mercredi 2 septembre 2026

La transition énergétique ? Un mythe.

 

En 2024, dans son livre Sans transition – Une nouvelle histoire de l’énergie, l’historien des techniques et de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz montre qu’il n’y jamais eu de « transition énergétique » par le passé – et qu’une décarbonation de l’économie mondiale relève du miracle.

De fait, le mythe de « la transition énergétique » ne résiste pas à l’analyse historique. Les sources d’énergie ne se remplacent pas, elles s’additionnent. Le bois, le charbon, le pétrole et le gaz sont toujours consommés en quantités record, malgré l’émergence des énergies renouvelables. Aujourd’hui, le bois fournit deux fois plus d’énergie que le nucléaire ou l’hydroélectricité, et l’humanité n’a jamais autant brûlé de charbon.

Accumulations 

L’histoire de l’énergie n’est pas celle d’une succession d’âges – du bois, du charbon et du pétrole -, mais celle d’une accumulation symbiotique. Le charbon, par exemple, n’a pas fait disparaître le bois : il en a accru la consommation. Au XIXe siècle, les mines de charbon anglaises utilisaient des millions de mètres cubes de bois pour étayer les galeries.

De même, le pétrole, souvent présenté comme l’énergie du progrès, dépend de l’acier produit avec du charbon pour son extraction, son transport et son raffinage. Même paradoxe pour le bois : le pétrole a permis de mécaniser la sylviculture, augmentant ainsi la production de bois et, avec la destruction de la paysannerie au profit de l’agro-industrie, a favorisé indirectement le reboisement.

Idem, pour les huiles organiques qui, comme l’huile de baleine ou de palme, n’ont pas disparu avec l’arrivée du pétrole. Leur consommation a simplement changé d’usage en entrant dans la composition de lubrifiants ou de produits pharmaceutique - le XXe siècle a même vu une augmentation de la chasse à la baleine, grâce aux moteurs diesel plus performants. 

Coexistences 

Quant aux « énergies renouvelables »... En Chine, des parcs solaires et éoliens coexistent avec des centrales à charbon. En Norvège, le plus grand parc éolien flottant au monde alimente... des plateformes pétrolières. 

En ce qui concerne le recyclage, la complexité croissante de nos gadgets - un "smartphone" utilise 50 des 87 métaux de la table périodique - le rend impossible et renforce les interdépendances entre les matières premières. 

Autoamputation 

Pour l’auteur, stopper cette course démentielle nécessiterait « une énorme autoamputation énergétique », c’est-à-dire de « se défaire en quatre décennies de la part de l’énergie mondiale – plus des trois quarts – issue des fossiles ». On s’en doute, cette amputation ne se produira pas volontairement, les États et le monde économique rechignant à abandonner les énergies fossiles, sources importantes de leur pouvoir.

Et Fressoz de rappeler qu’historiquement les seules chutes notables des émissions de CO² se sont produites après des catastrophes : Première Guerre mondiale et grippe espagnole (- 17 %), crise de 1929 (- 25%), choc pétrolier de 1979 (- 6%), crise financière de 2008 (- 1%), pandémie de Covid (- 5%). L’histoire montre ainsi qu’une décroissance imposée par des chocs est la seule chose qui s’est montrée efficace pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre.

In summa, on retiendra que « la transition énergétique » est le mythe rassurant que les dominants servent à la population alors que la réalité est faite d’une destructions sans fin des ressources incompatible avec les limites planétaires. 

Pour ce second article sur le livre de Fressoz (cf. celui du 15 mai 2026 sur ce même site), nous nous sommes appuyés sur la critique publiée le 12 octobre 2025 par le site Greenwashing Economy et le texte de Jacques Luzi Raison et déraison de l’écologie.

 

mercredi 29 juillet 2026

Alerte à Babylone

 


En 2005, le documentariste Jean Druon, également auteur d’Un siècle de progrès sans merci, réalisait Alerte à Babylone

A travers les témoignages de penseurs critiques, de chercheurs en rupture de ban, de scientifiques plus ou moins organiques, d’agronomes, de magistrats et de pékins sans qualités, ce documentaire illustre le développement sans frein ni conscience des nuisances contemporaines : OGM, nanotechnologies, nucléaire, agriculture industrielle, chimie… 

On y retrouve, entre autres, les camarades de Pièces & Main d’Oeuvre, l'économiste Jean-Pierre Berlan mais également Jacques Philipponneau de l’Encyclopédie des Nuisances.

 

lundi 27 juillet 2026

Au creux des buissons

Chez Didier Hamey, les humains semblent avoir débarrassé le plancher, laissant au monde la possibilité de tourner en paix. Des êtres de sous-bois, des ours d’écorce, âmes feuillues au cœur de mousse, sont apparus, venus de derrière l’air, comme des présences dont les regards vous traversent sans brusquerie, immobiles qu’ils sont dans le balancement des buissons.

 

Les êtres d’Hamey sont nés d’une pointe sèche que n’aurait pas reniée un Dürer furetant dans les chênaies surréalistes. Face aux hybridations merveilleuses de ses personnages, certains évoquent Jérôme Bosch, d’autres citent Joan Miro. Qu’importe les étiquettes, le mieux est d’entrer dans ces fourrés et d’écouter les herbes chanter car, comme l’écrivait Manuel Jover : « L'empathie que ses œuvres suscitent ne doit guère étonner : c'est qu'il nous fait entrer dans la clarté d'un monde. »

  

vendredi 24 juillet 2026

L'eau convoitée

 
 
En ce brûlant mois de juillet, notre pays subit, avec d’autres, une troisième canicule et une sécheresse sans précédent. D’innombrables rivières sont à sec, des récoltes ont été perdues, les incendies se multiplient et, à l’image de 2022, ou plus de 300 communes avaient dû recourir à des livraisons d’eau par camion, 100 000 personnes ont déjà dû être approvisionnées via des camions-citernes pour leurs besoins élémentaires. Pourtant, alors que notre burlesque ministre de l’Écologie prône l’intérêt des douches courtes, nos députés ont adopté une loi « d’urgence agricole » pour doubler les stocks d’eau destinés à l’agriculture d’ici 2035. 
 
L'eau, un choix politique 

Qu’on ne s’y trompe pas, la pénurie vient aussi des choix politiques – permis de pompage, subventions, dérogations – qui favorisent certains acteurs au détriment des autres. Il faut savoir ainsi que notre agriculture, largement organisée autour du modèle techno-industriel, consomme 58 % de l’eau en France. Pour parler clair, si nous ne prenons pas les choses en main, notamment en laissant les lobbies agro-industriels et l’Etat établir les priorités concernant l’irrigation et les pratiques agricoles, dans vingt ans la totalité de notre territoire subira des pénuries d’eau qui seront, à minima, subies par les plus faibles : pauvres, personnes âgées, petits paysans, quartiers déshérités et villages (les petites communes rurales, moins équipées, sont plus vulnérables), etc. 
 
Les méga bassines
 
Présentées comme une solution, les méga-bassines n’ont qu’une fonction : privatiser l’eau des nappes phréatiques pour l’agriculture industrielle. Soutenue par la droite et l’extrême droite, la loi d’urgence agricole garantit l’eau aux agriculteurs intensifs, au mépris des autres usages et de l’environnement. Bref, si l’eau est censée être un bien commun, son accès dépend surtout d’ententes entre des lobbies et un État qui accorde des priorités d’usage aux industriels et aux grands agriculteurs.

A contrario, des recours juridiques, comme l’annulation de l’autorisation de la méga bassine de Sainte-Soline en 2024, montrent que le droit peut encore limiter ces entourloupes même si l’État réprime les opposants, comme à Sainte-Soline et à Notre-Dame-des-Landes, et tolère les illégalités des lobbies agricoles. Car cette sinistre farce ne saurait être complète sans le personnage du lumpen prolétaire : il y a quelques jours, un responsable de la Coordination rurale, syndicat paysan d’extrême droite, appelait à ignorer les restrictions d’irrigation, promettant aux contrevenants une protection en cas de contrôle. 
 
Les eaux troubles du profit 

Quant à l’eau elle-même, le plus déconnecté de nos concitoyens n’ignore plus que la totalité des sources en France a de quoi lui retourner l’estomac. Il sait aussi que les pesticides comme l’acétamipride et les PFAS arrivent jusqu’à son robinet. Et voilà bien notre époque qui veut que boire de l’eau devient aussi périlleux que sauter à l’élastique au Brésil.

Le Capital, comme l’Etat, n’ont cure de ces eaux troubles : lorsqu’en 2025, des million de bouteilles de Perrier ont été contaminées par des bactéries pathogènes, la bien nommée Agence régionale de santé d’Occitanie a donné son feu vert pour la continuation de l’exploitation et de la vente de ce ragoutant breuvage.

Du côté de Volvic, en mars 2024, des militants écologistes découvraient des déchets plastiques dans la réserve naturelle située non loin d’une ancienne usine d’embouteillage, appartenant à la Société des eaux de Volvic. En 2025, cette même Société dégageait 41,2 millions d’euros de bénéfices. 
 
L'IA assoiffée et assoiffeuse 

Nouvellement surgie dans ce tableau d’apocalypse, l’intelligence artificielle ne fait qu’aggraver les choses : les data centers ont consommé plus de 560 milliards de litres d’eau à l’échelle mondiale en 2023. Un chiffre qui pourrait plus que doubler d’ici à 2030.

En Arizona, l'un des États les plus chauds et secs des USA, plus d'une centaine de data centers se sont implantés non loin de Phoenix, au détriment des paysans locaux qui n’ont plus d’eau pour leur culture et se voient proposé par ces entreprises le rachat de leurs terres désormais gastes.

Plus modestement, en France, les 630 000 serveurs stockés dans le Campus Data Center PAR8 de La Courneuve ne gaspillent que 288 millions de litres par an. Pour mémoire, rappelons que 70 % à 80 % de l'eau utilisée pour refroidir ce genre de serveurs est tout simplement perdue sous forme d'évaporation dans l'air.

Face à cette course démentielle, de timides formes de contestations s’organisent. Ainsi, aux USA, l’Etat de New-York a imposé un moratoire d'un an interdisant l'approbation de nouveaux data centers afin d'évaluer leur impact sur l'environnement et le réseau. La ville de Monterey Park a interdit la construction de nouveaux data centers et plus de 14 États américains ont envisagé des moratoires ou des projets de loi pour stopper les constructions. En Europe, Amsterdam a plafonné la superficie des data center à 10 hectares et limité drastiquement leur raccordement au réseau électrique. En Irlande, face à une consommation électrique frôlant le quart de la production nationale, le pays a imposé une politique d'"autonomie énergétique" aux entreprises de la Tech avant de délivrer de nouveaux accords de connexion.

Chez l’average man américain une étude, publiée par deux des temples de la technophilie, le MIT et l’université du Michigan, montre que le nombre de réunions locales consacrées aux centres de données a été multiplié par 10 entre 2023 et 2026. Dans les prises de parole en assemblées locales, on note que l’opposition aux data centers émane davantage des citoyens que des élus locaux, qui finissent par se ranger à leurs côtés.

En France, selon le site Le nuage était sous nos pieds, 354 data centers se sont déjà implantés dans le pays, et une centaine sont en cours de déploiement. S’ajoutent à cela les 5000 petits data centers privés recensés par l’ADEME.

Ici aussi, la lutte s’organise peu à peu, comme à Wissous où un collectif local a déposé deux recours juridiques contre l’installation d’un data center d’Amazon (ils ont été rejetés par le tribunal de Versailles), ou comme à Marseille, contre le projet de l’entreprise US Digital Realty de construction d’un data center de colocation. A ce sujet, avec des articles bien référencés, une carte, répertoriant les data centers existants, les projets et les oppositions qui s'organisent en France autour de ces infrastructures est consultable sur ce même site.

L’Histoire n’aura eu de cesse de nous le montrer : il n’y a rien de bon à attendre des classes dominantes et de leurs séides, qu’ils appartiennent à l’Etat ou au Capital. Les catastrophes écologiques, politiques, sociales et sanitaires inhérentes à nos sociétés spectaculaires et marchandes, et la façon dont nos « élites » y répondent, en constituent la plus terrible des preuves.

Nature et politique sont intimement liées. Oublier que l'histoire des efforts de l'homme pour asservir la nature est également l'histoire de l'asservissement de l'homme par l'homme, c'est se condamner aux déclarations de principes, à l'impuissance consternée devant les ravages du présent. Toute résistance conséquente contre les nuisances du système techno-industriel ne peut faire l'impasse sur la remise en question du système lui-même. Dans ce domaine, comme dans bien d'autres, les solutions ou les possibles portes de sortie, quel qu'elles puissent être, ne naîtront jamais que de l'initiative et de l'organisation des habitants de ce pays. 
 
Parmi les références qui nous ont permis d'écrire ce texte, nous nous sommes lourdement appuyé sur l'article de Clément Sénéchal publié sur le site Frustrations.
 

mercredi 8 juillet 2026

Un(e) mystique ?


 

D'un geste très oriental, Hossein Soleimani posa soigneusement son briquet sur le paquet de cigarettes avant de désigner le bout de table où Guimard était assis.
"- En voilà un qui pourrait être le paradigme de ce que nous sommes : deux ou trois manuscrits en attente, des ressources économiques aussi incertaines que mystérieuses, un zeste d'hypocondrie et un désir de révolte qui se cantonne au rythme de son clavier. Le tout, enveloppé dans un désespoir lui-même en lambeaux à force d'avoir été ressassé. Sentez-vous du talent chez cet homme ? J'ai lu son manuscrit. Cela s'appelle Les frontières du nord. Je ne sais qu'en dire. Je suis un peu gris mais je vais risquer un jugement : il a du talent, un talent des marges, un talent qui promet sans jamais se commettre avec certaines formes du réel. Regardez-le pointer son index vers la petite Paulet : il y a de la hargne chaque fois qu'il veut s'expliquer, ne serait-ce que pour défendre ses goûts en matière de vin. C'est la hargne du réprouvé. Est-il original ? Sommes-nous originaux ? Si oui, nous possédons cette originalité qu'arborent les écrivains inconnus : une morale qui voudrait se tenir en dehors de l'hypocrisie. Remarquez, je me demande si cette morale là ne constituerait pas elle-aussi un créneau. Il y a une telle demande... Ceci dit, regardez ses mains, sa façon de boire son verre de vin, cette bedaine, ce regard vif. C'est un animal à sang chaud. Un viveur un peu forcé qui jugule ses peurs sur l'écran de son ordinateur. Qu'est-ce que l'écriture pour lui ? Pour nous ? Une adhésion sincère au pouvoir de l'encre ? Allez savoir... Je ne sais plus qui disait que malgré la jungle des câbles, la forêt des antennes et des paraboles, il faut continuer à écrire dans l'espoir qu'au milieu de ce bordel quelqu'un nous lira. Une mystique ? Une solution de repli face à ce que nous prenons dans les dents ? Une lâcheté qui se dissimule derrière des imprécations ? J'aime bien le regarder : il boit comme s'il ne devait plus jamais boire. Il y a quelque chose du noyé chez Guimard. Il faut dire que je vois des noyés partout en ce moment, des femmes et des hommes submergés par l'absence de solution. Pourtant, je dois l'admettre, nous bougeons encore. Nous respirons. Nous racontons des histoires. Nous noircissons carnets et écrans à la recherche de je ne sais quoi. La vérité ? Comme vous, ce genre de mot me donne des aigreurs d'estomac. Je me sens toujours assez petit garçon quand quelqu'un les ramène sur la table. Soyons plus modestes. Je parierais que nous cherchons surtout un lecteur attentif. Quelqu'un qui mêlera ses erreurs aux nôtres pour que nous puissions donner un sens aux mots que nous avons empilé là. L'intégrité ? Regardez Guimard, il est amoureux d'Ampus, cela crève les yeux tout autant que le poids qu'il a perdu depuis qu'il la connaît. Il fait un régime, je vous l'assure ! Pourtant, je suis certain qu'il cèderait aux sirènes d'un autre éditeur si celles-ci venaient lui chanter les mirages d'une publication plus élargie. Et alors là, l'amour... Il ne resterait de son élan que l'encens qu'il n'aurait pas eu le temps de brûler." 

Antoine Samano, Les enfants de Moloch.