jeudi 25 février 2016

Rue Lafayette


Le 4 octobre dernier, à la fin d'une de ces après-midi tout à fait désoeuvrée et très morne, comme j'ai le secret d'en passer, je me trouvais rue Lafayette : après m'être arrêté quelques minutes devant la vitrine de la librairie de l'Humanité et avoir fait l'acquisition du dernier ouvrage de Trotsky, sans but je poursuivais ma route dans la direction de l'Opéra. Les bureaux, les ateliers commençaient à se vider, du haut en bas des maisons des portes se fermaient, des gens sur le trottoir se serraient la main, il commençait tout de même à y avoir plus de monde. J'observais sans le vouloir des visages, des accoutrements, des allures. Allons, ce n'étaient pas encore ceux-là qu'on trouverait prêts à faire la Révolution.

André Breton, Nadja.


mercredi 24 février 2016

(ac)cablés.



Notre époque comme règne des demi rencontres. Ainsi, l'électronique médiatise l'absence en nous évitant tout contact physique. Là où l'amitié charnelle nous apprend la part de solitude de chaque relation – cette petite poche-au-noir nichée au plus doux d'une rencontre -, les camaraderies numériques nous bercent d'un doux mensonge : que ces présences là, de l'autre côté du câble, seront un jour capables de nous rejoindre le jour où nous aurons besoin d'une main aussi réelle que secourable. 


La vie sur terre




Toujours est-il qu'à revenir sur nos pas ce fut chaque saison de plus en plus trop tard, le coeur comprimé par la griffe du souvenir devant les fenêtres murées ; c'est Le pays où l'on n'arrive jamais, disais-tu ; dont la porte dérobée devenait introuvable, effacée comme n'ayant jamais existé ; (N'y avait-il pas ici un carrefour aux maisons faubouriennes se souvenant des cabarets et de l'absinthe ? Oui, et nous songions à y prendre une chambre pour nos après-midi au-dessus des lilas de la cour, avec son odeur de cave.) ; bientôt comme dans un rêve angoissant on tente de rentrer chez soi par un imbroglio de rues changeantes, inutilement : partout se vérifiait maintenant l'unique existence du monde organisé, de ses rues neuves aux façades sans expression et leurs populations de l'Age des statistiques, de ses publicités annonçant que Le meilleur est encore à venir !, que Nous travaillons à rendre le monde meilleur ! ; désormais sans pouvoir en sortir, chaque matin à se réveiller enfermés avec tous ces gens s'affairant dehors à l'amélioration, les slogans pour le fromage en spray et les greffes de neurones.

Baudouin de Bodinat, La vie sur terre, Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes.


Eden repetita


S'ouvrait alors un horizon de possibilités. Le visage aimé était un pays lointain et chacun de nos voyages esquissait un avenir différent. Ce qui nous entourait n'était pas un décor mais le concours de chaque chose à notre joie. Le ciel s'offrait comme une coupe et les nuages qui le parcouraient étaient autant d'îles où s'arrêter. Le temps était un après-midi d'été où chaque pendule veillait sur notre sieste.


mardi 23 février 2016

Marcher dans la nuit




Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s'il est vraiment imprévu. Et qu'on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraient d'accepter l'idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l'imposent, soit, qu'on me demande d'y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour. L'événement dont chacun est en droit d'attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet événement que peut-être je n'ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n'est pas au prix du travail.

André Breton, Nadja.


Une cure de fantaisie


Je me suis souvent abandonné des heures durant à toutes sortes de fantaisies quand on me croyait fort occupé. Je sentais bien l'inconvénient de cette habitude quant au temps perdu, mais sans cette cure de fantaisie, dont je faisais habituellement grand usage à la saison habituelle des cures thermales, je n'aurais pas atteint l'âge que j'ai maintenant, 53 ans et un mois et demi.

Georg Christoph Lichtenberg


lundi 22 février 2016

Retour


Nous n'offrons que ce que nous pensons pouvoir récupérer chez l'autre. Cet espoir d'un retour sur investissement a envahi l'ensemble du paysage mental des piétons de ce globe. Notons cependant que ce retour là ne se situe pas seulement sur le terrain du service rendu mais aussi sur celui du gain d'image. Et nous voilà, Narcisse augmenté, guettant la reconnaissance dans les parages tonitruants de la bonté.


samedi 20 février 2016

Rendre obscène la bêtise régnante


"Aucune raison d'endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu'elle s'achève par un chantage à la démocratie. Formons plutôt un tissu humain assez riche pour rendre obscène la bêtise régnante, et dérisoire l'idée que glisser une enveloppe dans une urne puisse constituer un geste - a fortiori un geste politique."

La tribune de Julien Coupat et d'Eric Hazan débute ainsi sur le site de Libération et l'on peut poursuivre sa lecture en appuyant

vendredi 19 février 2016

Mémoires amoureux



Ce pourrait être de beaux ouvrages, le genre de volumes que l'on feuillette l'après-midi pour poivrer sa sieste. Certains y feraient le compte de leurs élans. D'autres établiraient la carte de leurs égarement, fussent-ils les plus séminaux. S'y dessinerait en creux le portrait de notre époque. D'aucuns protesteraient en affirmant que dans ce genre de mémoires, on ne trouve que des silhouettes. Il serait alors loisible de répondre que, dans ce domaine, on n'est jamais sûr de faire forte impression.