vendredi 30 octobre 2020

Grand capital

 


Le collègue des Pas perdus résume bien la situation : "Les politiciens au pouvoir depuis une vingtaine d'années et les hauts fonctionnaires ont ignoré les personnels hospitaliers qui, d'une part, dénonçaient les méthodes de gestion de l'hôpital public calquées sur celles des cliniques privées, et, d'autre part, alertaient sur les difficultés à gérer une simple épidémie de grippe". On trouvera la suite de ses réflexions ici.

mercredi 14 octobre 2020

Orwell, trahi


Glané sur le site de l’éditeur Agone, qui a publié plusieurs textes et correspondances de George Orwell, cet entretien entre Claude Rioux, des éditions de la rue Dorion, et Thierry Discepolo, directeur des éditions Agone.  

Où l’on cause de la nouvelle et mauvaise traduction de 1984 chez Gallimard...

 

— Les éditions Gallimard ont fait paraître en mai 2018 une nouvelle traduction du chef-d’œuvre de George Orwell, 1984. Pourquoi à ce moment-là ?

— Les écrits d’Orwell entrent en 2020 dans le domaine public. Gallimard a anticipé la date à partir de laquelle, en tant qu’éditeur, il perdait l’exclusivité sur son best-seller. Il tente d’imposer une nouvelle traduction avant que d’autres paraissent. Et comme il se doit dans le monde feutré des lettres françaises, cette réalité bassement matérielle est masquée sous une exigence littéraire. Ce qu’explique, sur commande, la nouvelle traductrice Josée Kamoun : « Il est d’ailleurs très sain, vital même, de pouvoir entendre résonner cette œuvre fondamentale de plusieurs manières. » Il faudrait lui demander pourquoi Gallimard n’a pas soutenu plus tôt cette exigence saine et même vitale de résonance plurielle en permettant la circulation d’autres traductions ?

— Pourquoi Gallimard n’a-t-il pas fait traduire d’autres livres d’Orwell ?

— Il est notoire que chez Gallimard personne ne s’est jamais vraiment intéressé à l’œuvre d’Orwell, dont l'importance littéraire a toujours été négligée, l’intérêt politique méprisé et les aspects philosophiques ignorés. Une situation devenue flagrante depuis que les éditions Champ libre (désormais Ivrea) ont repris la traduction française de l’œuvre d’Orwell à partir du début des années 1980.
    Quinze avant la première traduction de 1984 en 1950, Gallimard avait fait traduire, plus ou moins mal et sous des titres plus ou moins fantaisistes, une série de titres : Down and out in Paris and London (1933) devenu La Vache enragée en 1935 ; Homage to Catalonia (1938), interprété en La Catalogne libre en 1955 ; Keep the Aspidistra Flying (1936), traduit Et vive l’aspidistra !, en 1960 – la même année qu’est édité un recueil d’Essais choisis. Après avoir été titré Les Animaux partout chez O. Pathé en 1947, Animal Farm (1945) sera, en 1964, La République des animaux chez Gallimard – qui ne reprend ni Burmese Days, traduit en 1946 en La Tragédie birmane aux éditions Nagel, ni Coming up for air, paru sous le titre Journal d’un Anglais moyen chez Amiot-Dumont en 1952.
    À partir de 1981, les éditions Champ Libre font retraduire tous ces titres en ajoutant Le quai de Wigan, Chroniques en temps de guerre et surtout les Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, indispensables quatre volumes (et 2 500 pages) d’Essais,, articles, lettres coédités avec l’Encyclopédie des nuisances à partir des années 1990. Paraîtront ensuite, à la Librairie générale française, Une fille de pasteur (2008) et, aux éditions Agone, A ma guise, Chroniques, 1943-1947, Ecrits politiques, Une vie en lettres, Correspondance 1903-1050. Nous sommes loin des vingt volumes que composent les Complete Works (édités sous la direction de Peter Davison en 1998), mais c’est plus qu’appréciable. Et surtout, le travail ayant été bien fait, il n’est pas nécessaire de le refaire…

— Pourquoi Gallimard n’a-t-il fait retraduire 1984 qu'en 2018 ?

— Dans les années 1970, les éditions de Gérard Lebovici ont convaincu les agents littéraires chargés de l’œuvre d’Orwell qu’il était temps de l’éditer sérieusement en français. Mais Gallimard s’accrochait à ses droits tout en refusant de faire retraduire les livres qu’il exploitait (dans des traductions de plus en plus honteuses) sans vouloir non plus s’engager à faire traduite sur les quatre volumes d’essai parus en 1968 et toujours pas édités en France. À ce qu’on dit, Gallimard aurait finalement négocié l’abandon des autres titres d’Orwell contre la conservation de son best-seller, 1984 – qui ne fut donc jamais retraduit… Ce qui ne révèle pas seulement le primat de la raison économique, mais aussi le peu de considération pour l’œuvre.

— Il semble pourtant que les raisons de retraduire ce roman ne manquaient pas. Dans Orwell Le pouvoir de la vérité de James Conant, un livre paru en 2012 aux éditions Agone sur les questions philosophiques que pose 1984, le traducteur et préfacier Jean-Jacques Rosat ne note-t-il pas, non seulement l’absence de phrases entières, mais une telle imprécision dans la traduction de certaines phrases qu’il dut les retraduire pour les intégrer dans l’argumentaire de l’auteur ?

— En effet. Ce livre est la réponse critique que James Conant donne à l’interprétation par Richard Rorty de 1984. Conant défend l’idée que, pour Orwell, « la capacité à produire des énoncés vrais et la capacité à exercer sa liberté de pensée et d’action sont les deux faces d’une même pièce de monnaie. La préservation de la liberté et la préservation de la vérité représentent à ses yeux une seule et indivisible tâche, qui est commune à la littérature et à la politique». Pour lui, 1984 est un roman qui expérimente la destruction du lien essentiel entre vérité objective et liberté. On comprend que la précision soit indispensable pour comprendre le propos du roman.

— Quelques exemples ?

— D’abord une erreur qui rend incompréhensible le monde de 1984, où les prolétaires représentent 85 % de la population, et non 15 %, comme la traduction française [de 1950] l’affirme. Et cela de réimpression en réimpression depuis soixante-huit ans ! Ce point modifie la vision qu’on a de toute l’organisation sociale de l’Océanie : à l’inverse de l’URSS sous Staline (qu’on érige souvent, un peu vite, en modèle exclusif du roman d’Orwell), où le plus grand nombre subissait l’ordre totalitaire, en Océanie, seuls les membres du parti, une minorité de la population, sont soumis à surveillance. Ensuite, l’absence de quarante-deux phrases et de morceaux entiers de dialogues a été repérée par la traductrice de notre édition de 1984. Enfin des contresens sur des points importants, comme « C’était là le raffinement suprême : se rendre consciemment inconscient [Consciously to induce unconsciousness] », et non « persuader consciemment l’inconscient ». Ou bien : « Si nous prenons soin de la liberté, la vérité peut prendre soin d’elle-même [If we take care of freedom, truth can take care of itself] » et non « Veillons sur la liberté, et la liberté veillera sur elle ». Ou encore « Tout ce qu’il vous fallait, c’était une série de victoires sans fin sur votre propre mémoire [All that was needed was an unending series of victories over your own memory] » et non « Avoir en mémoire une interminable série de victoires ».

— Dans l’article qu’il donne au Figaro à l’occasion de la parution de la nouvelle traduction de 1984 aux éditions Gallimard, Sébastien Lapaque affirme n’avoir jamais entendu dire, « même de lecteurs à la dent dure », que la traduction de 1950 était fautive. Pourtant, il prend très au sérieux l’œuvre d’Orwell, jugeant même que, « dans l’épaisse nuit du siècle, la seule urgence est de lire enfin sérieusement ses Essais, articles et lettres ».

— Il a bien raison ! Son article est indéniablement le meilleur de la série parue dans la grande presse à l’occasion de la parution de cette traduction (et même avant). Mais ce sur point, on peut dire qu’il se trompe. D’autant plus si on doit prendre au sérieux la pensée politique d’Orwell – comme il semble le faire. Mais il a indéniablement raison lorsqu’il écrit que, d’une manière générale, les choix de traduction d’Amélie Audiberti sont plutôt justes et que Josée Kamoun fait souvent des « choix étranges », y compris littéraires.

— Cette appréciation diverge à peu près complètement de celle qu’a portée l’ensemble (ou presque) de la presse sur cette nouvelle traduction…

— C’est le moins qu’on puisse dire. Jusqu’à mi-mai, les premiers articles parus (AFP, France Info, Europe 1, etc.) reproduisent plus ou moins servilement le prière d’insérer fourni par l’éditeur. Puis deux couacs ont retenti au milieu de cet écho monocorde. Vous avez parlé de celui de Sébastien Lapaque qui, dans Le Figaro, désavoue la nouvelle traduction et, crime de lèse-littérature, renvoie le lecteur vers l’œuvre politique d’Orwell. Et le même jour, Arnaud Viviant poste un tweet meurtrier : « Je ne m’attendais à rien de bon, mais c’est encore pire. La nouvelle traduction de 1984 chez #Gallimard est tout simplement scandaleuse. Le Ministère de la vérité n’aurait pas fait mieux. » Autrement dit, à la fois un désaveu littéraire est une accusation de trahison de la part d’un critique littéraire très en vue…

— Certes, mais les médias n’ont pas suivi cet anathème…

— Bien sûr. Presque aussitôt Télérama publiait une recension enthousiaste et donnait la parole à « la très talentueuse » traductrice ; qu’on allait retrouver ensuite dans L’Obs puis sur France Culture, etc. Enfin, début juin, Le Monde des livres doublait un nouvel entretien obligeant par un article de complaisance commandé à Pierre Ducrozet. Ce jeune écrivain, édité chez Grasset et Actes Sud, a décroché en 2017 le prix de Flore, fondé en 1994 par Frédéric Beigbeder et décerné chaque novembre dans le café (parisien) éponyme. Tout est dit…

— Au milieu de ce concert, on a tout de même pu entendre un autre « couac » d’ampleur : celui de Jean-Jacques Rosat, qui invalide à peu près tous les choix de la nouvelle traduction commandée par Gallimard.

— En effet. Dans cet article remarquable – qui poursuit le travail que ce philosophe a accompli dans la collection qu’il a dirigée aux éditions Agone et en particulier sur la pensée politique de George Orwell –, Rosat démontre à quel point la volonté de « moderniser », le primat « esthétique » et surtout le confinement de la traductrice au « littéraire » ont été sources d’erreurs.

Quelques exemples ?

— La traduction de « Thought Police » par « Mentopolice » plutôt que par « Police de la pensée ». Pour Rosat, « la police en question ne traque pas le mental, encore moins les mentalités ou le psychisme. Elle traque des pensées, celles qui sont non conformes ». Quant aux « Thoughtcrimes », il ne s’agit en rien de « Mentocrimes », c’est-à-dire des « crimes mentaux subjectifs », mais bien de « crimes de pensée qui existent objectivement, sont communicables et partageables, peuvent circuler sous forme d’écrits, de paroles, ou simplement loger dans une tête ». Pour Rosat encore, ces pensées ont une vie qui leur est propre : « On peut lutter contre elles, tenter de les repousser ; mais souvent elles reviennent malgré soi, jusque dans le sommeil. »
    Mais l’erreur la plus significative (et la plus grave) est sans doute la traduction de « Newspeak » par « néoparler ». Pour défendre son choix, Josée Kamoun explique : « Si Orwell avait voulu créer la Newlang, il l’aurait fait. Mais il a créé le Newspeak, qui n’est pas une langue, mais une anti-langue. » Pourtant, le Newspeak n’est pas seulement un parler : il s’écrit aussi – et même, dans le roman, il s’écrit surtout. Et c’est une langue, avec un vocabulaire, des règles de grammaire et un dictionnaire, même si, comme le définit l’un des personnages du roman, linguiste spécialiste de la novlangue, c’est « la seule langue au monde dont le vocabulaire diminue chaque année». Ainsi en appendice du roman se trouvent bien, écrits par Orwell, les « Principes de la novlangue » : une langue « conçue pour satisfaire les besoins idéologiques de l’angsoc, ou socialisme anglais. En 1984, personne n’employait encore exclusivement la novlangue pour communiquer, que ce soit à l’oral ou à l’écrit. Si les éditoriaux du Times étaient écrits dans cette langue, il s’agissait néanmoins d’un tour de force réservé à un spécialiste. La novlangue devait avoir totalement supplanté l’ancilangue (ou anglais standard, comme on devrait l’appeler) aux alentours de 2050. La version en usage en 1984, compilée dans les neuvième et dixième éditions du dictionnaire de novlangue, n’était que provisoire et contenait nombre de mots superflus et de formes archaïques destinés à être supprimés par la suite. Nous analyserons ici la version finale et optimisée matérialisée par la onzième édition du dictionnaire. »
    Comme le montre encore Rosat, « la traduction par “néoparlé” détourne l’attention de cet enjeu crucial qu’est, pour Orwell, la relation entre langue et pensée », car la novlangue est bien « la langue officielle de l’Océanie », que ses habitants sont destinés à parler, à écrire, avec laquelle ils vont penser, ou plutôt ne plus pouvoir penser. Sur un point crutial, Rosat montre les conséquences de l’écart entre les préoccupations (étroitement littéraires) de Josée Kamoun et la pensée du roman : « “Avec le sentiment […] d’énoncer un axiome capital, [Winston] écrit : ‘La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Qu’elle soit accordée, et le reste suivra.’”, Mais dans l’original, la dernière phrase est : “If that is granted, all else follows.” Donc pas “elle”, mais “cela that”. L’erreur est évidente : ce n’est pas la liberté qui doit être accordée, comme le voudrait Josée Kamoun, mais l’axiome – l’axiome qui pose “que la liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre”. […Orwell] définit la liberté par l’accès à la vérité ; si la vérité disparaît, la liberté meurt ». En rendant impossibles cette analyse et la « novlangue » qui en est au cœur (un concept devenu courant dans la langue française), la nouvelle traduction tombe en effet sous la critique d’Arnaud Viviant : Gallimard se comporte en ministère de la Vérité. Autrement dit, cette traduction de
1984 relève de la novlangue, c’est-à-dire de la transformation d’un vocabulaire riche, précis, inscrit dans l’histoire sociale et politique, par des « néomots » vides. Ainsi, comme on dit de la novlangue de 1984, « la langue que ses habitants sont destinés à parler, à écrire, avec laquelle ils vont penser, ou plutôt ne plus pouvoir penser », avec cette nouvelle traduction, ses lecteurs n’auront plus les moyens de penser avec le roman d’Orwell…

— Tandis qu’il condamne sans appel les erreurs « sémantiques » de Josée Kamoun, Rosat loue en même temps cette nouvelle traduction comme « un événement : le monde littéraire français reconnaît enfin ce livre comme un authentique roman ». N’est-ce pas curieux ?

— À plusieurs titres. Comme si on pouvait correctement traduire un roman sans avoir rien compris de la pensée de l’auteur ? Ou, pire, si on l’a comprise, en la travestissant au point de la détruire ? Voilà bien une illustration de la religion littéraire française que sert Josée Kamoun et dont Gallimard a fondé le clergé. Dans cette conception, le sens importe moins que le style et les références politiques doivent être neutralisées. Un jugement d’autant plus inattendu de la part de Rosat qu’il est, sans conteste, l’un de ceux qui a le plus clairement montré la profondeur philosophique de l’œuvre d’Orwell en général, et de ce roman en particulier.


jeudi 1 octobre 2020

Le beau discours

 


De nos jours, un étudiant en économie politique, ou un adepte de la philosophie des gazettes, s'empresserait de justifier ce changement : les bonnes mœurs, dirait-il, ne peuvent régner sans les fondements de l'industrie, laquelle, en satisfaisant aux besoins quotidiens et en assurant sécurité et prospérité à toutes les catégories sociales, stabilisera les vertus, et les rendra universelles. Ah ! le beau discours ! Pendant ce temps-là, avec l'industrie arrivent en force la bassesse, la froideur, l'égoïsme, l'avarice, la fausseté et la perfidie mercantile ; les manières et les passions les plus corruptrices et les plus indignes de l'homme civilisé se multiplient sans fin ; et les vertus se font attendre.

Giacomo Léopardi 

 

mardi 29 septembre 2020

De la vérité officielle

 


Mais une vérité officielle, il faut insister sur ce point, sert à tout, sauf à être crue. Disons-le franchement : loin de la mettre en cause, ses lacunes et ses contradictions évidentes ne font que renforcer son prestige menaçant – elles sont, pour ainsi dire, son diadème royal. Un pouvoir qui voudrait vraiment intimider doit afficher un certain degré d'absence de logique, car ses racines plongent dans l'Invisible, le Discutable, l'Incertain. Tout ce que la volonté têtue d'une minorité restitue à la lumière du soleil, y compris la vérité éventuelle, est ravalé au rang des hypothèses. Et les hypothèses, comme on le sait, sont ce que l'intelligence humaine produit de plus périssable : elles s'usent même dans la tête de celui qui les soutient, elles se chevauchent, se contredisent. Même lorsqu'elles peuvent se targuer d'une rigueur semblable à celle des théorèmes mathématiques, rien ne les soustrait à leur irrésistible entropie.

Emanuele Trevi, Quelque chose d'écrit

 

mercredi 16 septembre 2020

L’écologie politique a-t-elle besoin de la collapsologie ?


Le camarade Jacques Luzi nous offre, en primeur, sa recension du dernier numéro de la revue Réfractions, Avis de tempêtes : la fin des beaux jours ? sortie lors du printemps 2020.

Dans ce numéro, Réfractions propose un ensemble de réflexions critiques sur la collapsologie (« science de l’effondrement »), qu’accompagne un texte de l’un de ses principaux promoteurs : Pablo Servigne, également auteur « historique » de la revue. Les différents ne portent pas tant sur l’inventaire des nuisances écologiques engendrées par l’industrialisme, ou sur les difficultés à surmonter (individuellement et collectivement) la coexistence de la catastrophe et du déni de la catastrophe, que sur la prétention d’ériger cet inventaire en prophétie scientifique « innovante », sur le déterminisme naturaliste (proche de la sociobiologie) et l’absence de mise en perspective socio-historique (des idées et des faits), sur la réduction subséquente de la problématique du changement social à la gestion psychologique et technocratique, etc. Ce faisant, ce numéro développe un effort salutaire pour cerner ce qu’est (ou n’est pas) l’écologie politique.

Le texte de David Watson, peu surpris que la montée de l’angoisse puisse « donner de la matière à une discipline académique, une mode éditoriale, des jérémiades sur Youtube, des formes expérimentales de retraites et des activités de consulting » (10), ne s’adresse pas spécifiquement à la « collapsologie ». On y trouve pourtant deux éléments notables pouvant lui être adressés. Le premier est le constat que la « fuite en avant technologique », propre à la civilisation industrielle engendre un société suicidaire vouée à « l’entropie et l’anomie » (13), date au moins des années 1960. Le second est l’idée selon laquelle, même si « Le capital est une hydre, la société de masse un bourbier » (18), « l’une des meilleures façons de prendre en charge le traumatisme lié au climat est de s’engager, d’être actif et d’assumer [son] lien à la Terre » (19).

José Ardillo considère que la collapsologie, par son naturalisme et son déni de l’histoire, peut favoriser l’infantilisation (la déresponsabilisation) et la dépolitisation. La reconnaissance de l’« énorme résilience » (27) dont fait preuve la société industrielle, que renforce les positions étatistes de la gauche « organique », le conduit à relativiser la « pédagogie de la catastrophe ». « Avant d’être une anticipation des maux à venir, l’écologie politique consiste à appréhender ce qui s’est déjà produit et ce qui est en train de se produire » (28) – et de s’y opposer aussitôt. Elle est « inséparable d’une critique de la domination » (34) et de la volonté de pratiquer et d’encourager, à son encontre, la « désertion des habitudes de vie instaurées par le système en place » (souligné par l’auteur, 39). En conséquence, l’anticipation de l’effondrement ne peut ni se prévaloir de la certitude (scientifique), ni constituer une raison nécessaire et suffisante de s’opposer à l’industrialisme (39).

À sa façon, le décroissant Pierre Thiesset rejoint Watson et Ardillo sur le fait qu’il n’a pas fallu attendre les collapsologues pour apprendre « que ce monde se précipitait vers sa ruine » (44) et que la conséquence de leur discours « égocentrique et dépolitisé » (46) est de renforcer le narcissisme produit par la société industrielle. En ce sens, la collapsologie sert plutôt « le renforcement de l’organisation, au détriment de la liberté » (50). En outre, comme y insiste la rédaction de la revue suisse Moins ! : « En oubliant d’analyser les raisons politiques de [l’]effondrement, on renie une partie des conséquences et des effets que celui-ci produit, pour ne parler que d’écologie pure et de « perte de sens ». La tragique conséquence de cette posture amène irrémédiablement à un oubli, voire un mépris, des différents opprimés de ce monde » (61). Une manière de rappeler qu’une société entretient des rapports avec la nature selon les rapports sociaux qui la structure et, qu’en conséquence, « aucun des problèmes écologiques auxquels nous nous affrontons ne pourra être résolu sans un changement social profond » (Murray Bookchin, qui souligne).

Pour Bertrand Louart, ce déni des racines historiques, sociales et politiques, des nuisances industrielles avance masqué sous couvert de scientisme. Un « Positivisme qui, sous prétexte d’objectivité scientifique, en vient à naturaliser l’ordre social existant, c’est-à-dire à neutraliser la charge critique qu’implique le désastre pour la société actuelle au profit de la prophétie scientifique de l’effondrement » (67), présentée comme une issue cathartique contraignant les êtres humains à la survie et l’adaptation. Plutôt que « la lutte contre les fauteurs de désastre » (70) – dont fait partie une composante non négligeable des scientifiques, les « collapsologues » prêchent ainsi « la résignation, l’attente de l’événement purificateur et rédempteur » (78).

Pour servir ce déni, les « collapsologues » semblent détourner de leur sens authentique les œuvres de certains auteurs. Renaud Garcia revient ainsi sur leur usage de la pensée de Kropoktine (1842-1921, savant et communiste libertaire), dont ils ne retiennent que la partie consacrée à la solidarité dans le monde animal, afin d’explorer, dans le cadre de leur naturalisme, les techniques de « gouvernance collaborative » (98). Considérant comme impossible aussi bien un changement social d’origine populaire qu’une réorientation sociale menée par les pouvoirs politiques en place, ils se présentent comme « l’avant-garde d’un nouvel écologisme d’État » conduit par une « caste de sages » (eux-mêmes) (100). Ce faisant, ils éludent la part la plus importante et la plus actuelle de l’œuvre de Kropoktine, montrant non seulement la multitude des formes de coopération dans les sociétés humaines, leur destruction par les États modernes et les conditions de leur renaissance : la critique théorique et pratique de l’aliénation marchande et bureaucratique (108).

Dans son texte, Pablo Servigne revient sur le déroulement de la pensée « collapsologue » (« décrire les faits », « apprendre à vivre avec »), insiste sur son inachèvement et promet des considérations politiques à venir. On a malgré tout du mal à se défaire du sentiment que l’objectif est d’instituer une « totalité œcuménique » (Renaud Garcia, 108) acquise à la gestion de la catastrophe par une technocratie « verte ». Son appel à « enrichir la collapsologie » (94), par exemple, paraît indifférent à la question de savoir ce qu’elle-même est susceptible d’apporter à l’écologie politique déjà existante. Et l’on reste circonspect devant l’affirmation qu’« Il y a encore beaucoup de travail conceptuel avant d’arriver à quelque chose de palpable au niveau politique » (91). Comme si ce type de raisonnement, plaçant l’abstraction conceptuelle (les intellectuels) au-dessus de l’existence concrète (des « gens ordinaires ») et l’homogénéité au-dessus de la diversité, ne faisait pas partie du problème. Comme si les chemins ne se traçaient pas en marchant.

Le succès éditorial et médiatique de la « collapsologie » s’explique probablement par toute une série de facteurs, notamment par la confusion médiatiquement entretenue autour des nuisances industrielles, associées à l’homme « en général » : que l’on songe à l’absence, dans les grands médias, d’informations sur les pratiques industrielles à l’origine de l’accroissement de la fréquence des épidémies, ou à l’instrumentalisation de leurs conséquences auxquels ces médias participent activement et qui conduisent « au renforcement de l’organisation, au détriment de la liberté ». Mais ce succès encourage à coup sûr, consciemment ou pas, les diverses tentatives issues du monde intellectuel pour neutraliser l’écologie politique, initialement développée par des intellectuels déclassés (comme le fut Charbonneau) et des militants dont les réflexions, hier comme aujourd’hui, sont indissociables des pratiques visant à freiner la catastrophe et à se réapproprier, dans l’autonomie, les dimensions culturelles, politiques et matérielles de leur existence.


jeudi 10 septembre 2020

Déclaration de foi




- Vous savez, je suis assez nostalgique d'une époque, peut-être imaginaire, où la littérature était une forme irremplaçable de connaissance du monde, où elle scrutait l'homme et le bousculait, à la recherche d'un bouleversement qui ferait de cette créature un être digne de fouler la terre. L'inouï, l'expérience, l'absolu ont accouché de textes comme Tristram Shandy de Sterne, les Cent vingt journées de Sodome de Sade, le Gargantua de Rabelais, le Journal de Kafka, le Suicidé de la société d'Artaud, La Chevelure sacrifiée de Hrabal... Des textes nés de créateurs qui balançaient entre sainteté et folie. Des êtres qui étaient loin de vouloir l'adhésion du lecteur ! Ces oeuvres étaient complice de la révolte et de la subversion. Comme le dit Emanuele Trévi, la littérature n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, « un catalogue d'intrigues adaptables au cinéma, mais un outrage, un tour de vis destiné à ficher celle-ci au coeur de la vérité ».

Une voix au ton ironique serpenta du coin nord avant d’arriver jusqu’à lui.

- Alors, "c'était mieux avant" ? Il n'y a plus d'écrivain dignes de ce nom ?

- Ils existent. Je pense à Roberto Bolano, à Ricarda Gavelis, à David Bosc, à Paco Ignacio Taibo II, à Pierre Bergougnoux, à Vladimir Makanine... Mais le problème n'est pas là. Nous vivons une époque où la majorité des gens est incapable de comprendre et d'aimer des livres aussi fondamentaux qu'Ulysses de Joyce, que Pétrole de Pasolini, que Coeur de pierre d'Arno Schmidt. Nos conditions de vie ont fabriqué des générations de lecteurs qui, à l'image des électeurs qu'ils sont aussi, attendent la suite. Des lecteurs qui ne demandent que trois choses à un livre : le divertissement, la consolation et la reconnaissance. Le divertissement ? On veut une bonne histoire, quelque chose qui nous fasse oublier notre désolant quotidien. La consolation ? Habitant le XXIe siècle, nous sentons bien le désastre de nos vies quotidiennes et notre peu d'avenir. Notre désarroi, notre impuissance volontaire, nous incitent à chercher des livres qui nous permettent de passer la nuit et de ne plus entendre le bruit de l'effondrement. La reconnaissance ? En petits narcisses survitaminés, nous aimons que les livres nous parlent de nous-mêmes. Nous voulons nous y mirer sans être trop secoués. D'une certaine façon, on aime que l'écrivain nous ressemble ou, à la rigueur, cultive une excentricité de bon aloi qui nous scandalise gentiment. Nous ne souhaitons qu'une chose : que la littérature nous serve des contes qui nous permettent de continuer à dormir debout.

- Merci pour nous !, fit une voix éraillée par une indignation qui ne semblait pas feinte.

- Au contraire !, répondit aussitôt Mazet, stimulé par la colère qu’il percevait dans cette voix. Votre présence ici, face à un type dans mon genre, vous place automatiquement dans la minorité des vivants. Cette cérémonie, quasi primitive, qui nous voit rassemblés autour d’un tas de feuilles au sens plus ou moins clair fait de vous les derniers des mohicans !

La même voix – à l’entendre, à présent, elle semblait s’être rendue aux arguments de Mazet – se mit à graillonner..

- Joyce, Rabelais, Kafka… Vous placez la barre très haut !

- C’est la moindre des choses. Et, pour répondre à votre critique implicite, je ne me compare pas à ces génies. Je suis bien conscient de n’effleurer que leurs semelles. Mais, que voulez-vous, je les préfères comme maîtres à Amélie Nothomb !

Ce qu’il supposa être des fans de la belge poussèrent des « ho » légèrement scandalisés. Une voix, qui semblait être celle d’un adolescent, se mit à bégayer.

- On ne peut pas toujours écrire des chefs d’oeuvre…

- J’en suis la preuve vivante ! Mais, au moins, les ai-je en point de mire. Sinon, à quoi bon.

Parce qu’il était sensible au malaise croissant de la libraire, il décida de donner un peu de mou. Il entama ce qu’il devait décrire plus tard aux sœurs comme une confession réconciliatrice, une forme d’amende honorable et sincère qui gambadait sur les terres de la modestie.

- Il ne faut pas s’y tromper, malgré mes déclarations, je ne suis qu’un de ces « n’importe qui » qui ne bousculent le lecteur que dans les interstices. Vous ne me verrez jamais dans les médias, en tête des ventes ou dans les annales. Je suis un des facteurs Cheval des lettres. Nous ne faisons pas les malins. Nous ne nous opposons pas au déluge des librairies, nous ne luttons pas contre les écrans. D’une certaine façon, nous nous moquons de la reconnaissance. Je ne dis pas que nous ne la goûtons pas quand elle arrive mais, la plupart du temps, nous n’y pensons même pas. Notre gloire est toute locale : des amis, un frère, deux inconnues lisant notre prose devant le camion à frites qui fait face à notre stand au salon des livres de Trifouilli-les-oies. Ce qui importe, c’est d’écrire. Je vous l’ai dit : c’est notre façon de rester propres.

Après un silence, il ajouta :

- Il y a de bonnes chances pour qu’il ne reste pas grand-chose de notre travail mais, au moins, nous ne disparaîtrons pas dans la même poussière que certains.

Antoine Samano, Les enfants de Moloch 

 

mardi 28 juillet 2020

Le passage du Nord-Ouest

 photo : Géraldine Rué

On ferme boutique pour quelques semaines, le temps de récupérer ses forces de travail. On va se remettre à guetter les nuages, la politesse des carpes, les ors des ruisseaux et tout le barnum des étoiles dans les soirs parfumés d'herbe chaude. Un bel été à toutes et à tous, donc.


jeudi 23 juillet 2020

Les gens de mon espèce


Ce qui fait que les gens de mon espèce comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n'est pas le talent de prédire des événements spécifiques, mais bien la capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons.

George Orwell


lundi 20 juillet 2020

Une bibliothèque verte



Les camarades de Pièces & Main d’Oeuvre ne chôment pas cet été et offrent aux personnes soucieuses de se cultiver l’occasion d’ébaucher, ou de renforcer, les premiers jalons de leurs humanités. On trouvera ainsi sur leur site les premières notices de leur Bibliothèque verte ; notices proposées à l’attention de celles et de ceux qui, partisans de la bonne vieille cause, et ennemis déclarés de ce monde tel qu’il ne va plus, luttent comme ils le peuvent pour « la défense du vivant politique dans un milieu vivant ». 
 
Cette bibliothèque, qui consacre ses premières notices à Epicure, Theodore Kaczynski, Jacques Tati et Jaime Semprun a pour but de restaurer ou, tout du moins, de rappeler l’histoire et les idées de ce « parti » sans chefs ni statuts, composés d’écologistes radicaux, d'anti-industriels et d'anti-autoritaires. Comme le disent leurs auteurs : « Pour que nous puissions répandre nos idées et l’histoire de nos idées, il nous faut les connaître nous-mêmes. Et l’on verra alors que nous disposons d’un héritage intellectuel et artistique d’une richesse et d’une ancienneté merveilleuses au regard des misérables courants industrialistes et saint-simoniens ».



vendredi 17 juillet 2020

Une lettre



Le propos de mon dernier roman [1984] n'est PAS d'attaquer le socialisme ou le parti travailliste britannique (que je soutiens), mais de dénoncer les risques que comporte une économie centralisée et dont le communisme et le fascisme ont déjà en partie donné l'exemple. Je ne crois pas que le type de société que je décris doive nécessairement arriver, mais je crois (compte tenu, évidemment, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose de semblable pourrait arriver. Je crois aussi que les idées totalitaires ont pénétré partout la mentalité des intellectuels, et j'ai voulu pousser ces idées jusqu'à leurs conséquences logiques. J'ai situé ce livre en Grande-Bretagne pour bien montrer que les peuples anglophones ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s'il n'est pas combattu, peut triompher n'importe où.


George Orwell, lettre à Francis A. Henson, des United Automobile Workers, 16 juin 1949. Traduction Anne Krief, Bernard Pêcheur & Jaime Semprun.