vendredi 9 septembre 2022

La bibliothèque de l'honnête homme (suite)

Les mois, pour ne pas dire les années qui s'annoncent, seront sans aucun doute mouvementés. Certains désastres annoncés marqueront peut-être aussi l'occasion de reprendre la main, de tenter modestement quelque chose. Il sera, tout le moins, de plus en plus difficile de demeurer spectateur. La praxis, alors, ne pourra que s'enrichir d'un certain bagage théorique, de quelques lectures. En voici quelques unes que nous avons trouvé particulièrement stimulantes.


 



mardi 6 septembre 2022

Faire face au chaos


Les camarades de Pièces & Main d'Oeuvre se racontent, et expliquent la nature et les moyens de leurs travail aux animateurs de Floraisons, un site de podcasts techno-critique et anti-industriel. 

De ces trois jours d’entretien, Floraisons a tiré une série de 19 podcasts, mis en ligne à raison d’un épisode par semaine sur leur site. On pourra ainsi mieux connaître les enquêteurs grenoblois, leur histoire, leur géographie, leur discours, leur méthode d’enquête critique, leur activité et davantage encore. De quoi s'y mettre à son tour...


lundi 5 septembre 2022

samedi 30 juillet 2022

Voix véritables

 


Si, de la maison Radio France, lentement démantelée par une succession de patrons très libéraux, il ne devait rester que quelques pierres, ce seraient celles de la mémoire. Parmi celles-ci, on trouverait quelques diamants, comme cet entretien entre André Breton, Pierre Reverdy et Francis Ponge débattant, en 1952, de la poésie et de son rôle social dans l'émission d'André Parinaud : Rencontre et Témoignages.

Ceci étant dit, on notera l'étonnement du journaliste qui présente cette pépite. En moderne conséquent, la discussion entre les trois poètes lui paraît « incroyable à bien des égards », non pas tant à cause de l’identité des protagonistes mais de ce qui est dit qui lui « paraît presque irréel . On constatera ainsi que ce jeune homme s'effare d'entendre ce qu'il n'entend plus aujourd'hui autour de lui : des hommes capables de s'exprimer avec cohérence et profondeur, bien au-delà du trio sujet-verbe-complément violenté par la majorité et particulièrement par ceux qui se prétendent écrivain.

Breton, Reverdy, Ponge. Voilà des hommes dont la pensée et les actions leur permettent d'user de la véritable langue natale. Pour qui écoutera leurs voix, le contraste n'en sera que plus cruel avec le pidgin ânonné par nos contemporains. On sait parler quand on sait vivre.

 

jeudi 16 juin 2022

Nous en sommes désormais aux comices agricoles

Glané sur le site de Ballast, cet impeccable entretien avec Eric Vuillard, auteur, entre autres choses, de 14 juillet et de La guerre des pauvres.

"La littérature porte en elle un désir secret, indécent, le désir de dire ce qu’on devrait taire. La célèbre sentence de Wittgenstein [« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde », ndlr] est peut-être valable lorsque l’on trace les limites formelles du sens, même si j’en doute, mais elle ne vaut pas un kopeck en littérature. C’est justement ce dont on a du mal à parler qu’il faut écrire, comme le notait espièglement Derrida. Saint-Simon écrivait à propos du roi : « Louis XIV ne fut regretté que de ses valets » ; Zola écrivait : « Le sujet de Nana est celui-ci : Toute une société se ruant sur le cul. » Il s’agit d’écrire ce qui est tu, ce qui est dissimulé, la vie réelle des classes supérieures, de mettre à nue leur médiocrité morale, l’hypocrisie de leurs pratiques sexuelles, leur dissipation éhontée et leur politique avaricieuse.

C’est une expérience commune qui nous jette un beau jour dans le monde : on assiste alors pour la première fois à une réunion de travail, à un groupe de réflexion, à un colloque, à un dîner mondain, on se trouve plongé dans un milieu professionnel, l’université, le palais de justice ou une agence immobilière, peu importe, et là, que découvre-t-on ? On y découvre les effets délétères de la hiérarchie sociale, qui n’entraîne pas toujours les plus désintéressés ni les plus finauds au sommet de son édifice. Il est même probable que la simple ascension sociale soit un facteur aggravant, qu’elle entraîne toutes sortes de troubles — que ceux que l’on désigne méchamment du nom de « parvenus » se trouvent en réalité au premier stade d’une maladie très longue, qu’on attrape au fur et à mesure de sa promotion, de son avancement, mal des montagnes, surestimation de soi, mépris pour les autres, aveuglement."

L'intégralité de l'entretien se trouve ici



La littérature porte en elle un désir secret, indécent, le désir de dire ce qu’on devrait taire. La célèbre sentence de Wittgenstein [« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde », ndlr] est peut-être valable lorsque l’on trace les limites formelles du sens, même si j’en doute, mais elle ne vaut pas un kopeck en littérature. C’est justement ce dont on a du mal à parler qu’il faut écrire, comme le notait espièglement Derrida. Saint-Simon écrivait à propos du roi : « Louis XIV ne fut regretté que de ses valets » ; Zola écrivait : « Le sujet de Nana est celui-ci : Toute une société se ruant sur le cul. » Il s’agit d’écrire ce qui est tu, ce qui est dissimulé, la vie réelle des classes supérieures, de mettre à nue leur médiocrité morale, l’hypocrisie de leurs pratiques sexuelles, leur dissipation éhontée et leur politique avaricieuse.

« Ne doit-on pas enfoncer le clou, creuser inlassablement, analyser et caractériser toujours plus précisément le dispositif central du pouvoir ? »

C’est une expérience commune qui nous jette un beau jour dans le monde : on assiste alors pour la première fois à une réunion de travail, à un groupe de réflexion, à un colloque, à un diner mondain, on se trouve plongé dans un milieu professionnel, l’université, le palais de justice ou une agence immobilière, peu importe, et là, que découvre-t-on ? On y découvre les effets délétères de la hiérarchie sociale, qui n’entraîne pas toujours les plus désintéressés ni les plus finauds au sommet de son édifice. Il est même probable que la simple ascension sociale soit un facteur aggravant, qu’elle entraîne toutes sortes de troubles — que ceux que l’on désigne méchamment du nom de « parvenus » se trouvent en réalité au premier stade d’une maladie très longue, qu’on attrape au fur et à mesure de sa promotion, de son avancement, mal des montagnes, surestimation de soi, mépris pour les autres, aveuglement

La littérature porte en elle un désir secret, indécent, le désir de dire ce qu’on devrait taire. La célèbre sentence de Wittgenstein [« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde », ndlr] est peut-être valable lorsque l’on trace les limites formelles du sens, même si j’en doute, mais elle ne vaut pas un kopeck en littérature. C’est justement ce dont on a du mal à parler qu’il faut écrire, comme le notait espièglement Derrida. Saint-Simon écrivait à propos du roi : « Louis XIV ne fut regretté que de ses valets » ; Zola écrivait : « Le sujet de Nana est celui-ci : Toute une société se ruant sur le cul. » Il s’agit d’écrire ce qui est tu, ce qui est dissimulé, la vie réelle des classes supérieures, de mettre à nue leur médiocrité morale, l’hypocrisie de leurs pratiques sexuelles, leur dissipation éhontée et leur politique avaricieuse.

« Ne doit-on pas enfoncer le clou, creuser inlassablement, analyser et caractériser toujours plus précisément le dispositif central du pouvoir ? »

C’est une expérience commune qui nous jette un beau jour dans le monde : on assiste alors pour la première fois à une réunion de travail, à un groupe de réflexion, à un colloque, à un diner mondain, on se trouve plongé dans un milieu professionnel, l’université, le palais de justice ou une agence immobilière, peu importe, et là, que découvre-t-on ? On y découvre les effets délétères de la hiérarchie sociale, qui n’entraîne pas toujours les plus désintéressés ni les plus finauds au sommet de son édifice. Il est même probable que la simple ascension sociale soit un facteur aggravant, qu’elle entraîne toutes sortes de troubles — que ceux que l’on désigne méchamment du nom de « parvenus » se trouvent en réalité au premier stade d’une maladie très longue, qu’on attrape au fur et à mesure de sa promotion, de son avancement, mal des montagnes, surestimation de soi, mépris pour les autres, aveuglement

Bloom's day

 


Ce 16 juin 1904, une longue journée débute pour ce cher Poldy.

 

mercredi 8 juin 2022

Une enragée

 


Angeline Neveu fut la seule Enragée du groupe de Nanterre. Elle participa de très près aux mouvements des occupations en mai 1968 et fréquenta les situationnistes qu’elle refusera, malgré leur demande, d’intégrer. Révolutionnaire, voyageuse, visiteuse assidue des paradis artificiels, poétesse, elle livre ici quelques unes de ses considérations sur ses années de jeunesse et, notamment, sur l’Internationale Situationniste.

 

vendredi 3 juin 2022

La Stasi électronique, enfin !


L'inconsolable a attiré notre attention sur cet article de Pierre Rimbert dans le dernier Monde Diplomatique. Nous le reproduisons ci-dessous in extenso.

 

Vous êtes contre les pédophiles, n’est-ce pas ? Vous ne verrez donc pas d’inconvénient à ce qu’un robot ouvre votre courrier pour s’assurer qu’il ne contient aucun message ou document suspect. Voilà en substance l’esprit d’une proposition de règlement déposée par la Commission européenne le 11 mai dernier (1). Le texte, qui concerne aussi bien les sites Web que les messageries chiffrées comme iMessage, WhatsApp, Telegram ou Signal, introduit « une obligation pour les fournisseurs de détecter, signaler, bloquer et retirer de leurs services les contenus relatifs à l’exploitation sexuelle des enfants ». Mais la proposition impose également la « détection du pédopiégeage », c’est-à-dire la sollicitation en ligne de bambins par des adultes à des fins sexuelles. Or déjouer ce manège implique de surveiller les communications en permanence. « Le processus de détection est généralement le plus intrusif pour les utilisateurs, admettent les bureaucrates antipédophiles, car il nécessite un balayage automatique des textes dans les échanges interpersonnels. » Y compris, précise Bruxelles, les messages chiffrés.

En somme, la Commission européenne propose qu’un programme décortique les communications privées de 450 millions d’individus afin de s’assurer de leur légalité — le rêve inabouti de la Sécurité d’État est-allemande (Stasi). À cet effet, un « Centre européen de prévention et de lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants » proposerait aux entreprises des logiciels gratuits de surveillance. Comme le note le chercheur en chiffrement Matthew Green, « en instituant en Europe ces systèmes obligatoires de détection, la Commission les mettra en définitive à la disposition de tous les gouvernements ». Quel qu’il soit, prévient Green, le programme « fera des erreurs. Et une fois que vous ouvrez la porte aux “machines lisant vos messages” dans un but quelconque, il n’y a plus de limites » (Twitter, 11 mai 2022).

Cause inattaquable par excellence, la lutte contre la pédophilie a suscité depuis des décennies un foisonnement législatif. À crime exceptionnel, mesures exceptionnelles, se rassure-t-on. Or l’histoire juridique enseigne qu’en matière répressive l’exception devient la règle (2). Du 11-Septembre à l’état d’urgence sanitaire, en passant par le mouvement des « gilets jaunes » et celui des camionneurs au Canada, les gouvernements dits « libéraux » ont recouru sans trembler à des mesures attentatoires aux libertés publiques. Pourquoi n’en irait-il pas de même avec la confidentialité des correspondances ? À la faveur d’un événement sidérant — attentat, émeute, épidémie —, le prétexte de la protection de l’enfance sera étendu à la lutte contre le terrorisme, l’extrémisme, la contamination. Cette perspective n’effraie pas la Commission : « Les mesures contenues dans la proposition affectent l’exercice des droits fondamentaux des utilisateurs, notamment le droit fondamental au respect de la vie privée (y compris la confidentialité des communications, dans le cadre du droit plus large au respect de la vie privée et familiale) », reconnaissent les rédacteurs du texte. Qui concluent cependant : « Bien que d’une grande importance, aucun de ces droits n’est absolu, et ils doivent être considérés par rapport à leur fonction dans la société. »

Par chance, le « monde libre » a gagné la guerre froide…

Pierre Rimbert