jeudi 1 octobre 2015
Maître Tchouang
Lorsqu'il vivait au Wei, Tseng Tseu portait une robe molletonnée sans doublure, il avait le visage boursouflé, les mains calleuses et des durillons sous les pieds. Il lui arrivait bien souvent de devoir se passer de manger trois jours d'affilée ; une robe lui durait dix ans. les cordons de son bonnet auraient cassé s'il avait cherché à l'ajuster, ses coudes seraient apparus s'il avait tiré sur ses manches, s'il avait enfilé à fond ses chaussures, le talon se serait fendu. Il traînait ses savates en chantant à tue-tête les hymnes dynastiques des Chang, et sa voix emplissait ciel et terre comme un orchestre de cloches ou de lithophones. Le Fils du Ciel n'aurait pu en faire son ministre ni les princes feudataires un ami.
Le preux qui nourrit de hautes aspirations oublie son corps, le sage qui nourrit son corps oublie les biens matériels, l'homme inspiré qui atteint au Tao oublie sa conscience.
Les Oeuvres de Maître Tchouang.
Traduction de Jean Levi.
Entre le jour et la nuit
En
1998, Radovan Ivsic constatait : « Aujourd'hui, le monde
dort mais ne rêve pas ». Pourtant, s'il est vrai, à en croire
encore Hugo, que « le rêve qu'on a en soi, on le retrouve hors
de soi », le temps ne serait-il pas venu de songer à changer
le jour ? Car – le rêve nous l'enseigne – la vraie vie
n'est pas ailleurs mais entre le jour et la nuit.
Annie
Lebrun, La
couleur du rêve
mercredi 30 septembre 2015
L'état schizoïde
Comme je l'ai dit, c'est un ingénieur : autrement dit, s'il est assez intellectuel pour vivre les contradictions sociales et politiques de notre temps, il ne l'est pas assez pour les vivres à travers cette conscience qui assure l'unité de l'individu, faisant de l'état schizoïde un état naturel et de l'ambiguïté un mode d'être.
Pierre Paolo Pasolini, Pétrole.
mardi 29 septembre 2015
Caravane
Au Xe siècle, le grand vizir Perse Abdul Kassem Isme'il, afin de ne pas se séparer durant ses voyages de sa collection de cent dix sept milles volumes, faisait transporter ceux-ci par une caravane de quatre-cent chameaux entraînés à marcher en ordre alphabétique.
Alberto Manguel, Une histoire de la lecture
lundi 28 septembre 2015
L'image et son double
Le premier essor du cinéma, comme cinéma primitif, est aussi contemporain du premier assaut prolétarien généralisé contre la capital. Et l'époque du cinéma classique est aussi celle de la contre-révolution triomphante, y compris la réalisation du marxisme (1920-1960). Enfin l'inquiétude qui s'empare du cinéma à la fin des années 50 est contemporaine du retour de la révolution, d'abord sous forme d'inquiétude, dans toutes les sociétés modernes.
*
Le cinéma doit représenter le négatif d'une manière qui fait croire que le monde peut aisément retrouver une unité calme et heureuse. Plus le cinéma est négatif, meilleur il est ; mais s'il cessait de démontrer que l'unité calme et heureuse est accessible par des moyens non dialectiques, il cesserait d'exister. C'est sa misère propre.
*
Mais si le cinéma cesse d'inclure le négatif, il devient nul. La poésie cinématographique, comme toute la poésie, ne peut fonctionner que sur le double entendre, au minimum grâce à ce que les cinéphiles appellent inadéquatement des "symboles" (les "symboles phalliques", etc.) présents dans l'image et la démentant pour en constituer le sens réel en supprimant le sens apparent.
Jean-Patrick Manchette, 57 notes sur le cinéma
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