Dans Un lac inconnu, Eric Chauvier nous livre une fable des origines où l’humanité, dès sa naissance et jusqu’à sa disparition, est travaillée par l’angoisse de la mort, la violence et la domination. Le récit, composé de courts chapitres rédigés dans un style sobre, repose sur une hypothèse : celle d’une mélancolie constitutive, continue, qui courrait des premiers hominidés jusqu’à nous et qui aurait formé le substrat de la domination et de la violence.
Certes, depuis Diogène et jusqu’à Thomas Bernhard, la littérature européenne a fait de l’inquiétude existentielle un motif central. Mais peut-on étendre cette tonalité à 800 000 ans d’humanité ? Et sur tous les continents ? Les travaux anthropologiques des dernières décennies ont montré combien les conceptions de la vie, de la mort, de la souffrance ou de la « vie bonne » varient selon les contextes et les temps.
On peut ainsi supposer qu'un Magdalénien de Pech-Merle, un paysan d’Uruk, un prêtre d’Amon, un guerrier pawnee ou un hoplite grec n’habitaient pas le monde de la même façon et encore moins avec nos catégories mentales. Leur rapport à la finitude n’était ni nécessairement angoissé, ni structuré de façon à expliquer à lui seul la domination.
On songe ici à l’hypothèse de Lucien Febvre à propos du supposé athéisme de Rabelais : les hommes du XVIᵉ siècle ne disposaient pas de « l’outillage mental » pour penser l’athéisme. Ainsi, rien ne prouve que les humains paléolithiques et leurs successeurs concevaient la mort comme ce gouffre métaphysique qui hante nos sociétés. Leur prêter cette angoisse, c’est leur imposer nos catégories.
De fait, Eric Chauvier nous semble reconduire une vision héritée de l’anthropologie des XVIIIe et XIXe siècles, façonnée par des savants européens persuadés d’incarner le sommet du « progrès ».
Là où les nouvelles générations d’anthropologues – plus féminisées, mieux outillées, plus attentives aux biais – ont mis au jour la diversité des expériences humaines[i] l’auteur prête à ses hominidés une psyché finalement très contemporaine : celle d’un homme du XXIᵉ siècle hanté par la bombe atomique, Treblinka, le Rwanda, par la « mort de Dieu » et des grands récits. Un homme laissé cru et nu devant les grandes questions de l’existence, comme aura su le montrer, par exemple, un Dany-Robert Dufour.
Cette insistance sur l’angoisse de la mort comme moteur quasi unique de la domination nous paraît alors moins anthropologique qu’introspective. Elle néglige d’autres hypothèses, plus matérielles : la convoitise d’un territoire, d’un champ de blé, d’un gibier plus abondant. Quand le marigot s’assèche, les fauves s’entre-dévorent — non par vertige métaphysique, mais par nécessité. De même, l’idée, longuement martelée tout au long de ce texte, que l’humanité aurait constamment cherché à « fuir la condition humaine » relève d’une identique et discutable téléologie.
À cet égard, l’impressionnante synthèse effectuée par l'anthropologue David Graeber et l'archéologue David Wengrow dans The Dawn of Everything sur les recherches anthropologiques menées, depuis quelques années et sur divers continents, prouve que de nombreuses sociétés et groupes humains, sédentaires ou nomades, cueilleurs ou cultivateurs, des villes ou des champs, ont su déployer une extraordinaire inventivité pour créer des formes politiques souples et jouer de la compétition afin de contenir durablement les pulsions de domination et de violence en leur sein.
L’implacable linéarité du récit d'Eric Chauvier semble vouloir oublier ces périodes de l'histoire humaine bien plus longues et importantes que nous le laissent croire certains ponts-aux-ânes d'une anthropologie très datée. Des périodes qui démontrent que l’histoire longue n’est pas un élan continu vers la servitude mais qu'elle est traversée d’expérimentations, d’allers-retours et de bifurcations.
Certes, nous avons affaire à une fable, non à un traité scientifique. Il n’empêche, les fables ont un pouvoir : elles peuplent l’imaginaire, participent au brouhaha général, percolent les âmes.
Ainsi, en affirmant de façon lancinante que la domination est l’horizon indépassable de notre espèce, Un lac inconnu ne se coulerait-il pas dans le discours désespérant et démobilisateur qu’adore entendre la domination chez les dominés ? « A quoi bon lutter, se révolter pour changer la vie, quand on sait que, de tous temps et partout, l’homme a été un loup pour l’homme ? »
[i] A ce sujet, on pourrait s’interroger sur l’incidence de la féminisation du métier d’anthropologue et de préhistorien sur certaines découvertes comme celles-ci : pas mal de mains négatives soufflées sur les parois de nos grottes il y a 25 000 ans étaient celles de femmes ; l’analyse des os de femmes du Néolithique a révélé une musculature qui surpasse celle des athlètes actuelles.


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