mercredi 3 février 2016

La mécanique des peaux


La mécanique des peaux n’est pas difficile à enclencher. C’est un système de poulies souples et de vertèbres huilées qu’alimente un feu qui semble inépuisable. Il y eut une succession d’hôtels, de chemin creux, de parkings souterrains, d’arrière-salles de café, de studio empruntés, des lieux d’une neutralité un peu pétrifiante mais qui, par la grâce de notre passion, se muaient en un décor qui offrait mille attendrissements.
L’usure vint lentement. Bégaiements, battements plus nombreux des paupières et cette sensation, mon amour, que mon sang se raréfie à force de me brûler les veines. La fatigue vint moins des histoires que nous devions inventer pour justifier nos absences, de ces comédies du désir qu’il lui fallut jouer devant son mari, de ce cortège de justifications à usage interne que nous dûmes dresser entre notre sentiment et le quotidien, que de notre volonté d’incandescence.
Non, ce qui finit par gripper fut moins ce manège que ce qu’exigeait notre passion. Isolés l’un de l’autre, une fois que les étiquettes reprenaient leurs droits, nous n’étions plus que les sujets interchangeables d’une société qui ne tient guère à l’individualité. La culture ? Nos métiers ? Nos lectures ? Nos amis ? Pauvres hobbys, pâles journées où tout se répète. Rien ne nous distinguait des autres piétons de ce globe que l'intensité de notre brûlure. J’étais incomplet, vague écho sur cette planète et me voilà rassasié, empli par ta voix, par cette façon que tu as de me regarder.
Sans doute avions-nous parié au-delà de nos réserves car, à déployer de telles couleurs, à brandir tant d’oriflammes, nous nous obligeâmes à un héroïsme auquel Anaelle ne s’était jamais préparé. A ses yeux, notre passion était plus grande que nous-mêmes. 

mardi 2 février 2016

Pier Paolo et les lucioles




« Au début des années soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l'eau (fleuves d'azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n'y avait plus de lucioles. (Aujourd'hui, c'est un souvenir quelque peu poignant du passé : un homme de naguère qui a un tel souvenir ne peut se retrouver jeune dans les nouveaux jeunes, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d'autrefois.) Ce « quelque chose » qui est intervenu il y a une dizaine d'années, nous l'appellerons donc la ''disparition des lucioles ''. »

Quel est donc ce moment que désigne la « disparition des lucioles » ? Celui de l'installation d'un système empoisonné de dictature consumériste et capitaliste moderne, de mercantilisme à outrance, de tolérance en tous sens et d'hédonisme forcené conduisant à la mort certaine de ce qui, dans le monde et l'humanité, pouvait être encore aimé. Toute l'oeuvre de Pasolini est construite sur cette protestation, sur cette exécration, sur cette condamnation multiforme de l'hédonisme marchand qu'il qualifiera un jour – au risque de déclencher une hostilité haineuse qui le harcèlera jusqu'à la fin – de fascisme pire que le précédent puisqu'il réussissait sans le moindre accroc là où l'autre avait échoué, c'est-à-dire dans l'asservissement de tous et de tout.

Jean-Paul Curnier, A Vif, Pasolini, La disparition des lucioles


On pourra lire aussi cet article de Courrier International sur les circonstances de la mort de Pasolini.

lundi 1 février 2016

Et le bras de la mer nous enclot


J'aime me souvenir de ce moment au milieu du soleil : des rochers, brunis par le clapotis, dentellent l'horizon maritime. Poncés par le sel, nous sommes assis côte à côte. 
Vers l'est, le croissant de la baie se termine sur la Ciotat vrillée de chaleur. Je me lève, glisse dans l'eau et contourne le rocher dans les scintillements. 
Tu es tournée vers le large, ta chevelure descend jusqu'à tes fesses comme une gerbe de fougères. Tes sourcils sont froncés - à quoi penses-tu ? - , je te fais signe, tu souris, me rejoins, et le bras de la mer nous enclot. 

dimanche 31 janvier 2016

Origines de l’ombre



Dès l’aube, la mort me désigna les noyés, celle que l'abime attirait et qu’il me fallut porter jusqu’au rivage. Le sel de ces nuits d’escorte me fit comme une cicatrice, un blason orageux. J’étais seul. 

Plus tard, je crû trouver ailleurs de quoi peupler mon âme, on pensa pour moi à d’autres travaux. Voisin de l’éclair, j’avais d’étranges habiletés, et c’était juste : j’attirais les errants. On construisit des totems, je participais aux légendes. 

Je devins refuge, tour puis donjon et quelle que soit la révolte, les insurgés trouvaient toujours une protection. Si l’orge brûla jusqu’à ronger mes fondations, on veilla à ce que la silhouette du château paraisse toujours intacte. La mort revint en désignant ma nuque. Je m’enfuis en tisonnant les flancs du saccage ; il n’y eut aucun pardon pour ces ruines. 

Aujourd’hui, j’arbore une oriflamme qui s’enivre de son propre foudroiement, je ne guette plus le feu, néglige les hautes écumes, j’accepte ma nudité dans une forêt de signes où je désapprends lentement à sculpter mon souffle.

Olga


mercredi 27 janvier 2016

Mourir et puis sauter sur son cheval


J'ai connu David Bosc dans une première vie. Son intelligence et sa modestie tranchaient avec le milieu pseudo-radical que nous fréquentions. Il n'avait pas encore publié Sang lié pas plus que La Claire fontaine, le récit des dernières années d'exil helvétique de Gustave Courbet. A cette époque, il traduisait les six cents pages de la correspondance de Swift avec le Scriblerus Club. Je connaissais déjà son pamphlet contre Aragon et son petit livre sur Georges Darien. Il avait eu la gentillesse de lire un de mes bourbiers et l'avait annoté avec un tact dont je lui suis encore reconnaissant.
Je garde de lui, entre autre chose, le souvenir d'une discussion que nous avions eu, à propos d'Arcane 17, dans un caboulot marseillais. Nous en avions causé avec une identique reconnaissance. Il est peu de dire que ce livre avait eu de l'influence sur lui... Et puis, nous nous sommes perdus de vue. De temps à autres, je relisais ses livres jusqu'à ce qu'Allia publie son Sang lié, récit d'enfance incandescent et fouisseur. J'avais des nouvelles fraîches de Bosc, de bonnes nouvelles. Je me disais : "Avec lui, la véritable littérature existe encore".
Depuis, j'ai lu Bosc comme on va à la montagne : pour s'élever, respirer un air meilleur, pour reprendre pied dans la beauté. Dans un monde où le réel le plus imposé envahit tout, où beaucoup de textes pataugent dans l'eau de boudin quand ils ne moulinent pas de consternants chapelets égotistes, David Bosc, lui, fait honneur à la poésie véritable.
Je me souviens du bien que m'a fait la lecture de La Claire fontaine. Là où un gratteur lambda aurait tartiné glaucque sur les derniers jours du peintre hydropique, Bosc éclaire, à la façon d'un reflet de torrent, la liberté qui charpentait Courbet. Dans ses lignes, malgré tout, malgré la mort, la vie triomphe.
J'ai acheté, ce matin, le livre qu'il vient de publier aux éditions Verdier : Mourir et puis sauter sur son cheval. Bosc parle de Sonia Araquistain, une artiste espagnole de 23 ans, qui, un jour de septembre 1945, s'est jetée nue depuis le troisième étage de son immeuble de Queensway. 
La quatrième de couverture annonce que : "Quand on a vécu son enfance dans une absolue liberté et que l’entrée dans l’âge adulte ne s’est assortie d’aucun harnais, d’aucune obligation ni désir de servir, de consacrer les bonnes heures du jour au travail, aux soins des enfants ou des animaux, alors la faim de liberté se déplace, elle mute, elle trouve aussitôt d’autres murs à quoi se heurter, d’autres insuffisances : la société, bien sûr, la liberté qu’on n’a pas d’y faire ceci, d’y être cela, mais aussi la limitation du corps et la limitation de l’esprit. Poursuivant un désir à quoi rien ne saurait répondre, Sonia amorce un envol qui n’aura pas de fin."
Je l'ouvrirai ce soir, en confiance, heureux d'avoir des nouvelles d'un ami.


mardi 26 janvier 2016

L'éclat


J'écoutais à toutes ses portes, heureux de celles qui s'ouvraient, heureux de celles qui restaient closes. Aurore ou nuit venue, elle me devint, corps et âme, une forêt. Sans fin, je m'y aventure à pas légers, refermant derrière moi les buissons que j'entrouvre.
David Bosc, Sang lié


Je vivais un temps de loup. L'année m'avait laissé épuisé, sans réserve, l'âme sèche. Une accumulation de défaites, de douleurs idiotes. Un gâchis qui me hantait. Je maintenais le corps. Je survivais. Un fil amer parcourant les jours. A l'été, je rejoignis ma famille dans le Quercy. Nous y possédons une maison depuis trois générations dans laquelle mes soeurs et moi avons passé toutes nos vacances.
Je réussis à éloigner certaines tristesses. Le tourbillon des voix, les rires, les préoccupations autres que les miennes, une nourriture roborative me requinquèrent. Le vin de Cahors soignait le plus vif de mes blessures. Je me confiais à l'éclat de son berceau. La nuit, je dormais à nouveau. Je fis des marches précipitées sur le Causse. Il me fallait expulser certaines noirceurs. Je revenais à la maison, la poitrine à moitié libérée.
Un matin, je partis seul en direction du Nord-Ouest, cheminant un moment sur le haut d'une colline avant de descendre dans un vallon encaissé, ancien lieu de culte cadurque que l'église avait récupéré en y bâtissant une chapelle. Là, au milieu des arbres, coule un torrent né sur les premières marches de l'Auvergne. J'ai mes habitudes au pied d'une cascade.
Ce jour là, le temps orageux avait libéré le sentier qui menait à l'oratoire. Je marchais au milieu des châtaigniers sans croiser un seul promeneur. Je retrouvais la cascade comme un soc bénéfique.
Je m'assis sur une des grosses pierres grises aux aplats de mousse qui l'entourent. Au dessus de ma tête, dominant la cascade, un chêne était là depuis ma première baignade. Je me déchaussais, relevais mes bas de pantalons et descendais dans le torrent pour y mouiller mon visage. Je bus un peu d'eau pour retrouver le goût de mica et de fer qu'elle laisse sur la langue. Je regardais l'enchevêtrement de troncs, de fougères et de feuilles qui m'entourait, les roches humides perçant la terre du bois sur les pentes du vallon. Je revins sur la rive et savourais le contact de mes pieds sur la roche parsemée de feuilles.
L'été précédent j'avais passé une après-midi ici avec V. Ce temps ne reviendrait plus. Je regardais l'eau. L'amertume filait dans les rebonds et, peu à peu, le lieu m'accueillait. Un dictame d'eau, de roche et d'écorce. Le présent me redevenait possible.
Je me réjouis du gris sombre de l'orage s'accumulant au-dessus de ma tête. Je me sentais dans un panier onirique. Le pays, immobile, écoutait. Les parfums de pierre mouillée et de l'humus se mirent à changer imperceptiblement. L'orage était imminent. Je posais mes paumes sur le rocher. Il y eut plusieurs coups de tonnerre au-dessus des arbres. Dans le feuillage, une branche se mit à trembler doucement.
La pluie vint, d'abord sous forme de gouttes clairsemées, puis plus drue, constellant la surface du torrent de minuscules éclats d'argent. L'une tomba sur mon avant bras, une autre sur le rocher, une autre encore fit sursauter la branche d'un châtaigner devant moi. Je me levais et mis le chapeau de toile que je conservais toujours dans ma poche avant de m'appuyer contre le tronc du chêne. C'était une de pluie d'été brève et forte. J'étais à l'abri.
Le soleil vint jouer avec les feuilles constellées d'eau puis disparût. Je sentais l'écorce contre mon épaule. Relevant le visage, je laissais des gouttes ruisseler sur mon visage et mes mains. Je me demandais alors : " Pleures-tu ? Me bénis-tu ? Suis-je lavé à nouveau de mes cendres ?" La pluie cessa et un ciel rapide se mit à courir au-dessus des arbres. J'enlevais mon chapeau et descendais à nouveau sur le rocher. J'eu ma réponse.
A mes pieds, sur un carré de mousse fluorescent, je découvris une minuscule feuille de châtaigner d'un brun très pâle ; y était enchâssé un éclat de mica de la taille d'un ongle d'enfant. Le hasard, une fée, avaient constitué ce bijou. La beauté m'absorbait sur son coussin de mousse. Après un temps que je ne saurais dire, je pris l'écrin pour le poser au centre de ma paume. Dans le creux de solitude du bois, je souris, les yeux emplis de larmes. J'étais baigné de merveille. Sauvé.


lundi 25 janvier 2016

La déconcertante évidence



Voici ce que j'ai constaté d'autre : les uns aux autres nous ne trouvons plus rien à nous dire. Pour s'agréger chacun doit exagérer sa médiocrité : on fouille ses poches et l'on en tire à contrecoeur la petite monnaie du bavardage : ce qu'on a lu dans le journal, des images que la télévision a montrées, un film que l'on a vu, des marchandises récentes dont on a entendu parler, toutes sortes de ragots de petite société, de révélations divulguées pour que nous ayons sujet à conversation ; et encore ces insignifiances sont à la condition d'un fond musical excitant, comme si le moindre silence devait découvrir le vide qu'il y a entre nous, la déconcertante évidence que nous n'avons rien à nous dire ; et c'est exact. Non seulement pour la raison que donne Carême, que s'il n'y a plus de cuisine, « il n'y a plus de lettres, d'intelligence élevée et rapide, d'inspiration, de relations liantes, il n'y a plus d'unité sociale» ; il resterait tout de même le vin ; mais plus simplement par celle-ci que la conversation, outre de vouloir cet esprit particulier qui consiste en des raisonnements et des déraisonnements courts, suppose des expériences vécues dignes d'être racontées, de la liberté d'esprit, de l'indépendance et des relations effectives. Or on sait que même les semaines de stabulation libre n'offrent jamais rien de digne d'être raconté que nous avons d'ailleurs grand soin de prévenir ces hasards ; que s'il nous arrivait réellement quelque chose, ce serait offensant pour les autres. 
Baudoin de Bodinat, La Vie sur Terre, Réflexions sur le peu d'avenir  que contient le temps où nous sommes.