vendredi 2 octobre 2026

Tous derrière les lycéens !


Nous reproduisons ici, in extenso et sans autre commentaire, l'article de Nicolas Framont, publié sur le site Frustration.


Tout a commencé à Créteil en région parisienne. Le 17 septembre, des enseignants du lycée Saint Exupéry ont protesté contre un trop grand nombre de postes vacants ou de non remplacement. Des élèves de Terminale ont pris le relais en fin de journée en mettant en place un blocus et des pancartes à l’entrée de l’établissement. "on ne demande pas le luxe, raconte in lycéen à France Inter, on demande juste le minimum en fait. L'égalité, entre la banlieue et par exemple dans le 16e, l'égalité des chances quoi, de réussir." Grâce à la viralité des réseaux sociaux, le mouvement s’est rapidement étendu à d’autres établissements franciliens dans la semaine qui a suivi. Des lycéens de Saint-Denis ont documenté eux-mêmes les raisons de la colère, qui sont les plus flagrantes dans un ensemble de vidéos tournées par eux et montée par le média Loopsider : on y voit un établissement vétuste, des rats, des fuites d’eau, ce qui vient compléter le tableau dessiné en mai et juin dernier lorsque le manque d’isolation thermique et de protection solaire des salles de classe les ont rendu impraticables partout dans le pays durant les épisodes caniculaires. A Bagnolet, c'est une eau chargée de matière fécale qui s’écoule des robinets de tout l’établissement, sans réaction immédiate des autorités. 

Ce système scolaire à la dérive et à deux vitesses a été largement mis en place par les gouvernements successifs, dont les ministres ont tous fait leur scolarité dans des établissements privés pour gosses de riches. Sur les pancartes variées et intelligentes qui se multiplient sur les blocus, on peut lire aussi la remise en question des rythmes scolaires actuels, des journées de 8h à 18h. Cela fait rire les bourgeois boomers sur les réseaux sociaux, alors que ces revendications sont d’une grande pertinence : oui, le système scolaire éreinte pour rien ses élèves, oui, ces rythmes à rallonge ne sont pas efficaces sur le plan de l’acquisition des savoirs mais ils sont disciplinaires : ils visent à inculquer la contrainte et la fatigue comme mode de vie. Les lycéens ont raison de remettre en questions ces évidences, comme ma génération d’insomniaques aurait dû le faire depuis bien longtemps. 

Les lycéens français n’en sont pas à leur première mobilisation. En 2018, un important mouvement s’était dressé, en vain, contre Parcoursup, ce système de tri et de sélection post-bac injuste et inégalitaire. Globalement, tout a été fait pour creuser les inégalités entre élèves, en fonction de leur origine sociale. Ce n’est donc pas un hasard si ce sont des lycéens de banlieue qui se sont révoltés en premier, mais c’est parfaitement cohérent que presque tous les autres suivent.

Le système scolaire français reproduit les classes sociales en vigueur mais a l’indécence de tenir en permanence un discours sur les vertus du travail, du mérite, de la justice. De cet écart entre le discours et la réalité naît la colère.

Bien sûr, le gouvernement et ses alliés, ainsi que quelques personnalités de gauche comme François Ruffin qui plient l’échine à la moindre panique bourgeoise, parlent de la “violence” de ce mouvement. Or, la qualification de violence est toujours une qualification politique : elle est utilisée de façon sélective, en fonction de qui agit et pourquoi. 

Un exemple : des agriculteurs ont pris pour cible un centre des impôts à Goyancourt le 1er octobre. Ils sont venus avec d’immenses bennes et ont déversé du purin, des déchets et aspergé la façade de différentes substances. C’était également le cas l’hiver dernier, et cela a provoqué des centaines de milliers d’euros de dégâts. Les médias traitent ces actions comme tout à fait légitimes et le qualificatif de “violence” n’est d’ailleurs pas ou peu employé. Je remarque aussi qu’on n’a jamais donné la parole aux employés des chambres d’agriculture, banques, centre des impôts, sous-préfectures, qui sont prises pour cible. On n’a jamais su ce que ça faisait de recevoir des tonnes de purin sur la fenêtre de son lieu de travail, ni de voir débarquer des engins agricoles dont l’usage peut être extrêmement dangereux. Il est entendu que les agriculteurs ont raison car leur situation est très difficile - alors même qu’une partie des agriculteurs sont de gros exploitants qui tirent partie de la situation actuelle.

Alors pourquoi les feux de poubelles provoqués par des lycéens sont-ils systématiquement traités comme “violents” ? Pourquoi les revendications des lycéens disparaissent-elles systématiquement derrière ce tournage en boucle sur leur supposée violence ? Parce qu’ils ne sont pas des interlocuteurs avec qui les pouvoirs établis peuvent converger, contrairement aux exploitants agricoles dont une partie des revendications (anti normes écologiques) sont en adéquation avec la politique du gouvernement et permettent donc de l’appuyer. 

Il en va de même de la violence de la police, qui agit en ce moment comme une milice répressive aux ordres d’un gouvernement aux abois. Son déchaînement envers des enfants en dit très long sur le genre de personnes qui la peuple. Jeudi 1er octobre, c’est près de 2000 lycéennes et lycéens qui ont été interpellés partout en France, c’est-à-dire quasi autant d’arrestation que lors du 8 décembre 2018, au plus fort du mouvement des gilets jaunes.

Plus inquiétant et révélateur encore, la rhétorique du gouvernement sur ce mouvement. “l’entourage du premier ministre impute la responsabilité des violences à La France insoumise (LFI) et « ses proxys de l’ultragauche », nous raconte Le Monde. Dans le langage militaire, les proxy désigne des groupes qui travaillent pour le compte de gouvernements étrangers. Imagine-t-on la gravité d’une telle accusation et son caractère délirant ? Mais aussi ce que cela permet de justifier en termes de répression ? En employant un vocabulaire militaire pour qualifier ce mouvement de jeunesse, le gouvernement légitime l’usage d’armes de guerre à son encontre.

Le gouvernement a peur. Il a peur des lycéens car c’est un groupe sans leader identifié, sans organisation représentative avec qui négocier ou que l’on peut corrompre, et qui agit de façon surprenante et incontrôlable. Ce sont aussi les enfants d’une génération et d’une classe sociale qui ne fait que galérer depuis vingt ans, qui a subi de plein fouet la remontée de l’exploitation au travail, les petits chef, le boom des horaires atypiques, et qui n’a sans doute pas transmis à leurs enfants l’idée que nous vivions dans le meilleur système qu’il convenait de respecter à tout prix.

Parce que les lycéens français sont autant en danger face à la police que n’importe quelle jeunesse d’un régime autoritaire qu’un gouvernement putschiste traiterait d’agents de l’étranger, il convient d’assurer collectivement leur protection. C’est ce que font déjà beaucoup d’enseignants et de syndicalistes, qui font des chaînes humaines autour des blocus lycéens. C’est ce que font des élus, essentiellement LFI, qui savent utiliser leur écharpe tricolore pour autre chose que des cérémonies de commémorations et c’est tout à leur honneur. Nous pouvons être plus nombreux à faire cela, et s’assurer qu’aucun blocus lycéen ne reste seul face à la police. 

En France, ces dix dernières années, nous avons toujours protesté en ordre dispersé. Les fonctionnaires en grève tel jour, les gilets jaunes telle année, les raffineurs tel mois, et nos calendriers se croisent rarement, faute de volonté politique des organisations syndicales de le faire. Mais ça tombe bien, le mouvement lycéen n’a aucune structuration institutionnelle : il est inarrêtable. Le 17 octobre, un nouveau mouvement gilet jaune est annoncé. Les annonces budgétaires catastrophiques peuvent mettre le feu aux poudres dans le reste de la population. En attendant, il faut se rendre là où la force est, et elle est devant les lycées.

jeudi 1 octobre 2026

Un nouvel "homme nouveau"

En abolissant toute valeur commune, le marché est en train de fabriquer un nouvel "homme nouveau", déchu de sa faculté de juger (sans autre principe que celui du gain maximal), poussé à jouir sans désirer (le seul salut possible se trouve dans la marchandise), formé à toutes les fluctuations identitaires (il n'y a plus de sujet, seulement des subjectivations temporaires, précaires) et ouvert à tous les branchements marchands. Nous sommes là devant un aspect très particulier de la dérégulation néolibérale qui, malheureusement, n'est pas encore bien compris, mais qui produit d'ores et déjà des effets considérables dans tous les domaines, et notamment sur le psychisme humain. Un certain nombre de psychiatres et de psychanalystes sont en train d'inventorier les nouveaux symptômes dus à cette dérégulation, comme la dépression, les addictions diverses, les troubles narcissiques, l'extension de la perversion, etc. 

Dany Robert Dufour, L'art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à l'ère du capitalisme total.  

lundi 28 septembre 2026

Ecrire dit-elle.

On apprend que tel auteur aurait eu recours à l’IA pour rédiger son roman. On devrait moins s’offusquer de ce qu’un membre du cheptel sélectionné par les consortiums éditoriaux se soit fait attraper la main dans le pot de confiture numérique que du fait que, depuis bien longtemps, ses collègues n’ont besoin d’aucune aide pour écrire comme une IA.

vendredi 11 septembre 2026

La flèche & le bouclier


Une anecdote au milieu du désastre : apprenez tout d'abord que les cabinets de recrutement, ainsi que bon nombre d’entreprises, usent désormais de l’IA pour traiter les candidatures qu’ils reçoivent quotidiennement.

Or, depuis quelques temps, des petits malins férus de langage machinique, dissimulent dans leur CV des lignes de code, uniquement perceptibles par la machine, afin de l’inciter à placer leur candidature sur le dessus de la pile. Visiblement, avec succès…

Gageons que chasseurs de têtes et autres patrons d’officines sauront déjouer ces entourloupes avant que d’autres petits malins trouvent une nouvelle parade pour accéder au saint Graal du salariat. Et cela, ad lib, semblablement à la célèbre parabole de la flèche et du bouclier.

mardi 8 septembre 2026

Vegan ? Meuh, non !


Nous n’avons aucun mal à comprendre que sortir les animaux de notre alimentation et de nos vies est un bien indéniable pour les multinationales du végétal, notamment du soja, et des biotechnologies alimentaires. Car si les consommateurs sont conduits à se passer des produits animaux, ils devront bien les remplacer par autre chose. C’est cette autre chose qui est au centre des évolutions actuelles. C’est cette autre chose que sert L214, non plus innocemment comme cela pouvait être le cas il y a encore quelques années, mais en pleine conscience, avec des stratégies politiques et sociétales ad hoc : stratégies d’entrée dans les partis politiques [dont la France Insoumise du technophile Mélenchon] et les associations, stratégies d’entrée dans les écoles, utilisation des réseaux sociaux pour faire pression sur les journalistes. La “révolution copernicienne” que prétend porter L214 est une évolution logique de la dynamique capitaliste de nos relations aux animaux qui passe aussi par la communication et par la propagande, comme cela a été le cas au XIXe et au XXe siècle. Ce n’est en rien une révolution, c’est juste la suite de ce qui précède. Les affaires restent les affaires. 

Jocelyne Porcher, Cause animale, cause du Capital 

jeudi 3 septembre 2026

Appel à ne pas congeler ses ovocytes


Ces prochains jours, toutes les Françaises – et les Français – de 29 ans recevront un courrier les informant de leur « santé reproductive » et les invitant à envisager la congélation de leurs gamètes. Il s’agit de la mesure phare du plan de lutte contre l’infertilité qui fait suite à l’appel au « réarmement démographique » lancé par Emmanuel Macron en janvier 2024.

Si cette annonce suffit à elle seule à s’inquiéter du lancement de cette campagne qui tend à militariser l’imaginaire de la naissance, des dynamiques plus profondes semblent également à l’œuvre, laissant deviner un projet de société particulièrement dangereux pour l’autonomie et la santé féminines.

L’Appel à ne pas congeler ses ovocytes a été a rédigé par des « femmes indisponibles et indivisibles, contre l’ingénierie reproductive et son monde ». Il dénonce ce projet de femme augmentée et s’oppose à l’artificialisation et à la marchandisation du vivant pour ne pas céder à l’État et aux experts ces parts de leur autonomie.