement les femmes doivent prendre leur retraite plus tard que les hommes, mais en plus leurs pensions sont inférieures, de 40 % en moyenne ! « Cet écart s’explique en partie par des durées de cotisations plus courtes : 56 % des femmes retraitées de la génération 1950 ont validé une carrière complète contre 72 % des hommes retraités de la même génération », précise l’Insee. L’écart est aussi dû « à la nature de l’activité professionnelle exercée par les femmes, souvent moins rémunératrice. »

Reste que l’écart de niveau des retraites des femmes comparées à celles des hommes est bien supérieur à celui des salaires, inférieurs en moyenne de 22 % à ceux des hommes. « De fait, la retraite amplifie les inégalités de salaires », analyse Christiane Marty, membre du Conseil scientifique d’Attac et de la Fondation Copernic dans une note. « Même en considérant les départs récents en retraite, l’inégalité reste importante : la pension moyenne de droit direct des femmes de la génération 1953 est encore inférieure de 33 % à celle des hommes », ajoute-t-elle.

Sur l’annonce de ne pas augmenter l’âge d’annulation de la décote, Christiane Marty n’est pas convaincue. Plus de femmes que d’hommes sont aujourd’hui touchées par une décote, pointe la membre d’Attac : 8 % des femmes (pour la génération 1950) et 6 % des hommes. « Le montant de la décote est plus important en moyenne pour les femmes. Pour éviter de la subir, ce sont 19 % des femmes contre 10 % des hommes qui ont attendu l’âge auquel la décote ne s’applique plus pour liquider leur retraite », précise-t-elle.


jeudi 22 décembre 2022

La grève à la SNCF

 
 
 
Le procès des dirigeants de France Telecom fut édifiant à plus d'un titre. On pourra ainsi lire l'article de Frédéric Lordon ou celui de Serge Quadruppani en n'oubliant pas que les exécutants de cette politique meurtrière et destructrice, ci-devant Lombard, Wenès et Barberot, l'ont fait à la suite de la privatisation décidée en 2004 par le ministre de l'économie Sarkozy. 
 
D'aucuns penseront que ce procès a marqué un tournant dans la façon dont nos maîtres détruisent le service public et a produit, osons ces mots, une manière "de plus jamais ça" managérial. Pour s'en dissuader, et effacer les dernières illusions sur un capitalisme à visage humain, il suffira de lire ces quelques lignes glanées sur l'excellent site du Colporteur. Ce que l'on croyait révolu à France Telecom se reproduit, nolens volens, à la SNCF. 
 
"Sans perspective, incertains sur leur avenir, habités par la « honte » de voir se dégrader le service rendu aux usagers, les agents sont nombreux à craquer. « Il y a une alerte à ne pas négliger », insiste ainsi un médecin. L’inquiétude est renforcée par un nombre important de suicides d’agents, en lien parfois évident avec leur travail. Tout décompte est rendu délicat par la complexité des situations individuelles et l’invisibilisation du phénomène entretenue par la direction, mais les syndicats comptabilisent environ un suicide par semaine en moyenne (et 19 officiellement comptabilisés par la SNCF en 2010, la dernière année pour laquelle des chiffres ont été communiqués à nos confrères de Mediapart). Parmi les drames récents, un agent des directions techniques de la SNCF réseau s’est jeté sous un train devant le siège de la SNCF, le jour de l’ouverture du procès Lombard, l’ex-PDG de France Télécom accusé de harcèlement moral". 
 

lundi 12 décembre 2022

Au fil de l'eau

 

 
Glané sur le site du Parisien, une interview de Christian Lehmann, médecin qui publie dans Libération une chronique intitulée « Journal d'épidémie ». On en prendra, on en laissera. On continuera à penser un peu dans cette époque qui nous incite, plus ou moins fermement, à laisser filer à vau-l'eau tous les outils de la raison.

Que pensez-vous de l'OMS qui estime que la pandémie est loin d'être terminée ?

Ça pourrait être une blague de stand-up : "quand est-ce qu’une pandémie est terminée ?" Pour la France, comme dans beaucoup de pays, la réponse serait "quand on en a marre". Et on en a marre, tous, collectivement. Sauf que le virus est toujours là, et, lui, il n’en a pas marre.  Il y a une fatigue, un déni pandémique. En grande partie à cause de la désinformation. Les antivaccins, France Soir et autres, qui racontent n'importe quoi H24 depuis trois ans. Ils réussissent quand même à dire, à la fois, que le masque n'a aucun effet, mais qu'il aurait causé une "dette immunitaire", la dernière escroquerie en date. Selon eux on devrait tous être morts depuis un an et demi, les vaccinés, mais comme on est encore là, ils disent qu'on cache les chiffres de la mortalité. 

Vous parlez aussi d'une désinformation « d'Etat »...

Depuis le départ, les pouvoirs publics donnent de mauvaises informations. Sur la contamination aérosole, par exemple. En France comme à l'étranger, jusqu'à l'OMS, elle a été niée, longtemps ! En parler nécessitait de réfléchir à de coûteux investissements sur la qualité de l'air, alors on en est resté à "ça passe par les mains, lavez-vous".  Depuis, en plus, il y a la crise en Ukraine et la crise énergétique… Donc ça relègue la pandémie au second plan. Au point qu'on a un discours de déresponsabilisation totale de l'Etat, qui en appelle à la responsabilité individuelle pour ne pas assumer sa responsabilité politique ! En refusant le masque obligatoire, le message est "il faut suivre la pente naturelle de la population qui en a marre". Très bien mais pourquoi ne pas faire ça pour la réforme des retraites, par exemple ?

Le Covid n'est plus perçu comme un danger ? 

La perception de la réalité de l'épidémie a changé, et elle change encore. Au départ, nous étions tous très inquiets de l’attraper voire d’en mourir, même si on savait déjà que les plus à risque étaient âgés et/ou fragiles. Puis le vaccin est arrivé et les gens sont redevenus égoïstes vis-à-vis des plus fragiles. Mais il y a le risque de Condi long, qui frappe toue le monde, même quand on a eu un Covid léger. Et ensuite ce risque s'accentue à chaque nouvelle infection. C'est comme la roulette russe : une espèce de loterie infernale avec des gens peu ou mal informés de la gravité du virus. Avec même Brigitte Autran, du Covars, qui parle de "gros rhume". C'est affligeant. 

Il y a aussi cette histoire de « dette immunitaire » ?

On a une épidémie de grippe plus sévère que d'habitude. Des bronchiolites plus graves, plus nombreuses, et en prime des infections graves au stretocoque A, parfois même mortelles. Et on nous sort cette "dette immunitaire" qui ne tient pas la route une seconde. C'est simple : avec la bronchiolite, il n'y a pas d’immunité. Mais ça fragilise les poumons. Donc ne pas en avoir eu en 2020 ou 2021 ça protège plutôt en 2022 ! Mais surtout, le Covid risque de faire comme la rougeole, qui s'attaque au système immunitaire et l'affaiblit. La question c'est très clairement celle d’un risque d’infections qui seront plus graves et/ou plus nombreuses, avec d’autres agents pathogènes, à cause du Covid. On a de plus en plus de preuves de ça. Ma crainte, c'est que dans six mois ou un an, on s'oriente vers une fragilisation et une dégradation énorme de l'état de santé de toute l'humanité. 

Peut-on malgré tout espérer voir la maladie disparaître ?

Le virus ne va pas disparaître. Très peu de virus disparaissent. Mais soyons positifs : il ne nous a fallu que quelques mois pour le découvrir, le comprendre, sauver les gens, trouver un vaccin qui reste très efficace contre les formes graves… On peut imaginer une avancée thérapeutique majeure, avec un produit plus efficace contre l’infection et la transmission, malgré les variants. On peut imaginer un antiviral plus efficace, peut-être. Mais on est partis pour vivre avec, or la population n'en pas compris les enjeux du fait de la stupidité de la gestion gouvernementale, avec ses mensonges et ses omissions répétés. Le Covars est totalement à la ramasse : le "A" c'est pour "anticiper" mais il n'anticipe rien du tout. Pour vacciner, sans centres dédiés, on n'y arrivera pas en plein hiver avec les médecins et les infirmiers. C’est catastrophique. 

La défiance vise aussi les vaccins…

On reste quand même beaucoup mieux protégé quand on est vacciné. La preuve risque hélas d'en être encore donnée par la Chine, qui relâche sa politique de terreur drastique zéro-covid. Elle a vacciné peu de gens, avec des vaccins peu efficaces... c'est comme s'ils n'étaient pas vaccinés. J'ai peur que ce soit une catastrophe, mais ce sera au moins la preuve qu’Omicron qui arrive sur une population pas vaccinée entrâine une hécatombe. Comme à Hong Kong au début de l'année. Or une dose protège, même contre les affections, pendant environ quatre mois. Attention, je ne dis pas qu'il faut se faire vacciner tous les quatre mois, mais au moins une fois, deux fois par an, ça fonctionne toujours.

Comment vous voyez les années à venir ? 

On est mal parce qu’il n’y a aucune gestion politique du covid. Je tape sur Macron, mais l’ensemble de la classe politique est lamentable, à quelques exceptions près. En ce moment, il y a une course à la queue de Mickey pour être le plus antivax possible. On est très très mal barrés. Voilà. Si j’avais un mot pour qualifier les années à venir, ce serait "le marasme". Parce qu'à moins d’avoir la chance de trouver un vaccin multivariant et tout, on va se retrouver avec une dégradation généralisée de l’état de santé de la population et une baisse de la durée de vie des gens. Je veux être positif malgré tout... parce qu'il ne s'agit pas de se mettre en boule dans un coin et de pleurer ! il y a des choses simples, à faire, au moins pour se protéger soi-même. Simplement, dès à présent, porter un masque FFP2 dès qu’il y a du monde et qu’on n’a pas besoin d’être visage libre. Si vous mangez avec des amis chez vous ou au restaurant, profitez de ce moment de convivialité, entrouvrez la fenêtre et c'est tout. Mais franchement... quand vous choisissez un camembert au supermarché, le fromage n'a pas besoin de voir votre tête. Alors il y en a qui disent "oui mais si je mets un masque, on me regarde de travers". Bon. Moi j’ai 64 ans, je suis médecin, et entre essuyer un regard de travers, un sourire moqueur, et attraper une maladie qui va m’affaiblir, j’ai bien vite choisi. 


La pandémie, mais pas que

On retrouvera sur ce blog, nommé Bascules, et hébergé par Médiapart, cette lecture critique, et raisonnablement foucaldienne, du premier livre publié par les jeunes éditions Lundi Matin : les Lettres sur la peste d’Olivier Cheval. 

Pour la bonne bouche, un extrait de cette lecture.

"Nos vies sont le jouet de ces guerres entre grandes puissances qui déterminent les conditions d'un monde vivable. Cheval ne contredit jamais l'hypothèse d'un travail biopolitique qui n'aurait visé qu'une chose : faire accepter le covid-19 comme une donnée polluante de plus dans le monde du capital. Il ne se confronte pas une seule seconde à cette question, minimiser la pandémie l'évacue d'emblée. La pandémie de covid-19 n'a pourtant précisément pas laissé d'exigences sur la qualité de l'air comme l'antiterrorisme a laissé des portiques. Cela reste une intrigue à explorer, et il se peut que ce soit ce type d'acclimatation d'une population à des conditions d'existence dégradées qui constitue tout l'enjeu de la biopolitique réelle plutôt qu'idéelle."