Le spectacle ne cache pas que quelques dangers
environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la
destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de
la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations
d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement. Le spectacle conclut
seulement que c’est sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et
les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer ; ce qu’un esprit
pré-spectaculaire aurait tenu pour impossible.
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle
Comme l'exprime l'article des collègues de Frustration, face à des températures frisant les 42° dans certains coins du pays,
nos maîtres et leurs médiatiques brodent, plaisantent et minimisent cette
catastrophe sans vergogne ni retenue. Cela va de la chronique primesautière –
la fraîcheur de la côté bretonne – à l’éloge de « l’adaptation » par
une ministre, en passant par la justification de l’inaction par un autoproclamé
économiste, ou le technosolutionnisme d’un autre – « installons des clims ! » - , jusqu’à la moquerie, toute honte bue, de "ceux qui vivent sous les
toits" par un imbécile de service.
Avec la claire démonstration du cynisme et du sentiment d'impunité des classes dominantes, les discours de ces thuriféraires trahissent l’habituel soucis de faire oublier la vulnérabilité de certaines
classes de la population à ces températures anormales. Car qui meurt quand il fait trop chaud ? Les
personnes âgées, les classes laborieuses (agriculteurs, ouvriers du
BTP, livreurs), les taulards, les gens sans domicile, les migrants, les
habitants des quartiers minéralisés, les mal logés. Les femmes, aussi, qui subissent une
hausse des violences conjugales, exacerbées par la promiscuité et la chaleur.
Entre 1947 et 2000, la chaleur tuait 17 personnes en France, 32 entre
2000 et 2025 : cette dernière année, associée aux facteurs déjà évoqués, elle a causé la mort de plus de 5 700 personnes, dont 1
900 pendant les seuls épisodes de canicule. D’ici 2050, leur fréquence sera
multipliée par cinq. On peut raisonnablement supputer que peu de hauts salaires feront partie de ce funèbre décompte.
Mais cessons d’évoquer les malheurs de notre pays pour rappeler,
trop brièvement, que les pays pauvres d’Asie et d’Afrique subissent eux-aussi les effets-retour,
ô combien plus délétères, de notre mode de vie alors qu’ils sont les moins responsables du dérèglement climatique.
Le constat est banal : en France et
ailleurs, les pauvres meurent plus tôt, plus souvent, et la chaleur anormale
est un des facteurs qui rend la survie de ces « surnuméraires » encore plus compromise.
Face à ce constat, la très grande majorité des discours évoqués plus haut adoptent un angle
mort. Ainsi, on ne traite jamais de la cause première de la canicule : le
développement industriel et marchand de nos sociétés ainsi que ses conséquences - entre autre, la destruction de la nature, la pauvreté littéralement galopante d'une grande part de la population mondiale et le démantèlement volontaire des rares politiques capable d'améliorer leur sort. Bref, on taira le nom du Capital pour agiter quelques leurres nouvelle manière, tels que la « résilience »,
le prix de la climatisation, ou l’importance de la responsabilité individuelle lors d’une noyade par temps chauds.
On
rencontrera ce même angle mort dans des discours apparemment plus critiques et que l’un des
meilleurs contempteurs du siècle passé nommait critique latérale. " [Une] critique qui voit plusieurs choses avec beaucoup de
franchise et de justesse, mais en se plaçant de côté. Ceci non parce qu’elle
affecterait une quelconque impartialité, car il lui faut au contraire avoir
l’air de blâmer beaucoup, mais sans jamais sembler ressentir le besoin de
laisser paraître quelle est sa cause ; donc de dire, même implicitement,
d’où elle vient et vers quoi elle voudrait aller".
De qui douterait encore – mais le déni est devenu une des pratiques les plus courues de notre siècle – de la nature férocement darwiniste du capitalisme,
ce que nous vivons aujourd'hui illustre une de ses lois d'airain : aucune vie ne
sera épargnée au nom de la croissance et du profit. Bien au contraire.