lundi 29 février 2016
La douce langue natale
Que
c'est justement dans cette atmosphère d'Autant en emporte le vent
sur fond d'incendies planétaires et dans l'attente de la banqueroute
générale qui doit se produire dans très peu de temps, où la peur
s'affole de n'avoir nulle part où se cacher, que chaque instant peut
prendre, ainsi détaché, cet éclat admirable, d'un sentiment
si vif, complexe, presque douloureux ; et que c'est justement
dans cette précipitation des circonstances, et l'écroulement de
toutes les régularités et conventions de la vie sociale, dans ce
trouble universel, que la civilisation se réfugie au fond de ces
solitudes à deux, que l'amour recueille ce que l'affolement
et la fièvre ne veulent plus : la confiance, le calme, la
délicatesse, la civilité, l'amitié, le rire et l'intelligence
réciproque ; qu'on y entend parler encore la douce langue
natale.
Baudouin
de Bodinat
dimanche 28 février 2016
Erin, ma verte Erin
"Celui
qui ne cherche qu'à jouir des impressions qui se succèdent sans
arrêt émousse sa faculté de connaître.
Rudolf
Steiner
À
l'été 2015, nous sillonnions les routes d'Irlande en nous
ébaubissant de la beauté des paysages et, surtout, de l'hospitalité
dont faisait preuve nos hôtes. Dans les pubs, dans les épiceries,
dans les rues, dans les musées, cette gentillesse nous surprenait
d'autant plus qu'elle ne paraissait pas surjouée et n'abandonnait au
commerce qu'une part minime de sincérité. Dans les rues de Dublin,
dans celles de Galway, la foule nous paraissait moins moderne, moins
indifférente à autrui. Nous en discutions beaucoup, habitués à la
froideur égotiste de nos contrées.
A cela s'ajoutait d'étranges paradoxes qui nous faisaient nous arrêter sur le bord d'une route pour nous laisser, interdits, devant des maisons neuves et pourtant désertées. A Dublin, nous repérâmes quelques signes de cette bruxellose urbanistique qui voit des immeubles hyper-modernes s'accouder pesamment à d'anciens, le plus souvent au détriment de ces derniers ainsi que de la beauté et de l'équilibre du lieu. Dans certaines rues, voisinaient, à quelques dizaine de mètre de distance, des lieux d'habitations délabrés et des constructions de verres rutilantes accueillant des "business centers" – et encore, pour avoir sillonné Drumcondra nous n'avons pas marché jusqu'à Ballymun.1
Confusément, se fit jour l'idée que ce sens de l'hospitalité trouvait dans l'histoire son explication. La pauvreté, l'occupation anglaise, la famine de 1845, l'émigration massive vers l'Angleterre ou les USA, la corruption galopante des élites politiques et financières, la stratégie de choc de l'ultra-libéralisme des années 2000... Ces évènements accréditaient chez nous l'idée que l'adversité, l'épreuve de la dèche, vous rendent plus accessible aux besoins d'autrui. En un mot, plus humain. Les irlandais savent le bien qu'un sourire, un moment accordé au voyageur pour le guider, ou une tasse de thé bien chaud, peuvent procurer à un corps ou à une âme éprouvée, fut-elle étrangère.
Ce raisonnement valait ce qu'il valait. Comme tous les touristes, nous n'avions effleuré que la surface des choses. Comme la plupart des salariés, l'année que nous venions de passer à travailler dans des emplois dont l'inanité n'était pas pour rien dans la fatigue physique et morale qui nous éprouvait, nous fit ignorer ce qui dérogeait aux clichés que nous voulions trouver en Irlande. Comme tous les touristes, nous avons ignoré pendant ces quelques jours ce qui pouvait nous rappeler ce que nous avions laissé chez nous : la jobardise et la malhonnêteté de nos dirigeants, la précarité grandissante de nos existences, un avenir qui, sur le plan social, écologique, économique et culturel, devenait de plus en plus incertain pour les classes pauvres et moyennes au fur et à mesure qu'il se rapprochait des standards de l'ultra-libéralisme. De même, dans nos discussions avec les irlandais, nous avons soigneusement évité de les interroger, ne serait-ce qu'au détour d'une explication sur le meilleur moyen de se rendre à Temple Bar2, sur leurs conditions de vie. Pour dire les choses simplement : l'année écoulée avait été suffisamment peuplée de signes désespérants pour que nous en cherchions d'autres durant nos vacances. C'était la réaction connue d'organismes fatigués. Pourtant, la brièveté de notre séjour ne nous laissa pas moins l'impression d'avoir capté les gémissements d'un fantôme sans pouvoir en situer l'origine.
Cet hiver, la lecture d'articles dithyrambiques sur la reprise économique irlandaise nous irrita tout autant que les trompettes embouchées par les médias, quelques années auparavant, sur le thème du « tigre celtique ». Ce concert qui avait fini par le couac des crises de 2002 et 2008 et, à la façon hypocrite d'un incendiaire, par l'appel aux potions radicales du FMI. D'une certaine façon, ces louanges consacrées au « dynamisme économique » irlandais nous évoquèrent un phénomène plus ancien mais identique. Celui de la destruction des anciennes civilités, ainsi que de la pollution des paysages et des âmes, causées par l'entrée de l'Italie des années 50 dans la société de consommation. Cette catastrophe, qui fut décrite avec une admirable acuité par Pier Paolo Pasolini dans nombre de ses articles, trouva dans Le Fanfaron de Dino Risi son expression cinématographique la plus percutante. L'indicible malaise dans lequel nous avions baigné lors de notre séjour nous évoqua aussi le sentiment qui s'empare du voyageur quand il se promène dans un village Potemkime. Il nous fallait préciser ces sensations. Nous abandonnâmes donc les œillères du touriste pour lire quelques articles d'économie. Nous comprîmes alors où nous avions passé nos vacances.
En 2013, pour surmonter la récession causée par plusieurs crises successives, le gouvernement de l'époque finança le « sauvetage » du pays à hauteur de 17,5 milliards d'€, dont 10 milliards pris sur les fonds de pension public qui devait garantir les retraites. En fait, ce dernier avait considéré que la garantie de celles-ci « n'était plus une priorité ». La majeure partie de cet argent, ajouté à celui des 67 milliards du prêt accordé par le FMI, fut donné, comme ce fut le cas un peu partout en Europe, aux banques responsables de la crise...
Comme le précise Jean Gadrey, en janvier 2014 sur son blog d'Alternatives Economiques, la population irlandaise a été durement touchée par six années de mesures d’austérité : une TVA augmentée à 23% ; des allocations familiales baissées ; les allocations de chômage et pour les jeunes divisées par deux ; la baisse de 20% du salaire des fonctionnaires ; l'établissement d'une taxe sur l'eau potable ; et les frais de scolarité triplés à 2500 euros.
Un peu plus loin, Gadrey précisait le tableau : « Près d’un tiers de la population risque la pauvreté ou l’exclusion sociale, une personne sur dix souffre de la faim. Bien que le revenu disponible du décile le plus pauvre de la population ait chuté de 26 %, le revenu du décile supérieur a augmenté de 8 %, ce qui montre bien les choix sociaux faits par la politique de gestion de crise. Parmi les 18-24 ans, une personne sur deux envisage de quitter le pays, tandis que 300 000 personnes ont déjà émigré dans les quatre dernières années. En 2012, l’Irlande a connu le plus fort taux d’émigration nette dans toute l’UE. Seulement six ans avant elle avait le plus haut taux d’immigration nette du continent. »
Après la Grèce, le Portugal et l’Espagne, l'Irlande a été le quatrième pays a avoir subi le traitement spécial de la troïka européenne – traitement, n'en doutons pas, qui nous sera, s'il ne l'est déjà, appliqué. Le journal Libération, dans un article consacré aux élections législatives du 26 février 2016, rapportait les propos de cette irlandaise de Dublin : « Je n’ai vu que la pension d’invalidité de mon fils taillée de moitié, dit-elle, la taxe sur l’eau me pomper la vie, toujours moins de bus et des soins toujours plus cher. Et je ne vous parle pas de mes autres enfants que je dois héberger chez moi.»
Toutes proportions gardées, et même si cela traite de l'aveuglement de certains au sujet du maoïsme et de la Chine des années 70, ces quelques lignes de Simon Leys résonnent utilement pour conclure ce petit texte : "En misant sur la vanité, la sottise, l'ignorance et la paresse des hommes on ne saurait jamais fort se tromper. Ainsi bon nombre d'étrangers en Chine, non seulement s'habituent à ce que dans les usines, les rues, les salles de spectacles, les écoles, etc., il y ait partout une claque mobilisée pour les applaudir à l'entrée et à la sortie, mais même ils finissent par y trouver plaisir. Ils prennent goût à tous les passe-droits de style colonial dont on les fait jouir. Les facultés d'initiatives et de curiosité qui normalement ne se développent guère que sous l'aiguillon de la nécessité, achèvent chez eux de s'atrophier, maintenant qu'ils disposent toujours d'une armée de guides et d'interprètes pour les accueillir et les piloter. Après quelques semaines de ce conditionnement, ils renoncent d'eux-mêmes aux entreprises les plus simples et les plus ordinaires, si celles-ci exigent d'eux qu'ils hasardent un seul pas en dehors de leur tapis roulant".
Douce et verte Erin. Moher, Connemara, Dingle et Sandymount. Ulysses, Livres de Kell et Homme tranquille. Joyce, Yeats et Thomas. Cher Teddy de Donnybrook Hall, cher John de Camp Junction, il a fallu que nous rentrions chez nous pour parcourir enfin votre pays.
A cela s'ajoutait d'étranges paradoxes qui nous faisaient nous arrêter sur le bord d'une route pour nous laisser, interdits, devant des maisons neuves et pourtant désertées. A Dublin, nous repérâmes quelques signes de cette bruxellose urbanistique qui voit des immeubles hyper-modernes s'accouder pesamment à d'anciens, le plus souvent au détriment de ces derniers ainsi que de la beauté et de l'équilibre du lieu. Dans certaines rues, voisinaient, à quelques dizaine de mètre de distance, des lieux d'habitations délabrés et des constructions de verres rutilantes accueillant des "business centers" – et encore, pour avoir sillonné Drumcondra nous n'avons pas marché jusqu'à Ballymun.1
Confusément, se fit jour l'idée que ce sens de l'hospitalité trouvait dans l'histoire son explication. La pauvreté, l'occupation anglaise, la famine de 1845, l'émigration massive vers l'Angleterre ou les USA, la corruption galopante des élites politiques et financières, la stratégie de choc de l'ultra-libéralisme des années 2000... Ces évènements accréditaient chez nous l'idée que l'adversité, l'épreuve de la dèche, vous rendent plus accessible aux besoins d'autrui. En un mot, plus humain. Les irlandais savent le bien qu'un sourire, un moment accordé au voyageur pour le guider, ou une tasse de thé bien chaud, peuvent procurer à un corps ou à une âme éprouvée, fut-elle étrangère.
Ce raisonnement valait ce qu'il valait. Comme tous les touristes, nous n'avions effleuré que la surface des choses. Comme la plupart des salariés, l'année que nous venions de passer à travailler dans des emplois dont l'inanité n'était pas pour rien dans la fatigue physique et morale qui nous éprouvait, nous fit ignorer ce qui dérogeait aux clichés que nous voulions trouver en Irlande. Comme tous les touristes, nous avons ignoré pendant ces quelques jours ce qui pouvait nous rappeler ce que nous avions laissé chez nous : la jobardise et la malhonnêteté de nos dirigeants, la précarité grandissante de nos existences, un avenir qui, sur le plan social, écologique, économique et culturel, devenait de plus en plus incertain pour les classes pauvres et moyennes au fur et à mesure qu'il se rapprochait des standards de l'ultra-libéralisme. De même, dans nos discussions avec les irlandais, nous avons soigneusement évité de les interroger, ne serait-ce qu'au détour d'une explication sur le meilleur moyen de se rendre à Temple Bar2, sur leurs conditions de vie. Pour dire les choses simplement : l'année écoulée avait été suffisamment peuplée de signes désespérants pour que nous en cherchions d'autres durant nos vacances. C'était la réaction connue d'organismes fatigués. Pourtant, la brièveté de notre séjour ne nous laissa pas moins l'impression d'avoir capté les gémissements d'un fantôme sans pouvoir en situer l'origine.
Cet hiver, la lecture d'articles dithyrambiques sur la reprise économique irlandaise nous irrita tout autant que les trompettes embouchées par les médias, quelques années auparavant, sur le thème du « tigre celtique ». Ce concert qui avait fini par le couac des crises de 2002 et 2008 et, à la façon hypocrite d'un incendiaire, par l'appel aux potions radicales du FMI. D'une certaine façon, ces louanges consacrées au « dynamisme économique » irlandais nous évoquèrent un phénomène plus ancien mais identique. Celui de la destruction des anciennes civilités, ainsi que de la pollution des paysages et des âmes, causées par l'entrée de l'Italie des années 50 dans la société de consommation. Cette catastrophe, qui fut décrite avec une admirable acuité par Pier Paolo Pasolini dans nombre de ses articles, trouva dans Le Fanfaron de Dino Risi son expression cinématographique la plus percutante. L'indicible malaise dans lequel nous avions baigné lors de notre séjour nous évoqua aussi le sentiment qui s'empare du voyageur quand il se promène dans un village Potemkime. Il nous fallait préciser ces sensations. Nous abandonnâmes donc les œillères du touriste pour lire quelques articles d'économie. Nous comprîmes alors où nous avions passé nos vacances.
En 2013, pour surmonter la récession causée par plusieurs crises successives, le gouvernement de l'époque finança le « sauvetage » du pays à hauteur de 17,5 milliards d'€, dont 10 milliards pris sur les fonds de pension public qui devait garantir les retraites. En fait, ce dernier avait considéré que la garantie de celles-ci « n'était plus une priorité ». La majeure partie de cet argent, ajouté à celui des 67 milliards du prêt accordé par le FMI, fut donné, comme ce fut le cas un peu partout en Europe, aux banques responsables de la crise...
Comme le précise Jean Gadrey, en janvier 2014 sur son blog d'Alternatives Economiques, la population irlandaise a été durement touchée par six années de mesures d’austérité : une TVA augmentée à 23% ; des allocations familiales baissées ; les allocations de chômage et pour les jeunes divisées par deux ; la baisse de 20% du salaire des fonctionnaires ; l'établissement d'une taxe sur l'eau potable ; et les frais de scolarité triplés à 2500 euros.
Un peu plus loin, Gadrey précisait le tableau : « Près d’un tiers de la population risque la pauvreté ou l’exclusion sociale, une personne sur dix souffre de la faim. Bien que le revenu disponible du décile le plus pauvre de la population ait chuté de 26 %, le revenu du décile supérieur a augmenté de 8 %, ce qui montre bien les choix sociaux faits par la politique de gestion de crise. Parmi les 18-24 ans, une personne sur deux envisage de quitter le pays, tandis que 300 000 personnes ont déjà émigré dans les quatre dernières années. En 2012, l’Irlande a connu le plus fort taux d’émigration nette dans toute l’UE. Seulement six ans avant elle avait le plus haut taux d’immigration nette du continent. »
Après la Grèce, le Portugal et l’Espagne, l'Irlande a été le quatrième pays a avoir subi le traitement spécial de la troïka européenne – traitement, n'en doutons pas, qui nous sera, s'il ne l'est déjà, appliqué. Le journal Libération, dans un article consacré aux élections législatives du 26 février 2016, rapportait les propos de cette irlandaise de Dublin : « Je n’ai vu que la pension d’invalidité de mon fils taillée de moitié, dit-elle, la taxe sur l’eau me pomper la vie, toujours moins de bus et des soins toujours plus cher. Et je ne vous parle pas de mes autres enfants que je dois héberger chez moi.»
Toutes proportions gardées, et même si cela traite de l'aveuglement de certains au sujet du maoïsme et de la Chine des années 70, ces quelques lignes de Simon Leys résonnent utilement pour conclure ce petit texte : "En misant sur la vanité, la sottise, l'ignorance et la paresse des hommes on ne saurait jamais fort se tromper. Ainsi bon nombre d'étrangers en Chine, non seulement s'habituent à ce que dans les usines, les rues, les salles de spectacles, les écoles, etc., il y ait partout une claque mobilisée pour les applaudir à l'entrée et à la sortie, mais même ils finissent par y trouver plaisir. Ils prennent goût à tous les passe-droits de style colonial dont on les fait jouir. Les facultés d'initiatives et de curiosité qui normalement ne se développent guère que sous l'aiguillon de la nécessité, achèvent chez eux de s'atrophier, maintenant qu'ils disposent toujours d'une armée de guides et d'interprètes pour les accueillir et les piloter. Après quelques semaines de ce conditionnement, ils renoncent d'eux-mêmes aux entreprises les plus simples et les plus ordinaires, si celles-ci exigent d'eux qu'ils hasardent un seul pas en dehors de leur tapis roulant".
Douce et verte Erin. Moher, Connemara, Dingle et Sandymount. Ulysses, Livres de Kell et Homme tranquille. Joyce, Yeats et Thomas. Cher Teddy de Donnybrook Hall, cher John de Camp Junction, il a fallu que nous rentrions chez nous pour parcourir enfin votre pays.
1 Quartier
extrêmement déshérité de Dublin.
jeudi 25 février 2016
Rue Lafayette
Le 4
octobre dernier, à la fin d'une de ces après-midi tout à fait
désoeuvrée et très morne, comme j'ai le secret d'en passer, je me
trouvais rue Lafayette : après m'être arrêté quelques
minutes devant la vitrine de la librairie de l'Humanité et avoir
fait l'acquisition du dernier ouvrage de Trotsky, sans but je
poursuivais ma route dans la direction de l'Opéra. Les bureaux, les
ateliers commençaient à se vider, du haut en bas des maisons des
portes se fermaient, des gens sur le trottoir se serraient la main,
il commençait tout de même à y avoir plus de monde. J'observais
sans le vouloir des visages, des accoutrements, des allures. Allons,
ce n'étaient pas encore ceux-là qu'on trouverait prêts à faire la
Révolution.
André Breton, Nadja.
mercredi 24 février 2016
(ac)cablés.
Notre époque comme règne
des demi rencontres. Ainsi, l'électronique médiatise l'absence en
nous évitant tout contact physique. Là où l'amitié charnelle nous
apprend la part de solitude de chaque relation – cette petite
poche-au-noir nichée au plus doux d'une rencontre -, les
camaraderies numériques nous bercent d'un doux mensonge : que
ces présences là, de l'autre côté du câble, seront un jour
capables de nous rejoindre le jour où nous aurons besoin d'une main
aussi réelle que secourable.
La vie sur terre
Toujours
est-il qu'à revenir sur nos pas ce fut chaque saison de plus en plus
trop tard, le coeur comprimé par la griffe du souvenir
devant les fenêtres murées ;
c'est Le pays où l'on n'arrive jamais,
disais-tu ; dont la porte dérobée devenait introuvable,
effacée comme n'ayant jamais existé ; (N'y avait-il
pas ici un carrefour aux maisons faubouriennes se souvenant des
cabarets et de l'absinthe ? Oui, et nous songions à y prendre
une chambre pour nos après-midi au-dessus des lilas de la cour, avec
son odeur de cave.) ; bientôt
comme dans un rêve angoissant on tente de rentrer chez soi par un
imbroglio de rues changeantes, inutilement : partout se
vérifiait maintenant l'unique existence du monde organisé, de ses
rues neuves aux façades sans expression et leurs populations de
l'Age des statistiques, de ses publicités annonçant que Le
meilleur est encore à venir !, que Nous travaillons à
rendre le monde meilleur ! ; désormais sans pouvoir en
sortir, chaque matin à se réveiller enfermés avec tous ces gens
s'affairant dehors à l'amélioration, les slogans pour le fromage en
spray et les greffes de neurones.
Baudouin
de Bodinat, La vie sur terre, Réflexions sur le peu d'avenir que
contient le temps où nous sommes.
Eden repetita
S'ouvrait alors un horizon de
possibilités. Le visage aimé était un pays lointain et chacun de
nos voyages esquissait un avenir différent. Ce qui nous entourait
n'était pas un décor mais le concours de chaque chose à notre
joie. Le ciel s'offrait comme une coupe et les nuages qui le
parcouraient étaient autant d'îles où s'arrêter. Le temps était
un après-midi d'été où chaque pendule veillait sur notre sieste.
mardi 23 février 2016
Marcher dans la nuit
Autant
en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s'il est vraiment
imprévu. Et qu'on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux
dire de la valeur morale du travail. Je suis contraient d'accepter
l'idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je
suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste
répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l'imposent,
soit, qu'on me demande d'y croire, de révérer le mien ou celui des
autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à
me croire celui qui marche dans le jour. L'événement dont chacun
est en droit d'attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet
événement que peut-être je n'ai pas encore trouvé mais sur la
voie duquel je me cherche, n'est pas au prix du travail.
André
Breton, Nadja.
Une cure de fantaisie
Je me suis souvent abandonné des
heures durant à toutes sortes de fantaisies quand on me croyait fort
occupé. Je sentais bien l'inconvénient de cette habitude quant au
temps perdu, mais sans cette cure de fantaisie, dont je faisais
habituellement grand usage à la saison habituelle des cures
thermales, je n'aurais pas atteint l'âge que j'ai maintenant, 53 ans
et un mois et demi.
Georg Christoph Lichtenberg
lundi 22 février 2016
Retour
Nous
n'offrons que ce que nous pensons pouvoir récupérer chez l'autre.
Cet espoir d'un retour sur investissement a envahi l'ensemble du
paysage mental des piétons de ce globe. Notons cependant que ce
retour là ne se situe pas seulement sur le terrain du service rendu
mais aussi sur celui du gain d'image. Et nous voilà, Narcisse
augmenté, guettant la reconnaissance dans les parages tonitruants de
la bonté.
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