Et ils auraient été l'un et
l'autre inimitables, si le père n'eût eu le fils pour successeur,
et si le fils n'eut eu le père pour exemple.
Valentin Esprit Fléchier
Ils se tenaient, père et fils, sur le sommet d’une
des collines qui dominaient la petite ville. Pourquoi avaient-ils
arrêté la voiture ici alors qu’un ciel aux nuages noirs, et le
retard qu’ils avaient pris lors des courses, les pressaient de
rentrer ?
Il avait vu son père s’éloigner à la recherche
d’un buisson, silhouette dégingandée dans sa veste de tweed
marron, puis revenir en reboutonnant sa braguette. Son père, à
l’allure de gentlemen anglais, qu’il avait toujours vu les mains
emplies de livres ce qui, somme toutes, n’était pas si étrange
pour un directeur de médiathèque municipale.
La sainte trinité de son père : Joyce, Beckett,
Bataille. Le saint lieu de son père : un bureau aux murs recouverts
de livres. La sainte femme de son père : Irène la douce et ses
mains sans cesse en mouvement. Son père, ce demi-dieu provincial,
auprès de qui il savait trouver les réponses les plus précises aux
questions qu’il se posait.
Son père qui était l’objet, sans le savoir, d’un
culte de la part des employés de la bibliothèque : colères rancies
tissées d’admirations moites s’épanouissant dans le tic-tac
étouffé du grand bâtiment où venait se cultiver 16 % des 21.000
habitants de la ville.
Son père s’immobilisa à ses côtés et fixa son
regard sur les boucles du fleuve autour desquelles était lovée la
ville. C’était le moment. Le fils jeta un coup d'œil à son
profil en bec d’aigle et, plein de l’émouvante naïveté qui
seyait à son âge, dit d’une voix peu assurée :
- En fait, je crois que je sais ce que je veux faire
après le Bac.
Son estomac se serra à l’idée de la phrase qu’il
allait ensuite prononcer car son père, lorsqu’on s’écartait
d'une certaine orthodoxie, prenait un air absent qui laissait son
interlocuteur désemparé, particulièrement quand il s’agissait de
son fils.
- Tu sais que monsieur Sauvat m’a donné ses livres
sur le Moyen Âge ?
- Je sais, fit le père, le regard vague. Notamment cet
admirable exemplaire du Roman de la Rose.
- Eh bien, dit le fils d’une voix un peu étranglée,
on peut dire que c’est un signe.
Le fils repensa aux heures qu’il avait passées,
bambin, dans le bureau de monsieur Sauvat alors que celui-ci
travaillait sur ses manuscrits. Le professeur, qui avait l’apparence
d’un moine aux mains déformés par l’arthrite – il revoyait
son crâne dégarni flottant, comme suspendu par sa couronne de
cheveux blancs, au-dessus de sa table d’architecte –, le gardait
quand ses parents allaient à Paris. Lors de ces après-midi
paisibles, Sauvat qui, quelques éternités auparavant, avait été
archéologue, lui donnait des feuilles de calque sur lesquelles
Laurent détourait les illustrations d’un livre d’heures du XIVe
siècle que le vieil homme abandonnait, confiant, aux doigts
malhabiles du garçon. Heures lentes de l’enfance où, dans l’ombre
poudrée d’or des enluminures, Laurent construisit ses rêves.
- Je veux être médiéviste.
Le regard du père se fixa sur l’horizon. Le fils
tenta de faire de même mais ses yeux ne cessaient de riper sur la
réponse qu’il attendait. L’oracle allait parler et le calme qui
pétrifiait les atomes de ce terre-plein isolé ne présageait rien
de bon.
- Ah, dit le père.
- Oui, dit le fils.
- Peut-être..., commença le père, peut-être
vaudrait-il mieux que tu t’assures un boulot solide.
- Ah, fit le fils.
- Oui, reprit le père. Tu ferais mieux de te trouver un
travail à la Poste, ou dans une administration. L’époque n’est
plus à la rigolade, tu sais.
- Oui, acquiesça le fils en songeant que, certes,
l’époque était loin d’être à la rigolade.
- Enfin, dit encore le père, je ne veux pas non plus
t’interdire quoi que ce soit mais, franchement, ce type d’études
est très difficile. Il faut s’accrocher, avoir un esprit
méthodique, clair. Il y a très peu d’élus.
- J’imagine, dit le fils et ses propres mots furent
comme un bourdonnement de mouche à ses oreilles.
- Eh oui, dit le père. Tu connais l’état de la
recherche en France.
Somme toute, c’était assez simple. Le père avait
raison. Il n’était pas fait pour un tel travail. Il n’était pas
un bénédictin, le genre d’homme qui finit son existence aveuglé
par les encres pâles des incunables. Et puis, le père s’était-il
trompé une seule fois depuis que le fils avait jailli sur cette
terre gaste ? Avait-il déjà failli dans les conseils qu’il
avait toujours généreusement dispensés à son fils ?
Oui, les choses était assez simple pour que le fils,
l’épaule à quelques centimètres de celle du père, reçoive le
message cinq sur cinq : il n’était pas de taille pour marcher dans
ses royales traces. Alors...
Alors, quoi ? Ce que le fils fit de ce saccage
préventif ? De cette délimitation à la serpe du pré-carré
paternel ? Comme tout adepte d’un culte qui, renié par son idole,
doit affronter seul le néant de sa propre liberté, il se bricola un
destin suffisamment mince pour passer sans encombre sous l’ombre de
son ancien dieu. Il quitta le foyer parental dès qu’il eut de quoi
payer un loyer. Il s’arma de lectures, consolida son désespoir
avec l’écoute serrée du White Album des Beatles – il eut
son chemin de Damas, un éclair qui le ramena définitivement à la
surface, sur Dear Prudence - et prit l’ascenseur qui le
menait le plus rapidement possible à une étiquette sociale sans
histoire pour devenir un de ces informaticiens aux doigts rapides que
nombre d’entreprises s’arrachèrent au début des années 90.
Il s'installa à Paris, ne vota pas, moins indifférent
à l'habituelle guignolade qu’aux airs d’oracle que se donnaient
les quêteurs de voix. Il croisa une certaine Céline Audibert, place
de l'Odéon, et, ému par son visage de poupée, batailla un peu pour
la rattraper alors qu’elle grimpait dans le bus n° 63 qui menait à
la gare de Lyon et décrocha la timbale – un sourire au halo de
menthol – à l’arrêt du Jardin d’Acclimatation.
Originaire de la Creuse, cette grande brune au corps
de Junon était venue faire ses études de droit à Assas. Elle
logeait dans un studio assez monacal non loin du Luxembourg. Elle
aimait les films de Sautet, sa seule passion avouée, arborait une
frange courte et un air sérieux. Il remarqua vite qu'elle ponctuait
ses phrases de « Tu vois ? » qui semblaient quêter l’approbation
de son interlocuteur. Elle avait un grain de beauté sur le cou, non
loin de la naissance de ses salières, et avait perdu sa mère très
jeune dans un accident de voiture. Elle parlait assez peu de son père
et s'énervait curieusement quand on l'interrogeait sur lui. Sa
grand-mère maternelle semblait avoir occupé une grande place dans
son enfance. Ils se revirent deux fois avant de sceller par un baiser
l'idée, que oui, ils pourraient faire un bout de chemin ensemble.
Assez vite, il regarda Céline avec la sensation de
contempler le roc sur lequel s’appuierait sa vie. Cela tenait entre
autre à ce qu’arrivée à trente ans, Céline avait trouvée sa
forme pérenne, un genre de beauté qui devait beaucoup à la
solidité physique et psychologique de celle qui la possédait.
Comme l'on dit dans les films qu'ils regardaient à
l'époque : ils voyagèrent, prirent des train, travaillèrent dans
des villes étrangères avant de s'installer à Paris et se marier à
la mairie du XIe arrondissement. On ne devait pas être loin de 1998.
Cet automne là, le père mourut d'une embolie
pulmonaire et laissa Irène, la mère, un peu désorientée dans la
grande villa où ils avaient vécu pendant trente ans. Parmi la
cinquantaine de personnes qui s'était déplacée au cimetière pour
rendre hommage au défunt, le fils n'en connaissait qu'une
demi-dizaine : l'oncle Géraud, ses deux filles, et la famille
Massacan qu'il n'avait vu qu'une seule fois dans sa vie à l'occasion
d'un baptême. Le maire et l'adjoint à la culture vinrent dire
quelques mots. Le premier magistrat, un petit homme replet aux mains
virevoltantes, oscilla tout au long de son discours parce qu'il
n'avait rien trouvé de mieux que de grimper sur l'étroite margelle
d'un caveau à demi ruiné. Mobile et lippue, sa bouche avait émis
une série de sons qui fit naître un étrange malaise chez le fils.
Bien que dans une autre tonalité, l'adjoint à la culture, un blond
très pâle en veste mordorée, produisit un identique chapelet
d'incongruités et les quelques mots que prononça un vague cousin,
peu avant la fin de la cérémonie, achevèrent de l'étonner.
Céline, qui se tenait à son bras, avait semblé, elle aussi,
troublée par ces discours car le portrait qu'il lui avait dressé de
son père lui semblait loin du panégyrique esquissé au milieu des
tombes. Le cercueil mis en terre, on vint lui serrer la main. Il lui
semblait qu'on avait célébré la mémoire d'un usurpateur.
Ils demeurèrent quelques jours avec Irène puis
regagnèrent Paris. Dans les semaines qui suivirent, il eut le
sentiment qu'il attendait quelque chose, un signe qui ne serait pas
loin de le délivrer. Rien de semblable ne se produisit. Il sentit
confusément que si la mort de son père n'avait pas fait naître de
vide en lui c'est bien parce que du vide, le père en avait créé
suffisamment entre eux pour que sa disparition ne produise la moindre
ride sur la surface du lac mort qu'avait été leur relation. Il
s'inquiéta simplement pour sa mère, restée seule dans la grande
villa, jusqu'à ce que celle-ci, cornaquée par une copine, adhère à
une dynamique association de randonneurs qui lui évita les tourments
de l'isolement.
Au début de l'été, il eut une conversation avec
Céline. Ils dînaient sur le minuscule balcon de leur appartement.
Au-dessus des toits, le ciel semblait débarrassé de toute
pollution. Céline, peu cuisinière, avait commandé un repas
vietnamien et, autour de leurs bols fumants de Bo Bun, ils avaient
parlé, pour la première fois, d'avoir des enfants.
La conversation avait débuté de façon confuse, ce
qui est étonnant quand on sait la facilité avec laquelle ils
communiquaient. Ils étaient égaux, vivants l'un pour l'autre autant
qu'on peut l'être aujourd'hui. Lui ne rechignait jamais à faire les
courses ainsi que la vaisselle et Céline l’accompagnait souvent
lors de son jogging hebdomadaire au parc des Buttes Chaumont. Ils
partageaient une égale passion pour les voyages – ils avaient
visité récemment la Birmanie et la Norvège – ainsi que pour les
séries policières qu’ils engorgeaient à flux réguliers depuis
qu’ils s’étaient abonnés au câble.
À y repenser, ils avaient convenu qu'une influence
extérieure avait pesé sur cette conversation. Quelque chose les
avait amené à ne pas prononcer les mots qu'ils désiraient, au
point de se disputer des positions qu'aucun d'eux pourtant ne
souhaitait défendre. Cela avait été étrange, cette force qui
s'était emparé de leur esprit. Pourtant, malgré leur frayeur, ils
n'avaient guère poussé plus avant l'inspection de cet élan. On le
sait, les nouvelles générations n'aiment rien moins que
l'introspection. Ils surent d'autant moins ce qui les avait empêchés
qu'après un quart d'heure de ces incompréhensions, ils avaient
convenu avec soulagement qu'ils ne désiraient pas d'enfants.