mercredi 18 février 2026

Un lac inconnu

 


Dans Un lac inconnu, Eric Chauvier nous livre une fable des origines où l’humanité, dès sa naissance et jusqu’à sa disparition, est travaillée par l’angoisse de la mort, la violence et la domination. 

Le récit, composé de courts chapitres rédigés dans un style sobre, repose sur une hypothèse : celle d’une mélancolie constitutive, continue, qui courrait des premiers hominidés jusqu’à nous et qui aurait formé le substrat de la domination et de la violence.

Certes, depuis Diogène et jusqu’à Thomas Bernhard, la littérature européenne a fait de l’inquiétude existentielle un motif central. Mais peut-on étendre cette tonalité à 800 000 ans d’humanité ? Et sur tous les continents ? Les travaux anthropologiques des dernières décennies ont montré combien les conceptions de la vie, de la mort, de la souffrance ou de la « vie bonne » varient selon les contextes et les temps.

On peut ainsi supposer qu'un Magdalénien de Pech-Merle, un paysan d’Uruk, un prêtre d’Amon, un guerrier pawnee ou un hoplite grec n’habitaient pas le monde de la même façon et encore moins avec nos catégories mentales. Leur rapport à la finitude n’était ni nécessairement angoissé, ni structuré de façon à expliquer à lui seul la domination.

On songe ici à l’hypothèse de Lucien Febvre à propos du supposé athéisme de Rabelais : les hommes du XVIᵉ siècle ne disposaient pas de « l’outillage mental » pour penser l’athéisme. Ainsi, rien ne prouve que les hommes du paléolithique et leurs successeurs concevaient la mort comme ce gouffre métaphysique qui hante nos sociétés. Leur prêter cette angoisse, c’est leur imposer nos catégories.

De fait, Eric Chauvier nous semble reconduire une vision héritée de l’anthropologie des XVIIIe et XIXe siècles, façonnée par des savants européens persuadés d’incarner le sommet du « progrès ».

Là où les nouvelles générations d’anthropologues – plus féminisées, mieux outillées, et plus attentives aux biais – ont mis au jour la diversité des expériences humaines[i] l’auteur prête à ses hominidés une psyché finalement très contemporaine : celle d’un homme du XXIᵉ siècle hanté par la bombe atomique, Treblinka, le Rwanda, la « mort de Dieu » et la disparition des grands récits. Un homme laissé cru et nu devant les grandes questions de l’existence, comme a su le montrer un Dany-Robert Dufour.

Cette insistance sur l’angoisse de la mort comme moteur quasi unique de la domination nous paraît alors moins anthropologique qu’introspective. Elle néglige d’autres hypothèses, plus matérielles : la convoitise d’un territoire, d’un champ de blé, d’un gibier plus abondant. Quand le marigot s’assèche, les fauves s’entre-dévorent, non par vertige métaphysique, mais par nécessité. De même, l’idée, longuement martelée tout au long de ce texte, que l’humanité aurait constamment cherché à fuir la condition humaine relève d’une identique et discutable téléologie.

À cet égard, l'ouvrage d'Alain Testart, Les chasseurs cueilleurs ou L'origine des inégalités, publié en 1982, mais aussi celui de Jacques Cauvin, Naissances des divinités, naissance de l'agriculture en 1994, ainsi que l’impressionnante synthèse effectuée par l'anthropologue David Graeber et l'archéologue David Wengrow dans The Dawn of Everything sur de multiples études archéologiques et ethnographiques prouvent que de nombreuses sociétés et groupes humains, sédentaires ou nomades, cueilleurs ou cultivateurs, issus des villes ou des champs, ont su déployer une extraordinaire inventivité pour créer des formes politiques souples et jouer de la compétition afin de contenir durablement les pulsions de domination et de violence en leur sein. 

L’implacable linéarité du récit d'Eric Chauvier semble vouloir oublier ces périodes de l'histoire humaine bien plus longues et importantes que nous le laissent croire certains ponts-aux-ânes d'une anthropologie très datée. Des périodes qui démontrent que l’histoire longue n’est pas un élan continu vers la servitude mais qu'elle est traversée d’expérimentations, d’allers-retours et de bifurcations.

Certes, nous avons affaire à une fable, non à un traité scientifique. Il n’empêche, les fables ont un pouvoir : elles peuplent l’imaginaire, participent au brouhaha général, percolent les âmes.

Ainsi, en affirmant de façon lancinante que la domination est l’horizon indépassable de notre espèce, Un lac inconnu ne se coulerait-il pas dans le discours désespérant et démobilisateur qu’adorent entendre les dominants chez les dominés ? « A quoi bon lutter, se révolter pour changer la vie, quand on sait que, de tous temps et partout, l’homme a été un loup pour l’homme ? »

 

 


[i] A ce sujet, on pourrait s’interroger sur l’incidence de la féminisation du métier d’anthropologue et de préhistorien sur certaines découvertes comme celles-ci : pas mal de mains négatives soufflées sur les parois de nos grottes il y a 25 000 ans étaient celles de femmes ; l’analyse des os de femmes du Néolithique a révélé une musculature qui surpasse celle des athlètes actuelles.

 

mercredi 4 février 2026

Tous contre tous

 


Glané sur le site de RFI et sur celui du WashingtonPost, un bel exemple, hélas devenu classique, de l’usage que peut faire un pouvoir de certaines classes désoeuvrées ou désireuses de soulager l’angoisse de leur propre paupérisation par la violence sur encore plus faible que soit. Prolétariat, sous prolétariat, lumpen prolétariat… 

Si les étiquettes plus ou moins marxiennes semblent incomplètes pour comprendre cette guerre de tous contre tous, on pourra penser ces derniers évènements à l'aune de ce que les historiens Christian Ingrao et Yohann Chapoutot disent des prodromes du nazisme, ce moment complexe où "un grand projet libère et permet, chez les acteurs politiques, un soudain et immense désangoissement ".

Ainsi, avec des milliers de vies brisées ou placées sous le régime de la peur, deux morts survenues à Minneapolis en janvier — Alex Pretti, tué alors qu’il filmait une intervention policière, et Renee Good, abattue au volant par un agent — sont à ajouter au compte des agissements de l’ICE, une agence qui a vu son budget exploser, passant de 10 à 85 milliards de dollars sur quatre ans, et qui a engagé une campagne de recrutement massive qui lui a permis de doubler ses effectifs en peu de temps.

Ce recrutement précipité, aux critères abaissés, attire des profils parfois peu qualifiés ou attirés par la violence : l’agence propose de fortes primes (pour rembourser ses crédits), supprime les limites d’âge et réduit drastiquement la formation des agents, passée de cinq mois à 42 jours

Selon un document révélé par le Washington Post, l’institution mène une stratégie de « recrutement en temps de guerre » largement relayée sur les réseaux sociaux, avec des appels à accomplir son « devoir sacré » et à « défendre la patrie » en repoussant les « envahisseurs étrangers ». Des clips inspirés de jeux vidéo de tir à la première personne (…) ont été aussi publiés, comme des publicités qui présentent les migrants comme des Pokémons à attraper.

Afin de recruter plus de 10 000 personnes, l’ICE a également utilisé une technique publicitaire appelée le « géorepérage » pour diffuser des publicités sur les navigateurs web et les réseaux sociaux des portables de personnes situées à proximité de bases militaires, de courses Nascar, de campus universitaires ou de salons professionnels d’armes à feu.

Sont également utilisées des publicités diffusées auprès de personnes intéressées par « les affaires militaires et les anciens combattants », « l’entraînement physique » ou « l’actualité et la politique conservatrices », et ciblant des individus dont le mode de vie est « patriotique » ou « à tendance conservatrice » mais aussi des auditeurs « d’émissions de radio conservatrices, de musique country et de podcasts liés au patriotisme, aux intérêts masculins et aux faits divers, ainsi que des comptes s’intéressant aux leaders d’opinion conservateurs, aux organisations de défense des droits des armes à feu et aux marques d’équipement tactique ».


mercredi 21 janvier 2026

Poulet au vinaigre


 

Glané sur le site du journal Libération : "L’extrême droite en rêvait, le gouvernement s’y est rangé. Le Parlement s’apprête à bâtir les fondations juridiques d’un régime pénal dérogatoire pour les policiers et les gendarmes. 

Ce jeudi 22 janvier, l’Assemblée nationale examine, en séance publique, une proposition de loi pour «reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre». Ce texte, déposé par un groupe de députés LR a reçu ces derniers jours le soutien du ministère de l’intérieur.

En cas d’adoption, cette loi aura une conséquence très concrète : quand un gendarme ou un policier blessera ou tuera une personne avec son arme, la justice présumera de la légalité de cet acte. Les membres des forces de l’ordre ne pourraient donc pas être considérés comme suspects à l’ouverture des investigations et leur responsabilité pénale ne pourrait être envisagée que sous certaines conditions probatoires."

Dernière heure : ce 22 janvier, le texte n'a finalement pas été adopté par l'Assemblée Nationale, grâce à la tactique "d'obstruction parlementaire" menée par les partis de gauche. Au moins ces derniers auront trouvé là l'occasion de faire montre d'un peu d'utilité. 

dimanche 18 janvier 2026

Temps & Espace


Prisonnier d'un univers où l'espace a pris la place de la durée, l'homme du monde réifié ne peut pas comprendre l'histoire en tant qu'expression de créativité et de spontanéité. Dès lors, le fait indéniable du changement s'impose à cette "conscience de l'immédiateté" comme une catastrophe, comme un changement brusque venant de l'extérieur et excluant toute médiation.

Joseph Gabel, La fausse conscience


mardi 6 janvier 2026

L'écologie de la peur

Chez les Amis de Bartleby, Arthur Guerber traque les apories dangereuses de la collapsologie et des courants mainstream de l'écologie. 

Du greenwashing à la deep ecology, l'auteur dénonce les impasses scientistes, holistes, déterministes et fatalistes où ce fourvoient, souvent de bonne foi, ces courants de pensées. 

Guerber montre ainsi que ces idées qui dépolitisent le présent sont non seulement récupérées par des idéologies autoritaires mais qu'en s’inscrivant dans une vision téléologique de l’histoire, elles marginalisent la lutte sociale réelle et remplacent l’écologie critique par une « écologie mutilée », comme le démontre également l'ami Renaud Garcia dans son ouvrage éponyme

"C'est bien nous, individus ou groupe, qui à tout instant construisons la réalité sociale, mais à mesure que nous la construisons, elle acquiert, en se matérialisant dans des institutions et s'incorporant en nous-mêmes par l'habitus, une objectivité qui nous contraint. Comme le dit Alain Accardo, nous sommes indissociablement sujet et objets, structurés et structurants."

Arthur Guerber

lundi 22 décembre 2025

lundi 8 décembre 2025

Reconstruire son intelligence

 

On comprend sans doute mieux la nature véritable de la désolation présente ("dans quelle sorte de monde nous vivons") en s'en remettant à ses seuls sens, plutôt qu'à des systèmes d'interprétation, tous déroutés, qui n'apportent guère que des consolations : l'illusion d'une maîtrise, au moins intellectuelle. Se tenir ainsi à la perception sensible, s'y tenir sans pour autant en rester là, est de toute façon le passage obligé pour quiconque veut reconstruire son intelligence sur le tas, sans le filtre des représentations : c'est le début, forcément individuel, de toute désincarcération, d'aller réveiller au fond de soi la sensibilité atrophiée. Que cela soit, d'abord douloureux, comme toute désintoxication, montre seulement sur quels ravages intimes repose l'apparente adaptation de tous.

René Riesel, Du progrès dans la domestication.  


mardi 2 décembre 2025

L'habituel saccage



Après la commune de Volx, les habitants d’Ongles, petit village accroché aux flancs de la montagne de Lure, ont appris, eux aussi, par le biais de la publication d’un avis d’enquête publique, qu’un projet d’implantation de panneaux solaires était à l’étude sur leur commune. L’habituel saccage de la nature prévoit le défrichement de 12 hectares de forêt, au lieu-dit la Seygne, pour que la société SolaireParcMP079, filiale d’Engie, puisse y installer ses panneaux.

Les écologistes fervents applaudiront ce projet qui, comme le précise l’avis préfectoral, « vise à assurer la sécurité énergétique du territoire, à réduire les émissions de gaz à effet de serre, à participer au développement des énergies renouvelables par la production d’électricité sans émissions sonores, sans déchets et sans consommation d’eau ». D’autres, plus sensibles aux conséquences du confort moderne, peut-être aussi plus rétifs aux discours du green washing (l’autre nom de la poursuite suicidaire vers notre extinction) ou simplement lecteurs d’un Giono qui fit autre chose de cette terre vivante, se mobiliseront pour empêcher cette stupidité.

Se précise ainsi, à travers l'implantation d'installations diverses (centrales photovoltaïques, éoliennes, usines de méthanisation, décharges nucléaires), le projet moderne d'aménagement du territoire français. Dans les campagnes "désertées", que ne peuplent plus que les vieux, les déclassés, les paysans et les pauvres, et où l'on supprime gares, hôpitaux, maternités, écoles et bureaux de poste, on installera ce que les métropoles (où il fait si bon vivre) ne veulent pas et qui est nécessaire à leur survie.
 

Dernières heures : en 2019, saisi en première instance par l'association Amilure, le tribunal administratif de Marseille a validé le permis de défrichement qui avait été accordé à l’opérateur. 

A la suite d'une procédure menée par cette même Amilure, la Cour administrative d’appel de Marseille est revenue sur cette première décision : Engie Green a perdu son permis de défrichement dans un arrêt du 31 décembre 2024.

Le 10 février 2025, le conseil municipal d’Ongles a refusé de reconduire le bail emphytéotique accordé à Engie Green, estimant que le projet n’était plus d’intérêt communal. 

Malgré ce double désaveu, l’opérateur a saisi le Conseil d’Etat en cassation, qui a jugé son pourvoi admissible.

Le Conseil d’Etat rejugera l’affaire sur la forme, et peut-être même sur le fond.

S'il donne raison à Engie Green, l'entreprise récupérera son autorisation de défrichement, et pourra lancer son projet si la mairie d'Ongles lui accorde un nouveau bail.

Si le Conseil d’Etat tranche en la faveur d'Amilure, le projet devrait logiquement s’arrêter, sans autre recours possible de la part de l’opérateur.

Celles et ceux qui souhaiteraient s'intéresser de plus près à cette affaire se renseigneront utilement sur le site d'Amilure