lundi 7 décembre 2015

Magda, peuplée d'étoiles



Magda, peuplée d'étoiles, a su m'acclimater aux eaux de la Seine. Par son souffle, sa peau, cette façon qu'elle a eue de confier le monde à sa générosité, j'ai appris à poser mon sac et à en faire l'inventaire sans hauts cris. Montmartre, où elle habite, est peuplé de silhouettes qui m'ont incité à la vie.

Je dois à Magda le partage de l'or et du rêve, frères mêlés que nous avons promenés depuis la place Clichy jusqu'aux dernières avancées du Ve arrondissement. Magda, blonde jaillie du Paris des années trente, frissonnante de rêves inaccomplis, songeuse d’élite. Ensemble, à la nuit, nous avons vu cette main qui flamboie dans les reflets de la Seine – tribut au bonheur, nous lui avons abandonné un anneau d'or depuis le parapet du Pont Neuf.

Nos dérives, notre mélancolie que la modernité n'arrivait jamais à entamer totalement, nous ont offert de belles résurrections. Il y a eu la rue Fontaine, la rue des Écoles, la rue Navarin, et les formes délicieusement fantomatiques de la rue Saint Eleuthère.

Un d'après-midi d'automne, nous remontons le grand champ des Invalides, le regard aimanté par son dôme, avant de bifurquer en direction du septième arrondissement. Au croisement du boulevard du même nom et de la rue de Grenelles, nous remarquons un anneau qui gît dans le caniveau. Je le ramasse : poinçonné et lourd, c'est une alliance d'homme en or aux formes arrondies. En marchant, nous nous interrogeons sur les raisons de sa présence. Perte ? Abandon ? Nous optons pour une dispute amoureuse où le mari, parce qu'il a découvert l'infidélité de sa femme ou pris la décision de la quitter pour une autre, s'est débarrassé de ce symbole qui, dit Magda à la façon d'Arletty : « devait quand même bien lui peser ». 

Très vite, dans le courant de la discussion, nos pas s'infléchissent vers la Seine et l'idée d'y jeter cet anneau s'impose comme une évidence. Cet or n'est pas bon à garder – sa charge de malheur est par trop évidente - mais il constitue une belle offrande. Nous remontons la rue de Grenelle puis prenons la rue du Bac pour atteindre les quais et rejoindre le pont du Carrousel. Accoudés à son parapet, alors que le soleil a disparu derrière le Louvre, nous faisons un voeu avant d'abandonner l'anneau au fleuve. Nous nous l'avouerons plus tard : ce bref scintillement doré s'engloutissant dans l'eau verte de la Seine nous a délivrés d'un poids dont nous ne pouvons situer l'origine. Je ne sais ce qu'a souhaité Magda mais, pour ma part, j'ai demandé à Paris de nous être favorable.

Magda, à sa façon, m'a soigné. Elle rédigeait, pour les besoins d'un catalogue raisonné, une petite monographie sur l'étrange collection de brimborions que le baron de Rothschild avait constituée autour du thème de la mort.

Depuis Montmartre jusque dans les cafés de la rive gauche, Magda a travaillé à élucider le mystère de cet assemblage de crânes en porte-clefs et d'épingles à cravate ricanantes. Je l'ai aidée à peaufiner certains paragraphes. Nous avons souvent fait l'amour à côté des reproductions photographiques de la collection. Magda s'offrait sans dommage aux côtés de ces mémento mori répandus en éventail à côté du lit. La mort, ainsi réduite à cet éparpillement de brocanteur, s'amadouait.