Péché sur le site Basta, cet utile rappel de certaines réalités concernant notre système de retraite, son état actuel, futur, et des différentes velléités de le réduire.
Elisabeth
Borne doit présenter ce 10 janvier le projet de réforme des
retraites. Ardemment souhaitée par Emmanuel Macron, la réforme vise
à reculer l’âge légal de départ à taux plein à 65 ans. Cela
fait des semaines que les membres du gouvernement et de la majorité
avancent des arguments pour justifier cet allongement de la durée
de travail.
N°1 :
Le système de financement des retraites serait en déficit
Non,
le système de financement des retraites n’est pas en déficit. En
tout cas plus maintenant. Le déficit était de 13 milliards d’euros
en 2020 mais, un an plus tard, les caisses de retraites étaient
excédentaires de près de 900 millions d’euros, d’après le
rapport
annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR) publié en
septembre 2022. Le Conseil, composé de parlementaires, de
chercheurs, de représentants de syndicats et des administrations, a
pour fonction de remettre régulièrement ses analyses et
recommandations à la Première ministre.
Cette
amélioration des finances « s’explique en très grande
partie par la croissance importante des ressources due au rebond de
l’activité, alors que l’effet de la surmortalité des
retraités liée à la Covid sur les dépenses de retraite est
resté limité ». Le COR estime que l’amélioration « se
prolongerait » en 2022 avec « un excédent de 3,2
milliards d’euros. » En revanche, les prévisions sont
plus pessimistes, avec un risque de déficit d’ici dix ans.
Le
gouvernement a donc tort lorsqu’il conjugue le déficit au présent,
puisqu’il se base sur les prédictions du COR sur les 25 prochaines
années, alors même que l’organisme prévoit un retour progressif
à l’équilibre « dans trois scénarios sur quatre »
d’ici 2070, dans le cas où la contribution de l’État resterait
constante. Une phrase de mise en garde s’est d’ailleurs glissée
au détour du rapport : « Les résultats de ce rapport
ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant
l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de
retraite. »
« Un
écart entre les recettes et les dépenses est prévu dans les 10 ou
15 prochaines années, mais a plutôt tendance à se réduire
après », explique l’économiste Michaël Zemmour (maître
de conférences à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne).
« Cela pose la question de comment on traite ce léger
déficit prévu. Est-ce qu’on reste à découvert un certain nombre
d’années ou est-ce qu’on le comble ? Le système n’est
pas du tout en danger comme le laisse entendre parfois le
gouvernement. » Une analyse partagée par Yvan Ricordeau,
secrétaire national à la CFDT en charge du dossier des retraites :
« À partir du rapport du COR, on peut conclure que la
question du financement est tout sauf dramatique. »
N° 2 :
Il faudrait allonger la durée du travail pour ne pas baisser les
pensions
Le
gouvernement part d’un postulat : le recul de l’âge légal
de départ à la retraite serait la seule possibilité pour financer
les retraites. Il exclut d’emblée les solutions alternatives.
C’est un « choix politique » selon l’économiste
Michaël Zemmour.
« En
fait, tout est possible, assure le chercheur. Ce que prévoit
le gouvernement, c’est de baisser le niveau de financement des
retraites. Le déficit ne vient pas d’une augmentation des
dépenses : pour l’instant, il vient d’une baisse du
financement. Mais on pourrait choisir différents moyens pour
maintenir le financement à son niveau actuel. »
Parmi
les options : le maintien d’une participation plus élevée de
l’État dans le financement des retraites, ou encore une légère
augmentation des cotisations. Il serait aussi possible d’étendre
les cotisations à des parties de rémunérations qui en sont
aujourd’hui exemptées, « comme la prime Macron ou
l’épargne salariale », ajoute Michaël Zemmour.
Il
y a donc plus d’un levier pour remédier à de prochains déficits.
Le recul de l’âge de départ en est un parmi d’autres.
« Pourquoi
ne pas augmenter des cotisations, ce qui pourrait être assez
indolore, au moins pour les plus gros salaires ? »
interrogeait la sénatrice socialiste des Landes et membre du COR
Monique Lubin sur
Public
Sénat
début décembre.
La
grande absente du débat, c’est la réforme Touraine, votée en
2014 et appliquée depuis 2020, qui prévoit déjà un report
progressif de l’âge de départ à la retraite à taux plein. Plus
précisément, la mesure prévoit d’augmenter
la durée de cotisation d’un trimestre tous les trois ans entre
2020 et 2035. « On
en observera pleinement les effets que dans une dizaine d’années,
donc on n’a même pas fini les réformes précédentes »,
note Michaël Zemmour.
N°3 :
Reculer l’âge de départ augmenterait le taux d’emploi des
seniors
En
2021, moins de 80 % des 55-59 ans étaient en emploi en France,
(selon
les chiffres de la Direction de l’animation de la recherche, des
études et des statistiques, Dares). Et passé la barre des 60
ans, l’activité salariée s’écroule : un peu plus d’une
personne sur trois occupe un emploi (38 % pour les 60-64 ans).
Un grand nombre de personnes sont donc aujourd’hui déjà sans
emploi avant d’avoir atteint l’âge de la retraite.
« Il
y a bien un effet mécanique du taux d’emploi des seniors parce que
vous obligez une partie des personnes qui peuvent avoir un emploi à
le garder. Si vous reculez l’âge de la retraite, près des deux
tiers des personnes qui sont en emploi à 62 ans peuvent espérer le
rester encore un à trois ans de plus », répond
l’économiste Michaël Zemmour. L’autre tiers ne pourront pas
continuer à travailler, pour cause d’incapacité, de licenciement,
de discrimination à l’embauche… « En même temps qu’on
augmente le taux d’emploi, on va augmenter le nombre de seniors au
chômage, en invalidité, en longue maladie ou tout simplement
inactifs et qui ne sont pas à la retraite », résume le
chercheur. Et donc nécessitant d’autres formes de dépenses
sociales.
Le
maître de conférences estime donc qu’un recul de l’âge légal
entraînerait, mécaniquement, « une augmentation assez
forte de la précarité notamment dans les catégories les plus
populaires, les ouvrières et les ouvriers. C’est l’angle mort de
toutes les présentations au gouvernement. »
N°4 :
Cette réforme serait plus juste pour les petites retraites
Emmanuel
Macron promet une retraite minimum à 1100 euros. Le ministre du
Travail, Olivier Dussopt, a de son côté parlé dans Les
Échos
d’aller
« au-delà
de 1100 euros »,
se passant de détailler le chiffre. « Ce
que nous portons, c’est en fait une retraite minimum, pour une
carrière complète, autour des 85 % du Smic net »,
a-t-il précisé. 85 % du Smic net, c’est aujourd’hui
1129,69 euros.
Il
existe déjà un minimum de retraite prévu dans la loi depuis 2003,
censé être d’au moins 85 % du Smic. « Mais
cela n’a jamais été appliqué, ces dispositions n’étant pas
contraignantes »,
rappelle
la CGT. Le syndicat signale aussi que 1100 euros, c’est
« tout
juste au niveau du seuil de pauvreté ».
Pour la confédération syndicale, « aucune
retraite ne devrait être inférieure au Smic pour une carrière
complète ».
D’autres
aides existent pour les personnes qui n’ont pas suffisamment
cotisé. L’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa),
destinée aux personnes aux carrières incomplètes ou n’ayant pas
cotisé, s’élevait en 2022 à 953,45 euros maximum, soit 148 euros
en dessous du seuil de pauvreté. En 2020, 635
000 personnes vivaient avec le minimum vieillesse ou l’allocation
de solidarité aux personnes âgées.
Si
le taux de pauvreté reste plus faible chez les personnes âgées que
dans la population active (8,6 % contre 14,8 %), certaines
catégories de retraités sont en état de grande précarité. C’est
le cas des personnes les plus âgées, comme l’explique l’Insee,
« notamment en raison d’une proportion plus importante de
veuves ayant eu des carrières incomplètes, voire ne bénéficiant
que d’une pension de réversion. »
N°5 :
Il faudrait décaler l’âge de départ, car on vit plus longtemps
D’après
les projections démographiques 2021-2070 de l’Insee sur lequel se
base le COR, il est vrai que la population devrait vivre plus
longtemps en France dans les décennies à venir. À l’âge de 60
ans, l’espérance de vie des femmes était de 27,5 ans en 2021
(soit 87,5 ans). Elle atteindrait 29 ans en 2040 et 31,3 ans en 2070.
Celle des hommes de 60 ans était d’encore 23 ans en 2021 et
atteindrait 25,6 ans en 2040 et 29,3 ans en 2070. Mais les hommes
ouvriers vivent en moyenne six ans de moins que les cadres [1].
Et
dans quel état de santé vivra-t-on si l’horizon de la retraite
devait s’éloigner ? L’espérance de vie dite en bonne
santé, sans incapacité, est aussi en augmentation, signalait
la Drees l’année dernière. En 2020, une femme de 65 ans
pouvait espérer vivre encore 12,1 ans sans incapacité ; un
homme 10,6 ans. Mais d’après une étude
des économistes de la santé Thomas Barnay et Éric Defebvre, on
a plus de chance de vieillir en bonne santé, physique et mentale,
quand on est à la retraite que quand on est forcé de continuer à
travailler.
« Pour
les personnes confrontées à des contraintes physiques, la retraite
améliore principalement la santé générale, tandis que pour les
personnes ayant subi des contraintes psychosociales, elle diminue
plus sensiblement l’anxiété et la dépression, ont constaté
les chercheurs. Les effets bénéfiques les plus visibles de la
retraite sont observés dans la population masculine non diplômée
et exposée à des contraintes physiques », expliquent-ils
encore. « Les gens vivent plus longtemps parce qu’on
travaille moins longtemps. Il y a un lien direct », défend
aussi Thomas Vacheron, responsable retraite pour la CGT.
N°6 :
Il y aurait urgence à réformer
Vite,
la réforme ne peut plus attendre. C’est un des éléments répétés
à l’envi par les représentants de la majorité. Dans les faits,
que risque-t-on ? « Le système n’est pas au bord de
la faillite. Il n’y a à la fois pas d’urgence et pas de
danger », répond Michaël Zemmour.
Alors,
pour quelle raison le président Emmanuel Macron souhaite-t-il
réformer à tout prix notre système de retraite ? L’économiste
avance une explication : « Le gouvernement pose cette
réforme comme urgente pour se servir de la réforme des retraites
afin de compenser les baisses d’impôts aux entreprises. En
accordant beaucoup de baisses d’impôts de production dans les
dernières années, il s’est engagé à récupérer de l’argent
sur la réforme pour compenser ces baisses. C’est ça qui la rend
urgente. Ce n’est ni la situation du système de retraite ni la
situation du marché du travail. »
N°7 :
Nos voisins auraient déjà reculé l’âge de départ
Sur
l’âge légal de départ à la retraite, la France, en comparaison
de nos voisins européens, se situe « plutôt dans la
moyenne basse, reconnaît l’économiste Michaël Zemmour. Même
si les réformes qui sont encore en cours vont nous amener à avoir
un âge moyen de la retraite qui augmentera. Peut-être qu’une des
différences réside dans le fait que nos voisins européens ont
moins de difficultés du côté de l’emploi des seniors, et
notamment de la santé au travail », ajoute-t-il.
Sauf
exception, liée à la durée de carrière, la pénibilité, ou
l’invalidité, l’âge d’ouverture des droits à la retraite au
1er janvier 2022 était de 62 ans aux États-Unis, en France, en
Suède et dans le régime collectif obligatoire japonais pour les
femmes (64 ans pour les hommes) ; 65 ans en Belgique et dans le
régime universel de base japonais ; 65 ans et 10 mois en
Allemagne ; 66 ans au Royaume-Uni ; 66 ans et 2 mois en
Espagne ; 66 ans et 4 mois aux Pays-Bas, et 67 ans en
Italie [2].
La
France est-elle donc une éternelle retardataire de la réforme des
retraites ? Michaël Zemmour suggère plutôt de comparer, pour
une vision plus juste, les âges de départ sans décote. La décote
c’est la baisse du niveau de la pension pour celles et ceux qui
partent avant d’avoir validé le nombre d’années nécessaires
pour une pension complète. En France, à partir de 67 ans, il n’y
a pas de décote, même si on n’a pas le nombre d’années de
cotisation exigé.
« En France, on a un âge légal et
puis on a un âge sans décote, de 67 ans. Par rapport aux pays
européens, c’est plutôt cet âge-là, de la retraite sans décote,
qu’on pourrait comparer », explique-t-il. Et là, la
France se retrouve au niveau des pays avec les âges les plus élevés,
au-delà de l’Allemagne et au niveau de l’Italie.
N°8 :
La réforme profiterait aux femmes
Les
inégalités femmes-hommes s’observent aussi dans l’accès à la
retraite. Selon l’Insee, en France, les
femmes partent en retraite en moyenne sept mois après les hommes.
Le départ se fait en moyenne à 62 ans et 7 mois pour les femmes et
62 ans pour les hommes. Si l’écart se « réduit
progressivement au fil des générations »,
précise l’Insee, ce dernier reste important.
« Même
en considérant les départs récents en retraite, l’inégalité
reste importante : la pension moyenne des femmes est inférieure
de 33 % à celle des hommes »
Non
seulement les femmes doivent prendre leur retraite plus tard que les
hommes, mais en plus leurs pensions sont inférieures, de 40 %
en moyenne ! « Cet écart s’explique en partie par
des durées de cotisations plus courtes : 56 % des femmes
retraitées de la génération 1950 ont validé une carrière
complète contre 72 % des hommes retraités de la même
génération », précise l’Insee. L’écart est aussi dû
« à la nature de l’activité professionnelle exercée par
les femmes, souvent moins rémunératrice. »
Reste
que l’écart de niveau des retraites des femmes comparées à
celles des hommes est bien supérieur à celui des salaires,
inférieurs en moyenne de 22 % à ceux des hommes. « De
fait, la retraite amplifie les inégalités de salaires »,
analyse
Christiane Marty, membre du Conseil scientifique d’Attac et de la
Fondation Copernic dans une note. « Même
en considérant les départs récents en retraite, l’inégalité
reste importante : la pension moyenne de droit direct des femmes
de la génération 1953 est encore inférieure de 33 % à celle
des hommes »,
ajoute-t-elle.
Sur
l’annonce de ne pas augmenter l’âge d’annulation de la décote,
Christiane Marty n’est pas convaincue. Plus de femmes que d’hommes
sont aujourd’hui touchées par une décote, pointe la membre
d’Attac : 8 % des femmes (pour la génération 1950) et
6 % des hommes. « Le montant de la décote est plus
important en moyenne pour les femmes. Pour éviter de la subir, ce
sont 19 % des femmes contre 10 % des hommes qui ont attendu
l’âge auquel la décote ne s’applique plus pour liquider leur
retraite », précise-t-elle.