mardi 24 novembre 2015
lundi 23 novembre 2015
Le plus grand espoir
Les traces de peinture à la chaux, la
cuvette ébréchée, les hardes, la pauvre chaise, roulée par la mer
sans bord de mon herbe, ne le céderont en rien au décors
impeccables, aux riches toilettes. Il n’est rien qui vaille que
cela change et rien ne vaudrait plus rien si cela changeait. Le plus
grand espoir, je dis celui en quoi se résument tous les autres, est
que cela soit pour tous et que pour tous cela dure ; que le don
absolu d’un être à un autre, qui ne peut exister sans sa
réciprocité, soit aux yeux de tous les seule passerelle naturelle
et surnaturelle jetée sur la vie.
André Breton, L’amour fou
Comment défendre Paris
A leur retour Panurge
consideroit les murailles de la ville de Paris, & en irrision
dist à Pantagruel. Voy ne cy pas de belles murailles, pour garder
les oysons en mue? Par ma barbe, elles sont competentement meschantes
pour une telle ville comme est ceste cy, car une vasche avecques ung
pet en abattroit plus de six brasses. O mon amy, dist Pantagruel,
scez tu pas bien ce que dist Agesilaus, quand on luy demanda:
Pourquoy la grande cité de Lacedemone n'estoit pas ceincte de
murailles? Car monstrant les habitans et citoyens de la ville tant
bien expers en discipline militaire, tant forz & bien armez.
Voicy, dist il, les murailles de la cité. Signifiant qu'il n'est
murailles que de os, et que les villes ne sçauroient avoir muraille
plus seure & plus forte que de la vertuz des habitans. Ainsi
ceste ville est si forte par la multitude du peuple bellicqueux qui
est dedans, qu'ilz ne se soucient point de faire aultres murailles.
Et davantaige, qui la vouldroit emmurailler comme Strasbourg ou
Orleans, [ou Carpentras,] il ne seroit possible, tant les frays
seroient excessifz. Voire mais, dist Panurge, si faict il bon avoir
quelque visaige de pierre quand on est envahy de ses ennemys, et ne
feust ce que pour demander, qui est là bas? Et au regard des frays
enormes que dictes estre necessaires si l'on la vouloit murer, si
messieurs de la ville me veullent bien donner quelque bon pot de vin,
ie leur enseigneray une maniere bien nouvelle, comment ilz pourront
bastir à bon marché.
Et comment? dist Pantagruel. Ne le dictes donc pas, respondit Panurge, si ie vous l'enseigne. Ie voy que les callibistrys des femmes de ce pays, sont à meilleur marché que les pierres. D'iceulx fauldroit bastir les murailles en les arrangeant en bonne symmetrie d'architecture, & mettant les plus grans au premiers rancz, et puis en taluant à doz d'asne arrangeant les moyens & finablement les petitz. Et puis faire ung beau petit entrelardement à poinctes de diamens comme la grosse tour de Bourges, de tant de vitz qu'on couppa en ceste ville es pouvres Italiens à l'entrée de la Reyne. Quel diable desferoit une telle muraille? Il n'y a metal qui tant resistat aux coups. Et puis que les couillevrines se y vinssent froter. Vous en verriez par dieu incontinent distiller de ce benoist fruict de grosse verolle menu comme pluye. Sec au nom des diables. Davantaige la fouldre ne tomberoit iamais dessus. Car pourquoy? ilz sont tous benitz ou sacrez. Ie n'y voys qu'ung inconvenient.
Ho ho ha ha ha, dist Pantagruel. Et lequel? C'est que les mousches en sont tant friandes que merveilles, & se y cueilleroient facillement & y feroient leur ordure, & voilà l'ouvrage gasté & diffamé. Mais voicy comme l'on y remedroit. Il fauldroit tresbien les esmoucheter avecques belles quehues de renards, ou bons gros vietz d'azes de Provence. Et à ce propos ie vous veulx dire, nous en allant pour soupper ung bel exemple.
Et comment? dist Pantagruel. Ne le dictes donc pas, respondit Panurge, si ie vous l'enseigne. Ie voy que les callibistrys des femmes de ce pays, sont à meilleur marché que les pierres. D'iceulx fauldroit bastir les murailles en les arrangeant en bonne symmetrie d'architecture, & mettant les plus grans au premiers rancz, et puis en taluant à doz d'asne arrangeant les moyens & finablement les petitz. Et puis faire ung beau petit entrelardement à poinctes de diamens comme la grosse tour de Bourges, de tant de vitz qu'on couppa en ceste ville es pouvres Italiens à l'entrée de la Reyne. Quel diable desferoit une telle muraille? Il n'y a metal qui tant resistat aux coups. Et puis que les couillevrines se y vinssent froter. Vous en verriez par dieu incontinent distiller de ce benoist fruict de grosse verolle menu comme pluye. Sec au nom des diables. Davantaige la fouldre ne tomberoit iamais dessus. Car pourquoy? ilz sont tous benitz ou sacrez. Ie n'y voys qu'ung inconvenient.
Ho ho ha ha ha, dist Pantagruel. Et lequel? C'est que les mousches en sont tant friandes que merveilles, & se y cueilleroient facillement & y feroient leur ordure, & voilà l'ouvrage gasté & diffamé. Mais voicy comme l'on y remedroit. Il fauldroit tresbien les esmoucheter avecques belles quehues de renards, ou bons gros vietz d'azes de Provence. Et à ce propos ie vous veulx dire, nous en allant pour soupper ung bel exemple.
François Rabelais, Pantagruel.
dimanche 22 novembre 2015
Péremption
Beaucoup d'entre nous sont dans la situation d'un homme qui ne pourrait plus écrire à ses amis. Non parce qu'il n'aurait rien à leur dire, mais parce que son langage serait périmé.
Georges Perros, Papiers collés 1.
samedi 21 novembre 2015
Se souvenir de Yànnis Ritsos (1909-1990)
C’était cela notre amour
il partait, revenait, nous rapportait
une paupière baissée, infiniment lointaine,
un sourire figé, perdu
dans l’herbe du matin ;
un coquillage étrange que notre âme
essayait de déchiffrer à tout moment.
C’était cela notre amour, il progressait lentement
à tâtons parmi les choses qui nous entourent,
afin d’expliquer pourquoi nous refusions la mort
si passionnément.
Nous avions beau nous accrocher à d’autres tailles,
enlacer d’autres nuques, éperdument
mêler notre haleine
à l’haleine de l’autre,
nous avions beau fermer les yeux, c’était cela notre amour…
rien que le très profond désir
de faire halte dans notre fuite.
vendredi 20 novembre 2015
Souterrains
Mazet se méfiait des pensées nées du souterrain, des portraits qu'il avait dressé des autres alors qu'ils erraient dans ces boyaux. Guimard était le plus douillet, certes, et il devait à cet état de s'être livré ainsi lorsqu'ils croyaient ne plus pouvoir sortir. Pour Soleimani, c'était plus franc : le petit homme avait conservé sa nonchalance jusqu'au plus profond des ténèbres ; le noir avait révélé la dureté de son cuir. Mais il refusait de ne voir en Paulet qu'une souris effrayée. C'était une mère avant tout et c'était de manquer à ses enfants qui l'avait fait trembler. Quant à lui, son absence de peur, la maîtrise dont il avait fait preuve en les guidant, n'était que le symptôme inversé de son inadaptation. Il savait qu'une fois l'électricité de leur mésaventure dissipée, reprendrait le quotidien de ses angoisses. D'une certaine façon, l'âge lui avait montré que la critique la plus fondée que l'on peut adresser à autrui dessine un fidèle portrait de soi-même.
Antoine Samano, L'emprunt Gallinet.
mercredi 18 novembre 2015
Une conversation
Au café, Anna et Brice parlent des mots, de l'erreur, du silence, de l'amour, des bribes et de ce que parler veut dire.
mardi 17 novembre 2015
Travailler
Au point où j'en suis arrivé, je dirai que ce qui m'a paru le plus difficile c'est d'aimer ce qu'on aime, de garder intact le pourquoi d'un choix, pourquoi qui a tendance à se perdre dans les mille et une grottes de nos sollicitations fallacieuses. Aussi bien est-il nécessaire de travailler à cette conservation, et le mot travail n'a guère qu'un sens pour moi : celui-là. Travailler à ne pas faire exprès d'étouffer ce qui nous gêne. Et l'amour gêne.
Georges Perros, Papiers collés II.
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