jeudi 18 juillet 2024

Introuvable paix

 

J’ai remarqué aussi que nous ne trouvons plus nulle part à nous reposer. Par cette raison que le repos de l’âme suppose un univers durable autour de soi, essentiellement imperturbable quant à nos péripéties et conservant nos ruines en son fonds abondant ; où les générations circuleraient dans la perpétuité du genre humain et du monde habité : ses paysages, ses mœurs, ses langages, ses villes ; qu’on laisserait après soi à ceux qui sont venus entre-temps, et qui rappellerait nos vies à leur fugitivité, à l’agréable devoir que nous avons de vivre heureusement ce bref séjour.

Baudoin de Bodinat, La vie sur Terre


lundi 15 juillet 2024

Les chiens écrasés


 

Il est difficile d’appliquer le principe Cui prodest ? dans un monde où tant d’intérêts agissants sont si bien cachés. De sorte que, sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères.

Guy Debord, Commentaires sur la Société du Spectacle


vendredi 12 juillet 2024

Dante au parc

 


De mon côté j'avais lu et vu toutes ses œuvres et, donc, le silence m'allait bien.

Eugenio de Signoribus


Nous ne devions plus être très loin de l’été 1994. J'étais allé me promener dans un parc assez éloigné de chez moi sous un soleil blanc & chirurgical qui n’épargnait aucun détail. Si je ne souffrais pas de sa chaleur, sa présence avait vidé l’endroit de tout promeneur ; seule une douzaine de canards animait la pièce d’eau qui miroitait en son centre. J'avais fini par me réfugier sous l’ombre d’un tilleul qui poussait non loin de cet étang. 

Buissons, arbres, bancs, canards : tout, dans ce paysage, m’invitait à attendre et je n’ai donc pas été surpris quand Dante est sorti du hangar à bateau qui se trouvait près du bassin. Il était revenu d’entre les morts : robe longue, bonnet de soie, le nez busqué, il m'apparut tel que dessiné par Gustave Doré. Il s’est dirigé vers moi d’un pas décidé que ralentissait une légère claudication. Cette rencontre allait être un sacré gâchis, me suis-je dit. Je suis un type ordinaire, une poussière commune. Qu’allais-je pouvoir faire avec un tel génie ?

Alighieri..., a t-il dit en levant la main. En entendant son patronyme, j’ai senti qu’il ne tolérerait aucune familiarité. C’était compréhensible. Pendant des siècles, des foules d'admirateurs l’avaient tutoyé, éblouies par la force de son œuvre. Son visage portait les stigmates de cette privauté ; de sa bouche aux plis amers, une bouche aux lèvres presque invisibles, une plainte a jailli. Le néant me mange, a t-il gémit. À ces mots, un vaste tourbillon s’est mis à onduler devant moi. Même l’enfer est attaqué, a t-il ajouté en pointant son doigt vers ce maelstrom. J’ai vu alors les cercles qu'il avait si bien décrit disparaître, avalés par ce lent ombilic dépourvu de centre. 

Au bout d’un moment, j’ai senti sa main se poser sur mon bras et nous avons quitté l’ombre du tilleul pour prendre une allée bordée de buis. Je ne suis plus intact, a t-il dit en écartant un pan de sa toge. En voyant la grosseur qui rougeoyait de façon malsaine au-dessus de sa cheville, un immense sentiment de tristesse m’a envahi ; désormais, rien n’était à l’abri, les portes de l’esprit ne protégeaient plus aucun refuge. Je lui ai demandé s’il ne voulait pas voir un médecin. Je connaissais le docteur Dumay, c'était un bon praticien qui saurait soigner son abcès. À ma grande surprise, sa main a resserré son étreinte autour de mon bras. D’un ton vif, presque fiévreux, il m’a demandé de le mener jusqu’à lui.

Le parc s’est alors fait sournoisement labyrinthique ; les allées succédaient aux allées sans que jamais ses portes n’apparaissent. Pendant que nous errions, j’ai peu à peu senti le poids d’une réprobation universelle peser sur mes épaules. Des voix ont vitupéré mon manque d’orientation, brocardant ma balourdise et ma propension à me réfugier dans les livres plutôt qu’à me coltiner au réel. Criardes, elles s’entremêlaient et me traversaient comme des aiguilles, gênant mes pas, empêchant ma respiration. 

La claudication du poète s’est accentuée. J’ai compris qu’autour de nous, la ville, trop vaste, trop indifférente, ne nous permettrait jamais de rejoindre le médecin. Je sentais déjà l’hostilité des chauffeurs de taxi et des conducteurs de bus à notre encontre ; aucun passant ne nous indiquerait le chemin car, à mon grand désespoir, je n’arrivais plus à me rappeler de l’adresse de Dumay. J’ai alors songé à abandonner Dante. Il me suffisait de dégager mon bras et de courir. A t-on déjà vu une icône boiteuse du XIIIe siècle piquer un sprint pour rattraper quelqu’un ?, me suis-je dit. 

La voix de Dante m’a tiré de ces réflexions. Attendez..., a t-il dit avant de s’asseoir lourdement sur un banc. Il a soulevé sa toge et pressé le bubon qui enflait le bas de son mollet. Un liquide orangé en est lentement sorti, maculant la terre du parc d’un serpentin de minium. Le visage de Dante s’était fait calme et attentif. Concentré, il serrait sa langue entre ses dents et j’ai pensé qu’il devait avoir le même visage, adolescent, lorsqu’il pressait ses comédons. Je savais qu’il voyait dans ce pus quelque chose que je ne comprendrai jamais et son génie m’a soudain recouvert comme une couverture chaude. Redressant la tête, il a souri distraitement : il attendait que je l’aide à se relever. Nous avons repris notre marche et le sentiment de réprobation universelle s’est de nouveau abattu sur mes épaules.

Se doutait-il le vieux Dante, à cheminer ainsi à mes côtés, que ses vers resteraient à jamais liés à Ibolya, ma voisine hongroise ? Il y a longtemps, les Kulcsàr louaient l'appartement au-dessous de ma chambre. Lui et elle étaient mathématiciens, leur fille unique, Ibolya, avait vingt ans. Ils avaient échoué là après je ne sais quel exil et s'étaient débrouillés pour trouver un emploi et des papiers. C'était l'époque où je ne voulais pas travailler. Je lisais beaucoup, comme si chacun des livres que je me procurais devait renforcer mon cœur et rendre mon sang plus fluide. Je payais mon loyer en rangeant des marchandises et en charriant je ne sais plus quoi sur des chantiers dont j'ai oublié le nom. Le soir, je rentrais épuisé mais certain de retrouver mes livres et Ibolya assise devant ma porte. Sans un mot, elle me poussait dans la minuscule chambre que j'occupais pour me jeter sur le lit et m'enlever mes vêtements poussiéreux. Et moi si jeune et si vieux déjà, comme pour me faire pardonner de lui dérober une part de ses nuits, je lui lisais des passages de Dante. Le petit corps brun et souple d'Ibolya se serrait alors contre moi et ses yeux se perdaient bien vite dans les évocations du poète. Le silence revenu, tremblante, les yeux envahis par les larmes, elle me disait que cela lui rappelait ce qu'elle voulait oublier. Pleurant avec elle, je lui promettais de ne plus lui lire ces vers. Pourtant, chaque soir, elle m'attendait devant ma porte, m'entraînait vers le lit puis me suppliait ensuite de lui lire Dante dans le silence de cet immeuble décatis et sinistre que les services municipaux n'allaient pas tarder à raser. Que Dieu me pardonne mais aujourd'hui encore, chacune des pages de Dante m'évoque Ibolya, et je ne vois plus aucun ange ni aucun démon en Enfer, au Purgatoire ou au Paradis mais son sexe mousseux, ses fesses de bébé, son ventre en berceau et son regard si sérieux que chacune de nos étreintes semblait une célébration.

Finalement, Dante et moi avons glissé hors du parc et, sans que je m’en rende compte, des rues noires et populeuses nous ont bientôt enveloppé. Dante faiblissait, je le sentais à la façon dont son bras se faisait plus lourd sur le mien. J’ai imité son boitillement, certain qu’ainsi nos pas s’accorderaient plus facilement. Nous avons ainsi marché longtemps, croisant des impasses recouvertes de lierre d’où nous parvenaient des signaux mystérieux ; vrombissant et bleus, ils semblaient destinés à Dante mais celui-ci les ignorait, absorbé par le marmonnement ininterrompu qu’il avait adopté depuis que nous avions quitté le parc. 

Je m’inquiétais car nous avions de plus en plus de mal à avancer ; ceux que nous croisions parlaient fort, striant l’espace de rires brutaux et imbéciles qui me firent craindre pour sa sécurité. La plupart de ces passants avançait en groupes compacts et agressifs, occupant toute la largeur du trottoir et cherchant querelle comme n’importe quel désœuvré du samedi soir. Malgré mes tentatives, je n’arrivais pas à distinguer le nom des rues sur les plaques. Le ciel avait pris une couleur de décomposition, au-dessus de nous, de longs filaments de vapeur pesaient sur les toits. Lorsque j’ai dit à Dante que la pollution était responsable de cela, mes mots ont glissé sur ses pommettes et j’ai crains qu’ils ne tombent dans l’oreille d’une des brutes que nous croisions. Pressé de quitter ces lieux, j’ai consulté mon portable mais le plan qu’il m’a proposé était indéchiffrable.

Nous avons sans doute marché trop loin, et moi trop vite. À présent, les bâtiments qui m’entouraient étaient couverts de crasse, les trottoirs étaient défoncés et les vitrines des magasins clignotaient sourdement dans le silence des rues. Dante n’était plus appuyé sur mon bras. L’angoisse a serré mes côtes. Je l’ai imaginé allongé dans un des couloirs malodorants qui semblaient abonder dans ce quartier. Je me rassurais stupidement : il en avait vu d’autres en matière de pestilence, il devait m’attendre dans un coin tranquille. J’ai accéléré le pas pour explorer le quartier. À plusieurs reprises, j’ai cru apercevoir sa silhouette entourée d’ombres équivoques. Je me suis approché pour découvrir des enfants étonnés de me voir surgir au milieu de leurs conciliabules ; au fond de ces impasses, j’ai dû me défendre de leurs attaques sournoises et de cette façon qu’ils avaient de s’agripper à mes vêtements sans jamais me regarder. 

Regagnant les rues, j’ai poursuivi mes recherches avec le sentiment que le poète avait été absorbé par le salpêtre qui recouvrait les murs. À force d’aller et venir dans ses venelles, j’ai réalisé que je n’étais pas loin de chez moi. Si je ne reconnaissais rien, je rageais pourtant de ne pas m’en être aperçu plus tôt, songeant au confort de mon appartement où Dante se serait reposé en attendant que je trouve une carte. Ceux qui me connaissaient avaient raison : je m’étais trop habitué à la solitude. Un autre aurait surmonté ses réticences et demandé son chemin au premier venu. Encore une fois, j’avais montré mon peu de goût pour mon prochain. Je comprenais que Dante ait abandonné mon bras pour trouver seul son chemin dans ces ténèbres.


dimanche 7 juillet 2024

Ce que l'intelligence artificielle ne peut pas faire

 


L'ami Jacques Luzi vient de publier aux éditions de la Lenteur Ce que l'intelligence artificielle ne peut pas faire. Dans ce livre, on verra l'auteur s'adresser à Elon Musk, converser avec un créateur d'intelligence artificielle et démontrer que la vérité de l'IA ne réside aucunement dans ses vagues promesses de maîtrise de l'existence mais dans la destruction de la nature, sur les champs de bataille d'aujourd'hui, dans l'exploitation des travailleurs du clic, dans l'enfer taylorien des ouvriers qui fabriquent ses supports matériels, dans les mines où souffrent et meurent les prolétaires qui extraient les métaux nécessaires à son fonctionnement, dans la précocité des addictions d'une population transformée en producteurs bénévoles de données et déjà adaptée au dispositif de surveillance intégrale que n'aura de cesse de perfectionner cette même IA. 

 

vendredi 5 juillet 2024

Dialectique & bourgeoisie

 

En ces temps où tout concourt à nous rendre indifférent à la réalité, où le soucis de la nuance est vite considéré comme une preuve infamante de tiédeur et où tout ce qui pourrait être contraire aux intérêts de son camp n’est pas pris en compte par le raisonnement, reconsidérer certaines positions sur le vote par délégation et la démocratie bourgeoise à la lumière de la situation présente, ne signifierait aucunement renoncer à ses idéaux ou se livrer à quelques tactiques d’arrière salle mais à penser, dans tous ses aspects, le moment présent. Et cela, sans crier au social traître.

Cette souhaitable mise en branle dialectique traiterait moins de la question de la démocratie représentative que de l’opportunité tactique de ce vote là, qu’à penser ce que pourraient être les moyens d’action révolutionnaires ainsi que les conditions minimales de leur mise en œuvre dans le monde tel qu'il nous advient. Des moyens et des actions qui, n’en doutons pas, seront bien plus difficiles à mobiliser dans le genre de système ouvertement despotique qu’installe chez nous, comme il l’a fait en Europe, un capitalisme en crise et dont le RN est un des dispositifs. 

Au regard des soubresauts du système, il faudrait être bien naïf pour penser que les possédants hésiteront un seul instant à tâter de la méthode Orban ou à concocter des scenarii à la mexicaine pour préserver leurs intérêts. Les épisodes des Gilets Jaune et des méga bassines, la destruction programmée du droit du travail ou celui de la gestion du COVID, nous ont donné un avant goût de ce que peut faire un état aux abois.

Un homme comme Joseph Gabel, l'auteur de La Fausse conscience, peu suspect de sympathie pour le Capital, conservait un attachement pragmatique aux institutions de la démocratie bourgeoise. Celle-ci lui apparaissait, « faute de mieux, comme le régime permettant le maximum de désaliénation compatible avec l’existence collective : décentration des opinions grâce au jeu de la pluralité des partis ; atténuation de la réification judiciaire par l’institution des assises et par le respect des droits de la défense ». Rosa Luxembourg, elle-même, ne disait-elle pas que « l’assemblée constituante, le suffrage universel, les libertés de presse et de réunion, constituent les fondements les plus précieux, les fondements indispensables mêmes, de la politique socialiste ».

Que de cette démocratie et de ces droits là, il ne reste plus grand-chose aujourd’hui, qu’il a été fondé et qu’il l’est toujours de les critiquer comme alliés objectifs du Capital, ne doit pas nous empêcher de penser l’effet que produirait sur nos luttes et, plus prosaïquement sur notre quotidien, leur disparition totale. 

 

mercredi 3 juillet 2024

L'idéologie, chez elle

 


Le parallélisme entre l’idéologie et la schizophrénie établie par Gabel (La Fausse Conscience) doit être placé dans ce processus économique de matérialisation de l’idéologie. Ce que l’idéologie était déjà, la société l’est devenue. La désinsertion de la praxis, et la fausse conscience anti-dialectique qui l’accompagne, voilà ce qui est imposé à toute heure de la vie quotidienne soumise au spectacle ; qu’il faut comprendre comme une organisation systématique de la « défaillance de la faculté de rencontre », et comme son remplacement par un fait hallucinatoire social : la fausse conscience de la rencontre, l’« illusion de la rencontre ». Dans une société où personne ne peut plus être reconnu par les autres, chaque individu devient incapable de reconnaître sa propre réalité. L’idéologie est chez elle ; la séparation a bâti son monde.

Guy Debord, La Société du Spectacle

jeudi 20 juin 2024

Corpus & spiritus

 


À quoi bon cacher nos gestes et nos envies ? L’intimité n’est plus l’intimité puisqu’elle est l’intimité de tout le monde. Un monde où le semblable et l’uniforme surgissent partout où se porte le regard. Si l’âme, lentement rongée depuis 50 ans, a perdu ses propres couleurs, le corps n’a guère échappé aux ingénieurs. La santé, credo tant publicisé, n’est qu’un masque derrière lequel triomphe la loi de la forme. Esseulé et contraint, le corps n’a plus d’autre densité que celle de l’image.

 

dimanche 16 juin 2024

My country, right or left ?



Longtemps, il a été facile de faire la nique au grossier chantage que composaient les pseudo duels Mitterrand/Le Pen, Chirac/Le Pen puis, plus tardivement, Macron/la fille du susdit. À cette trop visible entourloupe s’ajoutait le peu de goût que nous avons pour la démocratie participative et son cortège de carriéristes dopés à l’indépassable horizon du Marché.

Et voilà qu’une dissolution offre possiblement les clefs du palais Bourbon à des fascistes. On ne glosera pas ici sur le niveau de cynisme, d’inconscience et de suffisance de l’homme qui a pris cette décision. Rien de surprenant chez ce coursier du Capital depuis que nous avons le malheur de le connaître.

Penchons-nous plutôt sur cette nouvelle séquence, sur ce choix à faire entre une peste brune et un choléra aux couleurs aussi mélangées que mélanchoniques.

D’un côté, Méluche et ses ambiguïtés antisionistes, Méluche et sa trouble indulgence pour le pays poutinien, son relativisme anti universaliste, Méluche et l’agressive vulgarité de ses féaux, leur arrivisme criard. Quant aux autres : poussières de sociaux traîtres, ex-staliniens, écologistes d’opérette, et quelques sincères pékins isolés dans cet hâtif bouillon…

Leur programme ? Un gros plein des habituelles bonnes intentions : abolition de la réforme des retraites, de l’assurance chômage et de la loi immigration, etc. Quelques mesures, certes pas inutiles pour celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui en pâtissent, mais qui n’aboliront pas le monde qui les a produit pour autant, au contraire. Business as usual.

De l’autre côté, le risque de voir une poignée de bandits accéder aux manettes (peut-être moins libres qu’ils ne le croient quand on observe la Méloni) pour instaurer, sous les yeux doux du Capital qui se sera toujours historiquement accommodé de ce voisinage, un régime, ou tout le moins des mesures, une atmosphère encore plus délétère qu'aujourd'hui pour les amants de la liberté et de l’autonomie.

N’en doutons pas, même si ce bloc national n’hérite que d’une majorité relative, ce score décomplexera moult citoyens dans leur commune détestation de ce qui n’est pas eux. On repense, ici, au récit que nous a fait un ami américain sur les lendemains de l’élection trumpienne aux States et de l’attitude des MAGA (citoyens de base comme policiers) les lendemains de celle-ci.

Bref, si la clique macronienne n’aura eu de cesse de poursuivre le travail de démantèlement social entamé par les précédentes cliques mitterandiennes, chiraquiennes, sarkozardes et hollandistes, nulle doute que le brun cliquet finira méchamment le boulot.

Toutes ces interrogations, sur le vieux fond craquelé d’un démocratisme parlementaire en phase de décomposition avancée. Tout cela en pensant que si la classe politicienne dans son ensemble est justement discréditée parce qu’aussi incapable que vendue au Capital, le système dont elle fait partie constitue néanmoins la part du lion de notre réel, une part qui a une influence non négligeable sur notre quotidien, que l’on le veuille ou pas. Surtout quand on est pauvre, noir, juif et borgne, comme le disait ce bon vieux Sammy.

Alors ?

Alors, incarnons.

Incarnons un épicier, obligé par les circonstances de peser, de mesurer et de supputer. Et voyons où ça nous mène.

Y-a t-il, cette fois-ci, réellement danger, comme nous le claironnent les médiatiques ? Faut-il alors confier notre bulletin à l’autoproclamé Front Populaire, dans l'espoir d'éviter le bloc nationaliste ? Doit-on céder à la vieille entourloupe ? Sauver nos meubles déjà brûlés ? Penser aux copains, aux copines, réfugiées sur cette terre gaste ? Ou doit-on parier sur la possibilité d’un score mineur du bloc nationaliste ? Invoquer un hypothétique « barrage républicain » ? Rire de l’habituel jeu de tric-trac de nos politiques, toute espèce confondue ? Se dire que quelle que soit la clique qui accédera aux affaires, les nôtres n’empireront pas plus rapidement qu’auparavant ? Que les pauvres ne seront pas plus pauvres, que les salariés ne seront pas plus aliénés, que la nature n’en sera pas plus dévastée, que les noyés de Méditerranée n’en boiront pas plus d’eau ? Qu’on peut donc bouder l’urne comme avant et conserver tout son chic radical ?

Peut-être.

Honnêtement, pourquoi pas.

Et pourtant, à considérer l’époque, on doute aussi. On observe le ciel et on croit discerner un sinistre alignement des astres : un capitalisme en crise ; des crises, économiques et écologiques, semblablement éternelles ; la garantie d’une extinction de l’humanité à plus ou moins brève échéance ; le cynisme et l’arrogance en roue libre des possédants ; la pénétration et l’utilisation sans vergogne des idées fascistes dans le clan droitier ; et puis des générations élevées aux lois du Spectacle dont l’égarement, le désespoir, la colère, la paupérisation, mais aussi l’inculture politique et historique savamment entretenue, pourraient pousser à toutes les « aventures ».

On repense alors à Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

On repense à Yohann Chapoutot affirmant qu’il y a quelques années, quand on l’interrogeait sur l’existence possible de similarités entre les années 30 et notre époque, il n’en voyait pas mais qu’aujourd’hui il serait moins formel.

Et on doute.

Et voilà que nauséeux et contraint, peu sûr de son fait, on se dit qu'on ira peut-être aux urnes et, conscient de friser de près le point Godwin et d’être un tantinet en-dehors du sujet, on évoque cet article de George Orwell écrit lors de l’entrée en guerre de l’Angleterre contre les nazis : My country, right or left.

Pauvres et précieuses reliques à interroger derechef.

On les relira avant de voter, ou de ne pas voter, car on n'est pas certain d’avoir tout saisi. 

En véritable âne de Buridan égaré sur le terrain de cricket du Capital.


samedi 8 juin 2024

Ahmed Zitouni 1949 - 2024

 


Homme entier, écrivain dont le verbe saboulait sans indulgence les lâchetés de ce monde, Ahmed Zitouni a rejoint l'orient éternel il y a quelques jours. Loin, très loin des tiédeurs compassées du landerneau littéraire qu'il vomissait, le verbe d'Ahmed portait haut le cri de l'écorché qu'il était et de tous les laissés pour compte, déplacés et autres mal-vivants que martyrise à l'envie notre époque.

Pour goûter à son suc acerbe, on lira parmi d'autres les fuligineux Attilah Fakir, Une difficile fin de moi ou Y a t-il une vie avant la mort ?

La paix sur toi, Ahmed.

 

jeudi 6 juin 2024

Les jeux et le peuple

 

Glanée sur le site de notre lexomaniaque préféré, cette authentique publicité parue à l'occasion des Jeux Olympiques de Berlin en 1936. 

On apprendra également, en lisant cette chronique parue sur la France Culture, que la cérémonie de la flamme olympique a été inventée par les nazis à l'occasion de ces JO, comme l'explique l'excellent historien Johann Chapoutot : « Berlin 1936, pour le dire clairement, ce sont les Jeux par excellence, et la matrice des Jeux contemporains. Les nazis ont tout inventé : la course de relais de la flamme olympique, certes, mais aussi la mise en musique médiatique […] le classement des nations au nombre de médailles obtenues et l’édification d’infrastructures gigantesques, du site olympique au village des athlètes, en passant par la décoration des principaux axes et places de la capitale allemande. »

Une bonne manière de rendre hommage aux mânes de Pierre de Coubertin et de remettre en perspective les prochains ébats parisiens de nos athlètes.

lundi 3 juin 2024

De sable, d'eau et d'air

 


Cher Monsieur Dupierreux,

La bêtise est un spectacle fort affligeant mais la colère d'un imbécile est quelque chose de réconfortant. Aussi je tiens à vous remercier pour les quelques lignes consacrées à mon exposition, tout le monde m'assure que vous êtes une vieille pompe à merde et que vous ne méritez pas la moindre attention. Il va sans dire que je n'en crois rien et vous prie de croire, cher Monsieur Dupierreux , en mes sentiments les meilleurs.

Magritte 

 

vendredi 31 mai 2024

Loin d'llion

 


Même les ruines ont péri.

Lucain


Il était allongé sur le ventre. De l’eau salée emplissait sa bouche. Cela aurait dû être du sang car la lance avait percé sa nuque avant de jaillir d’entre ses lèvres avec un goût d'airain. Il ouvrit les yeux. Du sable humide s’étalait devant lui. Il sentait ses jambes régulièrement bousculées par l’écume. À moitié pris dans le sable, sa pique et son bouclier gisaient non loin de lui. Que faisait-il sur le rivage ? Le combat avait eu lieu dans la plaine, près des remparts. Le Phyléide avait dû prendre son corps et ses armes pour les ramener près de leurs nefs. Il se retourna sur le dos et, incrédule, palpa son visage intact, son corps et la cuirasse qui, à présent, faisait comme un poids incongru sur sa poitrine. Il était vivant. Était-ce là l’œuvre d’un dieu ?

Il se redressa. Où étaient ceux qui, comme lui, devaient être étendus côte à côte le front dans la poussière ? Où se trouvait-il ? Tout semblait désolé ici et une terrible odeur assaillait ses narines. La peur saisit son âme. Est-ce qu’Illion brûlait ? Est-ce que les Achéens avaient triomphé ? Il tenta d’apercevoir de la fumée au-dessus des pins qui bordaient la plage jusqu’à ce que la pestilence qui régnait le fasse à nouveau grimacer. Même les plus féroces charniers ne dispensaient pas une telle abomination. Il sentit sa tête se troubler, son cœur s’alourdir. Il fit quelques pas avant de s’immobiliser. Au loin, deux silhouettes étaient apparues. Il ramassa sa pique et son bouclier. Sur ces rives inconnues, qui pouvait prédire que celui qui vient est un ami ?

Un homme et une femme s'approchaient d’un pas hésitant. Il vit qu'ils étaient vêtus comme des esclaves. Il raffermit sa main sur la lance. Sa poitrine lui semblait emplie de plomb. Il avait de plus en plus de mal à respirer. Les deux esclaves s'immobilisèrent non loin de lui. Un hoquet douloureux le força à s'agenouiller sur le sable. Il dut poser son bouclier. Seul, il ne pourrait regagner la cité. Il ordonna à l'homme d'aller à Illion quérir Anténor. Qu'il lui dise que son fils Pédaios était ici. Il devait envoyer un char et des serviteurs car ses forces l'abandonnaient. Au lieu d'obéir, l'esclave leva la main comme s'il déclinait une invitation et, saisissant la femme par le bras, contourna Pédaios en prononçant des mots que ce dernier ne comprit pas. Proche de défaillir, il vit avec rage les deux esclaves s'éloigner d'un pas tranquille, les pieds baignés par le va et vient de la mer. Il n'eut pas la force de crier, son souffle le quittait. Un voile noir s'abattit sur ses yeux.

Mandel avait pris son ton colonel, comme à chaque fois qu'il était contrarié. Pourtant, nous étions confortablement installés dans le salon de sa maison du Pradet. Il nous avait servi un vin issu de sa précieuse cave. Derrière les baies vitrées, la Méditerranée déroulait paisiblement sa toison.

- Si j'étais poète, dit-il, je dirais que l’homme que j’ai autopsié était un hoplite. Une brute débarquée tout droit de l'Illiade ou de je ne sais quelle phalange spartiate.

Maigre et nerveuse, sa main se dressa dans l’air tranquille du salon. Il énuméra sur ses doigts chacune de ses assertions.

- Le bouclier, la lance et la cuirasse étaient d'authentiques antiquités. Il possédait une musculature que l'on ne fabrique pas dans les salles de gym et son corps montrait un nombre impressionnant de cicatrices. Je n'ai jamais examiné d'individu qui, ayant reçu autant de coups, ait conservé une telle santé. Ce gars là était en granit !

Je reposais mon verre de vin.

- Qu'est-ce qui l'a tué, alors ?

Mon hôte ricana.

- Une intoxication respiratoire.

Je m’étonnais bruyamment. Je connaissais la plage où l’homme avait été découvert par deux touristes.

- Il n’y a rien là-bas, juste une route et des villas !

Je vis l’œil de Mandel briller. Il prit un air féroce.

- Je le sais bien ! Pourtant, mon hoplite présentait tous les symptômes d'une intoxication par les voies aériennes.

- Vous n'avez trouvé aucune cochonnerie sur la plage ? Un tonneau suspect ? Des algues vertes ?

Il eut un geste d'agacement. Comme si mes questions étaient inutiles.

- Mais qu'est-ce qui l'a tué, alors ?

- Rien !, rugit-il. Les analyses n'ont décelé aucune substance toxique dans son organisme !

Il quitta son fauteuil pour faire quelques pas devant la baie vitrée. Cela faisait longtemps que je ne l'avais vu aussi troublé. J'attendis qu'il se rassoie pour le taquiner un peu

- Alors, si le médecin ne conclut rien, que dirait le poète ?

Il soupira avant de s'enfoncer dans son fauteuil. Sa réponse me surpris par sa mélancolie.

- Le poète dirait qu'un puissant guerrier venu des siècles obscurs n'a pas résisté une seule seconde à l’atmosphère viciée de notre siècle.

Ses mots s'étiolèrent lentement dans le silence de la pièce. Je regardais mon verre en silence jusqu'à ce qu'un étrange sentiment de tristesse s'empare de moi.

- Pauvre de nous..., finis-je par murmurer.

Mandel resta muet. Ses yeux s’étaient déjà perdus dans le rebond des vagues.


mardi 23 avril 2024

Mégamachine

Le processus d’expansion qui a commencé en Europe il y a cinq siècles se révèle être une histoire qui, pour la plus grande part de l’humanité, fut d’emblée synonyme de déportation, de paupérisation, de violence massive – allant jusqu’au génocide – et de saccage des territoires. Cette violence n’est pas révolue. Il ne s’agit pas d’une maladie infantile du système mais de l’une de ses composantes structurelles et durables. Ce qui se profile à l’horizon, la destruction des conditions de vie de centaines de millions d’êtres humains par l’aggravation du changement climatique, nous le rappelle aujourd’hui.

Pourquoi la plupart des humains ont-ils accepté que se constituent des élites qui règnent sur eux et s’emparent d’une partie de leurs revenus, sous forme d’impôts, pour financer des armées et construire des palais colossaux ? Pourquoi les humains ont-ils admis que ces élites puissent réglementer leurs rapports et même disposer de leur vie ? Comment et pourquoi, pour le dire en un mot, les humains ont-ils appris à obéir ?

Voilà ce qu'écrit Fabian Scheidler dans son précieux et précis La fin de la Mégamachine, livre fondamental que nous vous recommandons expressément de lire et de faire lire autour de vous. Fresque enlevée retraçant cinq mille ans d’histoire humaine, de la Protohistoire à aujourd’hui, en insistant plus spécifiquement sur les cinq derniers siècles, l’ouvrage éclaire les évolutions qui ont conduit à notre monde ainsi que les moyens d’échapper, peut-être, à cette destruction.

Pour celles et ceux que rebuterait l'ascension de ces impitoyables 624 pages, une excellente synthèse de l'opus est accessible sur le site A Contretemps. Rédigée par Sébastien Navarro, elle constitue un très bon résumé d'un ouvrage qui permet de comprendre le genre d'enfer dans lequel nous vivons et l'ensemble des raisons qui nous y ont mené.


mercredi 17 avril 2024

Dans les têtes

La morne succession des jours semblables en régime techno spectaculaire, a fortiori quand on se laisse flotter dans ce courant volontairement lénifiant, a tendance à nous faire oublier l'âpreté d'un réel - celui du visage aussi véritable que violent du Spectacle -, où nos maîtres veillent soigneusement à ce qu'aucune tête ne dépasse. Ce salubre rappel de Reporterre en est une preuve supplémentaire. 

"Interpellations brutales, gardes à vue interminables… 17 personnes ont été arrêtées le 8 avril dans le cadre d’une action contre Lafarge en 2023, avec les moyens « disproportionnés » de l’antiterrorisme. Elles racontent.

Il est 6 heures du matin, en région parisienne, lundi 8 avril, lorsque Guillaume est réveillé par le bruit des « coups de bélier », puis par « l’énorme fracas » de la porte « défoncée » de l’un de ses voisins. Quelques minutes plus tard, il entend une deuxième tentative d’intrusion chez un autre de ses voisins. Après deux erreurs, l’équipe de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) parvient finalement devant son appartement. En ouvrant la porte, Guillaume se retrouve nez à nez avec un fusil d’assaut pointé en sa direction.

« À terre, retourne-toi », lui crient les agents cagoulés. En quelques secondes, l’enseignant se retrouve à plat ventre, les deux mains menottées dans le dos. « Ils commencent à se déchaîner », raconte-t-il. Coups de poings et de pieds dans les côtes et le ventre. « Allez, une petite dernière », lui aurait lancé un agent de la brigade avant de lui asséner un coup de poing dans l’arcade, avec un gant coqué. Sur le compte-rendu médical établi le lendemain de sa garde à vue et que Reporterre a consulté, le médecin note plusieurs hématomes au niveau des côtes et du visage."

La suite se lit sur le site de Reporterre.

vendredi 12 avril 2024

L'obscène et l'enfant

 


Était-ce une particularité de mon caractère ? Était-ce dû à l'éducation dispensée par des parents sensibles à la question sociale ? Ou s'agissait-il d'un épisode traumatique plus ancien que j'avais oublié ? Enfant heureux et rêveur, avide des univers imaginaires que me livraient la littérature, la BD et le cinéma, je n'ai pourtant jamais oublié cette Blanche Neige à l'air emprunté qui apparût dans le jardin d'un camarade, à l'occasion de l'anniversaire qu'avaient organisé ses parents pour ses huit ans. Avec elle, une demi-douzaine de comédiens avaient été embauchée pour jouer les personnages préférés de notre génération.

Dans le jardin de leur luxueuse villa, entre gâteaux ventrus et musique incessante, nous pûmes frayer avec Peter Pan, Robin des Bois et, parmi quelques autres, le terrible capitaine Crochet. Pourtant, loin d'être émerveillé par ces apparitions, je passais l'après-midi à observer avec circonspection une Blanche Neige aux yeux cernés, un Robin des Bois qui sentait la transpiration et un capitaine Crochet avec de sérieux problèmes de peau.

Pour être franc, je ne m'offusquais pas de ces odeurs, ni de cette carnation tourmentée. C'était plus complexe : ces manifestations trahissaient leur humanité et m'amenaient à ressentir une gêne confuse à l'idée que des adultes soient obligés d'accomplir une telle activité. En outre, j'avais surpris la mère de mon camarade tancer Blanche Neige à plusieurs reprises pour lui reprocher son manque d'enthousiasme.

Est-ce que l'usage d'un déodorant, d'anti-cernes, ou la consultation d'un dermatologue aurait changé la donne ? Avec le recul, j'en doute. Chez le petit garçon que j'étais, persistait la sensation, certes imprécise mais bien présente, que ce merveilleux là (ce que je ne savais pas être encore les produits dérivés de la culture de masse) semblait ne devoir se manifester qu'avec effort, par le biais de personnes qui effectuaient un travail pénible, loin de la passion et de la joie qui constituaient l'essence même de ces êtres mirifiques. 

Quelque chose clochait. Du haut de mes huit ans, je me disais qu'on ne doit pas souffrir quand on est Peter Pan, que Blanche Neige ne doit pas se fatiguer ainsi, et surtout, que personne ne doit être obligé de faire croire qu'il est Robin des Bois quand, visiblement, il n'a aucun plaisir à grimper à un arbre.

À sa façon, cette après-midi fut fondatrice. Cette gêne, l'impression de surprendre un acte vaguement obscène, a resurgi chaque fois que je me suis trouvé face à un semblable spectacle. Plus tard, bien sûr, j'ai pu mettre des mots sur ce malaise. Ce que j'avais senti cette après-midi là était l'odeur que perçoivent, malgré eux, les bambins qui vivent ce genre d'expérience : celle d'employés sous-payés et fatigués ; l'exhalaison que la grosse gueule du Capital laisse sur la soie de songe des enfants. C'est cet étrange remugle que le petit garçon que j'étais avait perçu lorsque que Blanche Neige avait franchi d'un pas incertain la porte du local à piscine des parents de Lucas Bernardini.


lundi 25 mars 2024

L'irrationalité mythique

                                                                        

Glané sur le site Un et Commun, cette remarque, dont la pertinence n'a d'égale que celle des autres et nombreuses citations rassemblées régulièrement sur ce blogue par l'excellent Steka.

La souffrance, en tant qu'elle a une cause sociale, met d'autant plus en cause la domination qu'elle en expose l'arbitraire de manière flagrante et en pointe l'irrationalité. Elle est la preuve vécue que ce que l'on fait passer pour une organisation rationnelle de la société, fondée sur les lois immuables de l'économie, relève en réalité d'une irrationalité mythique que rien ne peut justifier en dernière instance. (Théodor Adorno)

A ce sujet, en lisant le Monde du 24 mars, on apprendra, avec un amusement dénué de toute surprise, que le théologien américain Harvey Cox, lisant, sur les conseils d'un ami qui lui avait assuré que c'était le meilleur moyen de comprendre la marche du monde, les pages du Wall Street Journal et celles, économiques, de Time ou de Newsweek a fait le constat suivant : "Je m'attendais à une terra incognita et je me suis au contraire retrouvé au pays du déjà-vu. Ces pages ressemblaient étrangement à la Genèse, à l'Epitre aux Romains, ou à La Cité de Dieu, de saint Augustin."

 

jeudi 21 mars 2024

Lourde & Lente

 

 

à André H., in memoriam

Une campagne de France. Au-delà de la ligne Bordeaux-Lyon. Un parc où les odeurs de lierre et de houx se mêlent harmonieusement à celles d’une terre humide et brune. Très douce, la pénombre est celle des grands arbres domestiqués de ce lieu qui hésite entre le faux naturel anglais et l’orgueilleux agencement d’un jardin à la française. Sur une des terrasses, une jeune femme m’attend. Elle a les cheveux châtains, légèrement ondulés. Elle a mis ses mains dans les poches d’un long manteau de laine noire. Je devine un haut de même couleur, des jean’s et des bottines de cuir marron. Son regard est d’un bleu qui n’a pas renoncé à une certaine mélancolie, ni à l’idée de ralentir le temps ou, du moins, à en extirper toute notion d’utilité. Derrière elle, le château où elle habite est une gentilhommière du XIVe siècle, restaurée par un industriel de la Belle Époque, oublié depuis. La jeune femme me regarde. Un sourire très pâle se devine sous ses pommettes. Elle m’attendait. Il règne autour d’elle un long parfum de sieste. Celle que l’on fait les yeux ouverts, dans le tic-tac paisible d’un été qui ne se dérobera jamais.


jeudi 29 février 2024

Dans la forêt

                        

                                   Elisa & André Breton, 1950

 

 

vendredi 16 février 2024

La forme d'une ville

 

 

Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel). Dalio et Bernard Alane bercent nos souvenirs dans cet extrait d'un antique feuilleton diffusé sur la première chaine nationale en 1975. Dans les rues, l'hiver semble devoir ne jamais finir.