Il y a quelques années de cela, un compadre avait rédigé cet avertissement aux étudiants avant de l'oublier. Or, le numérique a ceci de redoutable qu'il protège les textes de la critique rongeuse des souris. En ces temps agités, où bon nombre d'étudiants et de lycéens ne demandent qu'à étudier, il nous a semblé opportun de publier à nouveau ces banalités de base.
1. Seuls sont libres ceux qui sont les gardiens de leur propre liberté et qui participent, en tant que tels, à l’établissement des lois auxquelles ils obéissent : ils n’obéissent ainsi qu’à leur propre volonté. Mais de même que la société spectaculaire et marchande ne peut se reproduire qu’en reproduisant des consommateurs béats, des producteurs dociles et des spectateurs impuissants, de même elle ne peut tolérer, au regard de cette liberté réelle, qu’une pseudo-liberté : celle qui commence là où s’arrêtent les lois qu’elle prend soin d’imposer par la force ou la démagogie. C’est pourquoi malgré la rhétorique pseudo-démocratique inlassablement serinée par les médias, cette société est une oligarchie technocratique dont la puissance de persuasion n’a d’égal que l’inanité des valeurs et des fins.
2. Les « maîtres à penser » de la technocratie ne peuvent donc favoriser un Enseignement qui, allant à l’encontre des intérêts et du prestige qu’elle retire de mener son troupeau (vers où ?), s’oriente vers la formation des valeurs fondamentales de l’humanisme : l’épanouissement de l’imaginaire, l’autodiscipline intellectuelle et l’autonomie morale et politique de chaque individu. C’est pourquoi il ne faut pas attendre de cette oligarchie autre chose que le renforcement d’une Université servile et corruptrice, à qui elle puisse confier sans risque la production en masse de l’ennui, de l’indifférence et de la vulgarité. Que pourraient d’ailleurs enseigner d’autre des universitaires qui, par le fonctionnement bureaucratique de la fabrique du consentement qui paie leurs salaires et assurent leurs carrières, s’empressent de se conformer à la « morale » des affaires, c’est-à-dire à ce que l’art perverti de la publicité (la propagande officielle), nomme pudiquement la « professionnalisation » ?
3. La colonisation de l’Enseignement par l’Entreprise ne produit déjà qu’une Entreprise de l’Enseignement, soumise à l’impératif de transformer au moindre coût la matière première étudiante en une marchandise que l’entreprise elle-même se chargera de consommer (de consumer). La Cyber-Université du troisième millénaire est donc l’usine d’élevage intensif de petits cadres flexibles et jetables, de la même manière exactement que la Cyber-Entreprise du troisième millénaire est l’usine d’élevage intensif de produits transgéniques et virtuels, c’est-à-dire mortels à la fois pour le corps et l’esprit. C’est donc l’ensemble de sa vie qui échappe à l’étudiant lorsqu’il croit la construire : à quoi travaille-t-il en effet si ce n’est à devenir le producteur zélé de son propre empoisonnement ? Pourra-t-il, d’ailleurs, durablement s’en consoler dans l’ivresse factice que procure l’absorption des artifices généreusement répandus par l’industrie du divertissement ?
4. Qu’avons-nous à faire d’un Enseignement disposant de plus de moyens (et socialement mieux réparti), si son but n’est que de produire des individus dépendants et résignés ? Qu’avons-nous à faire d’un Enseignement plus efficace si cette efficacité ne se solde que par l’insignifiance et la frustration d’une vie absente ? Être maître de soi et limiter le pouvoir de ses maîtres sont deux choses radicalement différentes. Le but de l’Enseignement (de l’École jusqu’à l’Université) devrait tout autant être la socialisation du nouveau-né que la stimulation de sa capacité de réflexion et de délibération propre à questionner cette socialisation. C’est pourquoi seul est légitime un Enseignement qui apprenne à l’enfant, à l’adolescent et à l’adulte à apprendre, à découvrir et à inventer sa propre vie. C’est pourquoi seul est légitime un Enseignement qui, au dogmatisme et à l’apprentissage de la passivité, substitue l’activité propre de l’étudiant et l’interrogation collective du sens de la connaissance.
5. Une société autonome est une communauté dans laquelle les actions du corps politique sont déterminées par la volonté de l’ensemble de ses membres. La condition première de l’existence d’une telle communauté est donc la répartition égale, entre les individus qui la composent, de la capacité de juger et du temps nécessaire pour s’informer et élaborer son jugement. Que l’oligarchie en place dédaigne cette potentialité humaine au nom du réalisme politique, du pragmatisme marchand et du mépris de l’utopie, n’étonnera que les sots. Mais pour chaque individu, le choix est d’une clarté impitoyable : sauf à vivre en citoyen autonome membre d’une société autonome, il vivra en esclave (confortablement ou non). Et lorsque cet esclavage devient soumission aux pollutions sociales, culturelles, naturelles et sanitaires qu’engendre inévitablement le grand automate industriel, il devient soumission au processus morbide qui promet de nous engloutir tous dans sa débâcle devenue ordinaire.
6. La reconquête de tout ce qu’il y a de vivant en nous se joue aujourd’hui sur un changement de mentalité, de vision et de perspective. Tout le monde veut respirer, mais beaucoup disent : « Nous respirerons plus tard » … et la plupart ne meurent pas, car ils sont déjà morts…





