Tout a commencé à Créteil en région parisienne. Le 17 septembre, des enseignants du lycée Saint Exupéry ont protesté contre un trop grand nombre de postes vacants ou de non remplacement. Des élèves de Terminale ont pris le relais en fin de journée en mettant en place un blocus et des pancartes à l’entrée de l’établissement. "on ne demande pas le luxe, raconte in lycéen à France Inter, on demande juste le minimum en fait. L'égalité, entre la banlieue et par exemple dans le 16e, l'égalité des chances quoi, de réussir." Grâce à la viralité des réseaux sociaux, le mouvement s’est rapidement étendu à d’autres établissements franciliens dans la semaine qui a suivi. Des lycéens de Saint-Denis ont documenté eux-mêmes les raisons de la colère, qui sont les plus flagrantes dans un ensemble de vidéos tournées par eux et montée par le média Loopsider : on y voit un établissement vétuste, des rats, des fuites d’eau, ce qui vient compléter le tableau dessiné en mai et juin dernier lorsque le manque d’isolation thermique et de protection solaire des salles de classe les ont rendu impraticables partout dans le pays durant les épisodes caniculaires. A Bagnolet, c'est une eau chargée de matière fécale qui s’écoule des robinets de tout l’établissement, sans réaction immédiate des autorités.
Ce système scolaire à la dérive et à deux vitesses a été largement mis en place par les gouvernements successifs, dont les ministres ont tous fait leur scolarité dans des établissements privés pour gosses de riches. Sur les pancartes variées et intelligentes qui se multiplient sur les blocus, on peut lire aussi la remise en question des rythmes scolaires actuels, des journées de 8h à 18h. Cela fait rire les bourgeois boomers sur les réseaux sociaux, alors que ces revendications sont d’une grande pertinence : oui, le système scolaire éreinte pour rien ses élèves, oui, ces rythmes à rallonge ne sont pas efficaces sur le plan de l’acquisition des savoirs mais ils sont disciplinaires : ils visent à inculquer la contrainte et la fatigue comme mode de vie. Les lycéens ont raison de remettre en questions ces évidences, comme ma génération d’insomniaques aurait dû le faire depuis bien longtemps.
Les lycéens français n’en sont pas à leur première mobilisation. En 2018, un important mouvement s’était dressé, en vain, contre Parcoursup, ce système de tri et de sélection post-bac injuste et inégalitaire. Globalement, tout a été fait pour creuser les inégalités entre élèves, en fonction de leur origine sociale. Ce n’est donc pas un hasard si ce sont des lycéens de banlieue qui se sont révoltés en premier, mais c’est parfaitement cohérent que presque tous les autres suivent.
Le système scolaire français reproduit les classes sociales en vigueur mais a l’indécence de tenir en permanence un discours sur les vertus du travail, du mérite, de la justice. De cet écart entre le discours et la réalité naît la colère.
Bien sûr, le gouvernement et ses alliés, ainsi que quelques personnalités de gauche comme François Ruffin qui plient l’échine à la moindre panique bourgeoise, parlent de la “violence” de ce mouvement. Or, la qualification de violence est toujours une qualification politique : elle est utilisée de façon sélective, en fonction de qui agit et pourquoi.
Un exemple : des agriculteurs ont pris pour cible un centre des impôts à Goyancourt le 1er octobre. Ils sont venus avec d’immenses bennes et ont déversé du purin, des déchets et aspergé la façade de différentes substances. C’était également le cas l’hiver dernier, et cela a provoqué des centaines de milliers d’euros de dégâts. Les médias traitent ces actions comme tout à fait légitimes et le qualificatif de “violence” n’est d’ailleurs pas ou peu employé. Je remarque aussi qu’on n’a jamais donné la parole aux employés des chambres d’agriculture, banques, centre des impôts, sous-préfectures, qui sont prises pour cible. On n’a jamais su ce que ça faisait de recevoir des tonnes de purin sur la fenêtre de son lieu de travail, ni de voir débarquer des engins agricoles dont l’usage peut être extrêmement dangereux. Il est entendu que les agriculteurs ont raison car leur situation est très difficile - alors même qu’une partie des agriculteurs sont de gros exploitants qui tirent partie de la situation actuelle.
Alors pourquoi les feux de poubelles provoqués par des lycéens sont-ils systématiquement traités comme “violents” ? Pourquoi les revendications des lycéens disparaissent-elles systématiquement derrière ce tournage en boucle sur leur supposée violence ? Parce qu’ils ne sont pas des interlocuteurs avec qui les pouvoirs établis peuvent converger, contrairement aux exploitants agricoles dont une partie des revendications (anti normes écologiques) sont en adéquation avec la politique du gouvernement et permettent donc de l’appuyer.
Il en va de même de la violence de la police, qui agit en ce moment comme une milice répressive aux ordres d’un gouvernement aux abois. Son déchaînement envers des enfants en dit très long sur le genre de personnes qui la peuple. Jeudi 1er octobre, c’est près de 2000 lycéennes et lycéens qui ont été interpellés partout en France, c’est-à-dire quasi autant d’arrestation que lors du 8 décembre 2018, au plus fort du mouvement des gilets jaunes.
Plus inquiétant et révélateur encore, la rhétorique du gouvernement sur ce mouvement. “l’entourage du premier ministre impute la responsabilité des violences à La France insoumise (LFI) et « ses proxys de l’ultragauche », nous raconte Le Monde. Dans le langage militaire, les proxy désigne des groupes qui travaillent pour le compte de gouvernements étrangers. Imagine-t-on la gravité d’une telle accusation et son caractère délirant ? Mais aussi ce que cela permet de justifier en termes de répression ? En employant un vocabulaire militaire pour qualifier ce mouvement de jeunesse, le gouvernement légitime l’usage d’armes de guerre à son encontre.
Le gouvernement a peur. Il a peur des lycéens car c’est un groupe sans leader identifié, sans organisation représentative avec qui négocier ou que l’on peut corrompre, et qui agit de façon surprenante et incontrôlable. Ce sont aussi les enfants d’une génération et d’une classe sociale qui ne fait que galérer depuis vingt ans, qui a subi de plein fouet la remontée de l’exploitation au travail, les petits chef, le boom des horaires atypiques, et qui n’a sans doute pas transmis à leurs enfants l’idée que nous vivions dans le meilleur système qu’il convenait de respecter à tout prix.
Parce que les lycéens français sont autant en danger face à la police que n’importe quelle jeunesse d’un régime autoritaire qu’un gouvernement putschiste traiterait d’agents de l’étranger, il convient d’assurer collectivement leur protection. C’est ce que font déjà beaucoup d’enseignants et de syndicalistes, qui font des chaînes humaines autour des blocus lycéens. C’est ce que font des élus, essentiellement LFI, qui savent utiliser leur écharpe tricolore pour autre chose que des cérémonies de commémorations et c’est tout à leur honneur. Nous pouvons être plus nombreux à faire cela, et s’assurer qu’aucun blocus lycéen ne reste seul face à la police.
En France, ces dix dernières années, nous avons toujours protesté en ordre dispersé. Les fonctionnaires en grève tel jour, les gilets jaunes telle année, les raffineurs tel mois, et nos calendriers se croisent rarement, faute de volonté politique des organisations syndicales de le faire. Mais ça tombe bien, le mouvement lycéen n’a aucune structuration institutionnelle : il est inarrêtable. Le 17 octobre, un nouveau mouvement gilet jaune est annoncé. Les annonces budgétaires catastrophiques peuvent mettre le feu aux poudres dans le reste de la population. En attendant, il faut se rendre là où la force est, et elle est devant les lycées.






