mercredi 8 avril 2026

IA et guerre

 

 

On pourra lire sur le site Le Vent se Lève, la recension de l’enquête menée par le média israélien +972mag qui a révélé l’utilisation systématique par l’armée israélienne de deux outils d’intelligence artificielle, Lavender et Where’s Daddy ?, lors de la campagne de bombardement sur Gaza. 

Une enquête solidement étayée 

L’enquête menée par le journaliste Yuval Abraham, s’appuie sur six sources militaires israéliennes, un livre publié en 2021 par le responsable de l’unité de renseignement « Unit 8200 », décrivant et justifiant le programme d’IA, une conférence en 2023 à l’université de Tel-Aviv, où des officiers du renseignement ont présenté le fonctionnement du système, ainsi que des données montrant la cohérence entre les conclusions de l’enquête, le nombre élevé de familles tuées en début de guerre, et les révélations de CNN sur l’usage massif de bombes non-guidées à Gaza.

Lavender 

Est ainsi décrit l’utilisation de Lavender, un programme IA basé sur le deep learning qui attribue à chaque gazaoui un score de 1 à 100 indiquant sa probabilité d’appartenir à la branche armée du Hamas. Ce score, qui est établi à partir des données de surveillance de masse recueillies par le renseignement israélien et des profils-types de combattants du Hamas, comporte aussi des critères aussi vagues qu’appartenir à un groupe WhatsApp suspect, recevoir un paiement du Hamas, ou être l’homonyme d’un militant de cette organisation.

Where's daddy ? 

En second lieu, le programme IA Where’s Daddy ? localise le retour des personnes ciblées par Lavender à leur domicile, et permet le déclenchement d’une frappe en 20 secondes. La majorité des cibles, des militants sans grade, ont été tués avec des bombes non-guidées pour économiser les munitions précises, détruisant des logements entiers et tuant jusqu’à 20 civils par militant, voire plusieurs centaines pour un commandant.

Après 15 000 morts en quatre semaines, et face à la pénurie de cibles, l’armée israélienne a élargi les critères de Lavender, incluant même des fonctionnaires liés au Hamas, portant la kill list à plus de 37 000 personnes. Aujourd’hui, si le système n’est plus utilisé à Gaza - les destructions ont été telles qu’il n’y a plus de maisons à cibler -, +972mag laisse entendre qu’il pourrait être réactivé à Rafah, où plus d’un million de Palestiniens sont réfugiés.

 

mercredi 25 mars 2026

Complots

 

 

Ce qui manque aux « théories du complot », ce ne sont certes pas les complots, ils surabondent, mais plutôt la théorie, l’intelligence de ces conditions générales où il y a tant de complots et si peu de pensée stratégique. L’erreur est d’en prêter une à ces « maîtres du chaos » qui n’y trônent précairement que par leur opportunisme à s’adapter à des circonstances imprévisibles.

René Riesel, Du progrès dans la domestication

 

mercredi 18 février 2026

Un lac inconnu

 


Dans Un lac inconnu, Eric Chauvier nous livre une fable des origines où l’humanité, dès sa naissance et jusqu’à sa disparition, est travaillée par l’angoisse de la mort, la violence et la domination. 

Le récit, composé de courts chapitres rédigés dans un style sobre, repose sur une hypothèse : celle d’une mélancolie constitutive, continue, qui courrait des premiers hominidés jusqu’à nous et qui aurait formé le substrat de la domination et de la violence.

Certes, depuis Diogène et jusqu’à Thomas Bernhard, la littérature européenne a fait de l’inquiétude existentielle un motif central. Mais peut-on étendre cette tonalité à 800 000 ans d’humanité ? Et sur tous les continents ? Les travaux anthropologiques des dernières décennies ont montré combien les conceptions de la vie, de la mort, de la souffrance ou de la « vie bonne » varient selon les contextes et les temps.

On peut ainsi supposer qu'un Magdalénien de Pech-Merle, un paysan d’Uruk, un prêtre d’Amon, un guerrier pawnee ou un hoplite grec n’habitaient pas le monde de la même façon et encore moins avec nos catégories mentales. Leur rapport à la finitude n’était ni nécessairement angoissé, ni structuré de façon à expliquer à lui seul la domination.

On songe ici à l’hypothèse de Lucien Febvre à propos du supposé athéisme de Rabelais : les hommes du XVIᵉ siècle ne disposaient pas de « l’outillage mental » pour penser l’athéisme. Ainsi, rien ne prouve que les hommes du paléolithique et leurs successeurs concevaient la mort comme ce gouffre métaphysique qui hante nos sociétés. Leur prêter cette angoisse, c’est leur imposer nos catégories.

De fait, Eric Chauvier nous semble reconduire une vision héritée de l’anthropologie des XVIIIe et XIXe siècles, façonnée par des savants européens persuadés d’incarner le sommet du « progrès ».

Là où les nouvelles générations d’anthropologues – plus féminisées, mieux outillées, et plus attentives aux biais – ont mis au jour la diversité des expériences humaines[i] l’auteur prête à ses hominidés une psyché finalement très contemporaine : celle d’un homme du XXIᵉ siècle hanté par la bombe atomique, Treblinka, le Rwanda, la « mort de Dieu » et la disparition des grands récits. Un homme laissé cru et nu devant les grandes questions de l’existence, comme a su le montrer un Dany-Robert Dufour.

Cette insistance sur l’angoisse de la mort comme moteur quasi unique de la domination nous paraît alors moins anthropologique qu’introspective. Elle néglige d’autres hypothèses, plus matérielles : la convoitise d’un territoire, d’un champ de blé, d’un gibier plus abondant. Quand le marigot s’assèche, les fauves s’entre-dévorent, non par vertige métaphysique, mais par nécessité. De même, l’idée, longuement martelée tout au long de ce texte, que l’humanité aurait constamment cherché à fuir la condition humaine relève d’une identique et discutable téléologie.

À cet égard, l'ouvrage d'Alain Testart, Les chasseurs cueilleurs ou L'origine des inégalités, publié en 1982, mais aussi celui de Jacques Cauvin, Naissances des divinités, naissance de l'agriculture en 1994, ainsi que l’impressionnante synthèse effectuée par l'anthropologue David Graeber et l'archéologue David Wengrow dans The Dawn of Everything sur de multiples études archéologiques et ethnographiques prouvent que de nombreuses sociétés et groupes humains, sédentaires ou nomades, cueilleurs ou cultivateurs, issus des villes ou des champs, ont su déployer une extraordinaire inventivité pour créer des formes politiques souples et jouer de la compétition afin de contenir durablement les pulsions de domination et de violence en leur sein. 

L’implacable linéarité du récit d'Eric Chauvier semble vouloir oublier ces périodes de l'histoire humaine bien plus longues et importantes que nous le laissent croire certains ponts-aux-ânes d'une anthropologie très datée. Des périodes qui démontrent que l’histoire longue n’est pas un élan continu vers la servitude mais qu'elle est traversée d’expérimentations, d’allers-retours et de bifurcations.

Certes, nous avons affaire à une fable, non à un traité scientifique. Il n’empêche, les fables ont un pouvoir : elles peuplent l’imaginaire, participent au brouhaha général, percolent les âmes.

Ainsi, en affirmant de façon lancinante que la domination est l’horizon indépassable de notre espèce, Un lac inconnu ne se coulerait-il pas dans le discours désespérant et démobilisateur qu’adorent entendre les dominants chez les dominés ? « A quoi bon lutter, se révolter pour changer la vie, quand on sait que, de tous temps et partout, l’homme a été un loup pour l’homme ? »

 

 


[i] A ce sujet, on pourrait s’interroger sur l’incidence de la féminisation du métier d’anthropologue et de préhistorien sur certaines découvertes comme celles-ci : pas mal de mains négatives soufflées sur les parois de nos grottes il y a 25 000 ans étaient celles de femmes ; l’analyse des os de femmes du Néolithique a révélé une musculature qui surpasse celle des athlètes actuelles.