Nous avons ouvert la maison et posé nos sacs. Sur la place couronnée de marronniers, il y a l'église de pierres grises devant laquelle je jouais gamin. A côté, dans le jardin du baptistère, un pommier frissonne dans la brise.
Le
temps de déjeuner et déjà le soleil nous pousse vers le torrent.
Nous y descendons par une route qui semble immobilisée par la
chaleur. Au fond du vallon, chaque branche se balance comme un salut.
Tu
t'es assise sur un rocher près de la cascade pour regarder cette eau
aux remous cuivrés. Nous nous baignons avant de faire l'amour sous
un énorme rocher. Il me semble que les fées s'arc-boutent aux
écorces et que les vieilles civilités s'épanouissent dans les
coins les plus inattendus du présent.
Lorsque
la nuit vient, le vent a nettoyé les étoiles. Pieds nus, j'écoute
un chien aboyer : sa voix dresse les pourtours de la ferme. Sous ce
ciel, je ne désespère plus des forces que nous glanons dans les
chemins creux.
Depuis
la fenêtre de la salle à manger, je devine Pech Merle où André
Breton manqua son rendez-vous avec l'homme des collines. Que de
chemins seraient nés près de celui qui gagna la rivière, une
poignée de ténèbres serrée contre lui ! Entre l'indésirable et
le chasseur, un millénaire de rêves aurait été semé. Je regagne
notre chambre. Trirème, rafiot, radeau, qu'importe... Je m'allonge
contre toi et notre escadre vogue déjà sur les eaux du Tolerme, ses
coques calfatées aux lichens du Pont-Neuf.
Voilà
le jour et les collines. Je t'ai laissé dormir. Au-dessus de moi, un
milan survole les prés puis, piquant soudain, m'effleure les tempes
dans un parfum de plumes tièdes. Au loin, les volcans annoncent le
beau temps.
Après
le dîner, nous quittons le village pour nous offrir le ciel. J'ai
trouvé un chemin qui mène à une clairière où nous pourrons
étendre nos couvertures. Étayée par la douceur de l'air, ta nuque
repose sur mon épaule. Je suis heureux de trier satellites et
étoiles avec toi. Dans l'écume de notre sillage, l'odeur de ta peau
se mêle à leurs scintillements.
Je
repense à la barque que nous formons sous cet amas d'étoiles. Notre
navire va à la découverte et fera signal de terre bien avant que
nos rêves n'aient été coulés. Nous allons vent arrière et, au
roulis près, c'est un plaisir d'aller comme nous allons.
3 commentaires:
Cher Promeneur,
je me range sous la bannière de Florence, et vous redis ce qu'elle vous écrivait le 9 décembre à 00:09.
Si vos textes sont inédits, c'est une joie de les voir naître, pour ainsi dire. S'ils sont tirés d'un recueil déjà paru, on ne sait s'il faut vous en demander le titre ou continuer à en goûter les extraits que vous nous donnez, au jour le jour.
Permettez-moi de vous dire que j'en admire le style, le rythme ainsi que l'esprit et la grande poésie qui les animent. (Je pèse mes mots...)
Pour le reste, si on a pu dire que Bach avait beaucoup fait pour Dieu, on pourrait en dire autant de Jean François Billeter pour Tchouang-tseu.
Quant au "Vieux Morveux", mieux vaut ne rien en dire.
Pour mille raisons, que vous pouvez comprendre, je ne commente plus depuis belle lurette les articles que je lis sur Internet, quelle qu'en soit la qualité, et n'entretiens plus de discussion "en ligne".
Cela fait un moment cependant que je me retiens de vous écrire, et votre dernier texte, vous le voyez, a vaincu mes réticences.
Au plaisir de vous lire.
À vous,
Vaudey
Cher Vaudey,
vos compliments, que j'ai la faiblesse de croire, m'ont touché en un temps où l'on se demande ce que la poésie, l'amour et la liberté, dans les acceptions que leur donnait Breton, sont encore pour chacun.
Ces fragments d'une carte du tendre bien ancienne n'ont jamais été publiés. Les réactions amicales que j'ai pu lire les concernant vont peut-être me pousser à le faire même si je doute que ce genre d'échos aient la faveur des éditeurs.
C'est en écoutant une émission à la radio, tard un soir, que j'ai connu Billeter ; il parlait avec une intelligence confondante du Yi King. J'ai lu ses Etudes et ses Notes sur Tchouang-tseu et les ai trouvé lumineuses. Comme vous le dites, son travail – et la publication des écrits du vieux chinois par l'Encyclopédie des Nuisances et Ivréa – a beaucoup fait pour maître Tchouang.
Heureux que vous soyez sorti de votre réserve pour me livrer votre sentiment.
Bien à vous
Cher Promeneur,
encore un mot, si vous le voulez bien. Il me semble que vous devez faire cet acte poétique : mettre en forme ce recueil. Vous le devez à cette idée de l'amour, de la poésie et de la liberté qui a été réveillée en vous par Breton, par le vieux Tchouang et d'autres. Je crois que, sur ce plan, il faut ignorer cette époque de malheur.
Souvenez-vous: "L'idée de l'amour allait droit devant elle sans rien voir."
J'espère que vous trouverez un éditeur. Dans le cas contraire, si vous en avez les moyens, vous ferez réaliser vous-même un tirage luxueux de votre livre. Sinon, pour quelques dizaines d'euros, vous en ferez imprimer deux ou trois exemplaires sur du mauvais papier par une de ces imprimeries en ligne où l'on télécharge son ouvrage.
Dans tous les cas, vous en enverrez un à la B.N. où Breton, justement, put lire le seul exemplaire connu à l'époque des Poésies I et II de Ducasse.
Et si je trouve un aven et un mécène pour réaliser ce projet, je le ferai graver dans la terre cuite avec mes recueils. Si vous y consentez.
La terre cuite me paraît un support sûr, qui a fait ses preuves ; et plein d'avenir...
Bien à vous,
Vaudey
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