lundi 20 janvier 2025

Ma petite morte



Moins on côtoie la mort, plus elle est marquante.

Espace Sénior magazine



2 mars 2024

Ce n’est pas un jour pour mourir ou pour chantonner je ne sais quelle complainte funèbre : le ciel est d’un bleu à pousser des hourras, les arbres du parc d’à côté pètent de santé et chatouillent des nuages pleins de bonne volonté. En bas dans la rue Tiraqueau, jeunes filles en fleur et gaillards rutilant de muscles gonflés en salle s’entrecroisent, enivrés, au point d’oublier de loucher sur leur portable. C’est dire l’aimable coercition de cet après-midi de printemps ! Et pourtant, une jeune fille se tient au milieu de ma chambre, toute aussi surprise que moi d’être ici. Ses pieds, ses jambes, son torse puis sa tête ont jailli en un long plouf silencieux et translucide avant de se stabiliser à quelques mètres de moi.

La jeune fille ? Une tige à peau pâle et cheveux longs divisés par une raie au milieu du crâne (qu’elle a menu). Yeux marrons, d’après ce que j’en vois. Ses cils épilés et son tee-shirt à manches rases surmontent des jeans pattes d’éléphant qui sentent bon les années 70. Ses chaussures ? Sur pilotis. Tout cela animé par un visage de poupée indolente. Je lui donne les 25 ans d’un rêve macho.

Étrangement - c’est le mot ! -, je n’ai pas peur. Comme si son arrivée avait quelque chose d’évident. Il y a une seconde, je lisais Pantagruel sur mon lit et me voilà à contempler, avec le maximum de dignité, cette apparition.

Esprit fort s’il en est (on verra ce qu’il vaut !), je lui demande son nom et de quel enfer elle vient. Ses cils, très longs, se mettent à battre en éparpillant son regard autour de la pièce. Son silence, cette façon qu’elle a d’osciller doucement, trahit sa surprise : je me dis qu’elle a tous les stigmates d’une violente expulsion de l’au-delà. La pitié m’envahit et me voilà à poser mon livre sur les genoux pour lui indiquer la chaise qui se trouve devant mon lit.

Elle m’obéit et s’assoie alors que j’observe le coussin de la chaise s’écraser sous son poids. Je note mentalement ce détail de première importance : elle pèse quelque chose et semble avoir quitté l’état spectral pour celui d’un être soumis aux lois de la gravité ! Pendant quelques secondes, alors qu’elle continue à scruter le décor de ma chambre, je soupçonne la banale intrusion d’une folle.

Avec toute la douceur dont je suis capable, je touche le bras de la donzelle. Je m’en doutais ! Mon index traverse un membre louchant entre le mi gazeux et le moitié solide. Sans doute ressent-on ça quand on tripote la croûte d’un pumpernickel. Je soupire en me disant que, décidément, l’au-delà ne nous facilite pas la tâche.

Offre t-on du thé à un fantôme ? Je n’ai pas le temps de trancher, la voilà qui marche vers la fenêtre pour y coller son front. A son expression, je comprends que la vue ne lui est pas inconnue. Sa voix, douce & voilée, hésite : « - On est rue Tiraqueau ? ». Elle regarde l’immeuble d’en face. C’est un machin construit il y a quinze ans par un criminel qui sévit toujours - terrible siècle que celui où les architectes devraient être pendus avec les urbanistes !

Elle tourne vers moi un visage troublé. Je quitte mon siège et demeure à une distance raisonnable. « - Pouvez-vous me dire quel jour on est ? ». Une ou deux secondes de silence : il lui faut rassembler ses esprits qui ont dû mijoter quelques éternités dans l’entre-monde. Puis, de sa voix morphine-voilée : « - 1976. Juillet 1976, le 21. »

Un vertige me saisit. Je mesure la tâche qui m’attends : je ne dois pas lui annoncer seulement la défaite de Giscard mais tout ce que notre beau monde a produit depuis ! C’est moi qui aurait besoin de thé (et même de quelque chose d’un peu plus fort) ! Par où commencer ? Le simple fait de l’emmener dans la rue la tuerait ! Gros bêta ! Je me reprends d’un ricanement : un fantôme ne claque pas, tout juste peut-il s’évanouir et ficher enfin la paix aux vivants. « - Mademoiselle, dis-je d’une voix qui ne tremble pas (quand il faut y aller…), nous sommes le 2 mai 2024. » Préventivement, je lève une main pour arrêter tout début d’hystérie. Ce qui se révèle inutile car elle continue à me regarder avec le même air interdit-soumis. « - Je ne sais pas ce qui vous a mené ici, si vous êtes (je marque le pas devant l’énormité de la chose) une sorte de... spectre, un revenant... ».

L’effet de cette révélation ? Elle lève un sourcil léger et retourne s’asseoir sur la chaise pour replonger dans le silence, le regard fixé sur les motifs bon marché de ma descente de lit. Au loin, dans les escaliers, il doit être cinq heures : l’héritier Ramirez beugle sa joie d’avoir cinq ans et d’être libéré de l’école. En fond, je perçois le halètement de Camille Ramirez, mère du monstre & voisine de palier. Non sans émotion, je pense à ses yeux verts-doux, sa silhouette replète et à la solitude de ses soirées de mère au fils hyperactif… Le devoir avant tout : je me tourne vers mon spectre. « - Il faut que vous voyez à quoi ressemble le monde maintenant ».

Je prends mes clefs et l’invite à me suivre. Trois étages et, avant d’ouvrir la porte je pause ma main sur son épaule mi gaz mi pumpernickel : « - Quel est votre nom ? ». Elle plonge ses yeux dans les miens et je n’y lis rien d’autre qu’un grand rien du tout. « - Michèle ». Va pour Michèle… Je tire la lourde porte de l’immeuble – du chêne, du vrai, et pas ces saloperies en alu d’aujourd’hui – et en avant pour un premier bain de réel. A vrai dire, je ne pavoise guère : il ne manquerait plus qu’elle pique une crise en public ! De quelles manifestations ne sont pas capable ces créatures ?!

Mon fantôme ne bronche pas. Brave petite : elle saisit ma main avec une spontanéité qui m’arracherait des larmes - j’ai quand même la sensation qu’un pâté en croûte s’est niché dans ma paume. Et vogue le navire.

Nous remontons la populeuse rue Tiraqueau avant de bifurquer vers le cours des Minimes. Michèle découvre le réel 2024 sans frémir. Je lui sais gré de le faire avec une discrétion hors de toute critique. Seules, devant les innombrables magasins, les sorties bardées de sacs de consommateurs semblent l’intriguer.

J’en viens à oublier sa condition et désigne un café à la terrasse avenante. « - Vous voulez boire un verre ? ». Aussitôt nous inaugurons un échange de regards cacophoniques (le premier d’une longue liste, aimable lecteur !). « - A moins, dis-je penaud, que... ». Elle ne sait pas. Nul portier d’outre-tombe ne lui a fourni de notice pour le monde des vivants. Au diable l’au-delà : pourquoi les défunts ne picoleraient pas ?! Du menton, je lui indique la terrasse. Elle acquiesce derechef et il me semble sentir sa main doucement frétiller dans la mienne.

Le garçon tablier-gilet & cheveux gominés grasseille un Messieurs-dame qui ne suscite aucune hésitation chez moi : un demi pour le quarantenaire, une grenadine pour la petite. S’ensuivent quelques minutes d’attente. Moi : appréhendant de voir le liquide traverser le corps de Michèle. Elle : zieutant le va et vient vespéral jusqu’à ce que le loufiat se repointe avec nos consommations. Je règle l’addition au cas où. Nous le laissons disparaître avant de trinquer timidement. À mon grand soulagement, nul liquide ne percole Michèle. Celle-ci repose son verre. « - Je ne ressens rien... ». Quelle surprise !, ai-je envie de crier. Je lui prends la main : « - Une chose après l’autre, dis-je avec la voix assurée d’un éducateur spécialisé en réinsertion spectrale. » Je patauge. Elle patauge. Nous pataugeons. Forts de ce constat, nous faisons ce qu’il y a de mieux à faire en cette heure improbable : nous regardons la foule tuer le temps.

Comme deux témoins navrés, nos verres vides trônent sur la table du café. Que faire, à présent ? N’ai-je pas accompli mon devoir de vivant en accueillant les premiers pas de cette défunte ? Je ne vais quand même pas l’adopter !? Coup d’œil sournois/inquiet dans sa direction : elle poursuit sa contemplation de l’humanité déambulant. Un point pour elle : pas dérangeante. Nouveau coup d’œil : son profil de lutin paumé m’attendrit. « - Vous gardez quelques souvenirs… d’avant ? » Je happe quelques mots lâchés dans le brouhaha : à l’entendre, elle s’est endormie il y a quelques heures. Pas un gramme de souvenir en plus. D’un bras, je hèle le gominé à tablier avant de sourire à mon hôte. «  - Vous permettez, dis-je très Régence, je vais commander une autre bière. Nous avons, je crois, deux ou trois choses à nous raconter ». Elle : impavide, replonge dans le va et vient des passants.

Le coco lesté de houblon, je me tourne vers elle. « - Qui êtes-vous ? » N’y a t-il que les morts pour répondre à cette question ? Assise sur le bout des fesses, le dos droit, Michèle décline sa brève existence. Il me faut tendre l’oreille car sa voix douce & voilée est de plus en plus happée par le brouhaha. Il me faut reconstituer des mots que je devine à défaut de les entendre.

Mon archéologie sonore : le 21 juillet 1950, Michèle semble avoir abordé l’existence en fille unique. Une mère, Denise, qui fait quelque chose dans une école. Un père dont ne subsiste que le prénom : Marc. Les trois cubes bétonnés où elle a vécu existent encore. Trois fois dix étages à l’Est, près de l’arrêt de bus « Les Argonautes – Place Joseph Proudhon ». Aujourd’hui, la cité n’abrite plus que des lumpen abandonnés par le Capital et l’État.

L’adolescence ? Dans le micmac de ses mots mal ressuscités, j’identifie un Jean-Jacques qui a occupé ses pensées et, apparemment, son corps. J’invente une guidouille en pull acrylique qui semble n’avoir guère ému ma décédée. J’entends 1973 & je pense : hausse du prix du brut, diminution de l'activité économique, transferts monétaires massifs. Le parcours de Michèle ? Une litanie de boulots sans intérêts avant le Graal d’un emploi de secrétaire chez un avocat. Peu à peu, sa voix s’éteint. Voilà bien les morts : un monocorde inaudible à filer le bourdon ! Ceci dit : trépassé, tout doit paraître évanescent.

Le soleil disparaît derrière les immeubles de l’avenue. Est-il bien décent d’aborder son décès – car nous y arrivons – à cette terrasse de café ? Violente : l’envie d’un thé chaud dans l’intimité de mon home. Je lui propose de rentrer. Elle : toujours arrangeante, acquiesce, se lève et prend ma main avec l’expression blasée d’une épouse rassie. Moi : serrant la sienne dans la mienne, j’échafaude mon scénario : Michèle assassinée dans mon appartement en 1976 revient me hanter en 2024 pour que je découvre son assassin. Nous : poulopant en direction de la maison, les flancs zébrés par les phares des voitures.

Tasse de thé en main, je hoquette au milieu du salon. « - Une crise cardiaque ? » Michèle acquiesce. « - Excusez-moi, dis-je, mais les morts reviennent pour venger une injustice, pour retrouver un amour brisé ! Vous êtes sûre de ne pas avoir été victime d’une erreur médicale ? N’aurait-on pas pu vous sauver ? » Elle : impavide toujours : « - Je suis tombée dans la rue. Il n’y avait plus rien à faire. » J’en bégaye. « - Mais alors, que faites vous ici ?! ». Elle hausse les épaules et s’assoit sur mon unique chaise. Et voilà pour le savoir des morts !

«  - C’est que j’ai besoin de mes six heures de sommeil ! » C’est ce que je signifie à ma petite morte, pyjama en main, alors que je me creuse la tête pour savoir ce qu’elle pourrait faire pendant la nuit. Décemment, je ne peux lui offrir de partager mon lit – une morte ! une jeune fille ! mon esprit rationnel a ses limites ! - mon appartement ne possède ni canapé ni lit d’appoint. Je propose de lui payer une chambre d’hôtel, ce qui me mène illico à parler de la durée de son séjour ici bas. Elle ne répond rien.

Ad vitam aeternam : ces mots s’inscrivent en lettres urticantes dans mon esprit avant qu’un grand sentiment de découragement me fasse lui désigner la chaise. Bourrelé de remords, je me déshabille dans la salle de bain avant de revenir me planter devant elle. «  - C’est idiot, balbutié-je, venez dormir dans le lit ». Elle lève les yeux vers moi mais ne bouge pas de sa chaise.

À présent, tout le monde fait dodo dans l’immeuble. Même l’agité Ramirez doit gentiment ronflotter non loin de son aimable maman. Par la fenêtre entrouverte : la lune en croissant flatte le dessus des toits. Deux heures du matin sur le pays. La nuit est une grande bulle muette et protectrice. C’est l’heure du grand silence. Michèle : toujours sur sa chaise en profil perdu. Moi : dans mon lit, éveillé & bougon à ressasser ce consternant coucher.


3 mars 2024

Potron-minet me trouve ankylosé & nerveux après une nuit passé à touiller un vaste chaudron de culpabilité. Sur sa chaise, Michèle n’a pas bougé d’un poil. Je finis par me dresser sur mon séant. « - Ça va ? » Elle tourne vers moi un visage qui n’en dit pas plus, faisant redoubler le ravageant sentiment d’être un minus habens. Il me faut reprendre du poil de la bête.

Douche, rasage et chemise propre. Lorsque je reviens dans le salon, Michèle est plantée devant la fenêtre. Je lui expose mes vues, concoctées tout à l’heure sous la douche : ce week-end sera fait pour y voir plus clair. Au programme : expérimentations & discussions poussées. Il nous faut cogiter vu que notre duo a l’air parti pour durer.

Trois SMS me permettent de décommander un repas amical/une séance de cinéma & mon cour de karaté. Mon week-end dégagé, je lui expose le programme. Michèle n’est ni pour ni contre, bien au contraire, comme beaucoup de vivants charriés par un fleuve où ils se laissent flotter. Parfait. Je pose mon matériel sur la table : un cahier, un crayon et, surplombant le tout, mon cerveau. J’invite Michèle à me rejoindre. Trois pas brefs avant de s’immobiliser et me contempler griffonner avec ses yeux qui ne promettent rien. Je prends mon temps, conscient de l’immortelle patience de ma morte, je n’ai pas peur de la faire attendre.

On frappe à la porte ! J’ouvre en me disant : voilà un premier test. C’est Camille Ramirez, ma chère voisine de pallier, robe fleurie, cheveux d’orge et yeux bleus, dansant imperceptiblement d’un pied sur l’autre (tu parles que je le vois !). Elle a besoin d’un tournevis. Est-ce que par hasard… ?, ajoute celle qui a toujours ignoré mes sourires dans l’escalier. Derrière elle, le petit Ramirez tente de démonter ma porte à coups de pieds. J’ignore l’agité et surprend le regard (fatigué) de Camille se plisser de façon très féminine lorsqu’elle aperçoit ma petite morte plantée devant la table. «  - Oh, vous n’êtes pas seul ?, grimace t-elle ». Et non, chère madame Ramirez, et je me fais le plaisir de ne pas dire que Michèle est (au choix) : ma nièce, ma femme, ma filleule, ma fille, ma sœur, la fille d’un ami. Je la laisse mariner dans ses suppositions.

Après un geste de l’index (attendez-moi là, je reviens), je gagne le placard de la cuisine où j’ai rangé mes outils. Toujours sans un mot, je reviens et lui tends le tournevis. « - Merci, dit-elle. » Un dernier coup d’œil vers Michèle puis un acide & appuyé : « - Au revoir, mademoiselle ! » Michèle lui lance son fameux regard de néant et je referme la porte derrière Camille avant de m’octroyer un roboratif éclat de rire.

Note de travail : ma petite morte est visible par un tiers. Note personnelle : Camille Ramirez semble accessible à la jalousie. Note générale : son fils finira par la tuer (d’épuisement).

Expériences du 3 mars 2024 :

- piqué la main de Michèle avec une fourchette puis un couteau pointu : elle ne dit ressentir aucune douleur, le sang ne coule pas, les trous se referment instantanément ;

- effectué une coupure sur l’avant-bras de Michèle : pas de douleur, pas de sang, la lame pénètre facilement dans une « chair » qui « cicatrise » presque immédiatement ;

- brossé ses cheveux : sensation de brosser des algues, Michèle n’a pas de nœuds ;

- ingestion d’un œuf au plat : elle l’avale docilement, pas de sensation de satiété, elle reconnaît simplement ce fait : elle a mangé un œuf  ;

- caressé la joue : elle n’a pas eu plus de réaction que quand elle a ingéré l’œuf au plat ;

- pressé un sein de façon strictement scientifique malgré une étrange réticence, sans doute due à la consistance de pumpernickel de son anatomie. Aucune réaction. Chez elle et chez moi.

- joué une chanson du Velvet Underground Perfect Day : elle l’écoute sans émotions apparente, résultat identique avec L’été indien de Joe Dassin, je fais une nouvelle tentative avec W.A. Mozart, le Quintette pour clarinette : même résultat ;

- regardé les actualités télévisés : la succession de catastrophes et de désastres ne lui fait même pas froncer un sourcil ;

- joué aux cartes : nous disputons une belote, je réalise qu’elle joue n’importe comment ;

- regardé un film des années 90, Poussière d’Ange d’Edouard Niermans, un polar poétique et étrange : je ne note chez elle aucune émotion particulière durant la diffusion ;

- la nuit venue, je l’invite à dormir avec moi : elle ne pèse pas grand-chose, ne sent aucune odeur, je m’endors immédiatement (sommeil de plomb probablement dû à ma nuit blanche précédente), au réveil, elle est toujours allongée sur le dos à mes côtés et ouvre les yeux à l’appel de son nom.

La vie de l’étage, le soir venant ? Un nouveau cri retentit, doublé d’une cavalcade que conclut un bruit sourd. Derrière le mur, jentends la voix de Camille se mêler, dans une pénible bouillie sonore, aux beuglements de son fils. Le petit Ramirez débute sa sarabande vespérale. Deux ans qu’ils ont emménagés à l’étage. Jai fini par m’habituer à ce cirque. Chaque jour, à l’écoute (ou à la vue !) de ces manifestations - et des cernes que je vois sur le visage maternel -, je me demande comment cette jeune femme tient le coup. Car le fiston collectionne tous les stigmates : danse de Saint-Guy ; concentration de têtard ; colères homériques ; violences envers ses petits camarades ; pleurs & rires à la seconde ; et, je l’entends, difficultés d’endormissement.


4 mars 2024

Comme bien d’autres, je suis salarié. 6 heures 30 du matin s’ébroue dans l’air pavé d’humidité - les services municipaux ne craignent pas la sécheresse ! Le soleil piaffe derrière les toits. Sans aucune vergogne, je bois mon café, fais popo puis prends ma douche avant de m’habiller devant Michèle – puisse la vision de mes fesses l’animer un peu ! Tu parles. Elle est déjà assise sur sa fameuse chaise. Moi : ma musette & mes clefs. Je claque la porte, la laissant ainsi, avant que ne débute la pénible danse du travail. Mon job ? Aucun intérêt ! Une vague fonction qui me permet de payer mon loyer. À dix neuf heures, quand je réintègre mes pénates, je retrouve Michèle assise sur sa chaise. Étrangement, il me vient l’idée de lui acheter des vêtements. Ce look années 70 commence à me taper sur les nerfs.

Vous m’auriez vu à Monoprix, tout à l’heure ! Petit papier en main - j’avais noté ses tailles -, j’ai erré dans le rayon pour dame avec un air de satyre (j’aime scandaliser les vendeuses) : 1 lot de 5 culottes en coton/3 paires de soquettes/1 jeans/2 soutien-gorges/3 tee-shirt/1 blouson en toile. C’est qu’aujourd’hui, j’ai décidé d’emmener Michèle au cimetière dans une nouvelle tentative pour faire avancer le dossier. Je me suis renseigné : sa mère et son père son morts il y a longtemps et je n’ai pu dénicher des survivants. Seule chose à faire, si j’ose dire : aller sur leur tombe avec l’espoir de provoquer je ne sais quoi.


5 mars 2024

Sous le ciel joyeux & indifférent de ce coin de banlieue, gît, parmi bien d’autres, un affreux bloc de marbre gris aux angles aigus. Scellés dessus, les portraits émaillées des parents de Michèle : Denise & Marc Donat. 1932-2011 pour l’une. 1930-1998 pour l’autre. Denise aux cheveux courts et aux yeux clairs. Marc, petit homme à la moustache prolétaire. (Ce que deviennent les morts sans les vivants ! ). Face à eux : Michèle, aussi expressive que lorsque je lui tâtais le sein. Trois néants se contemplent : que voulez-vous qu’il arrive ? Le cri d’un oiseau non identifié peuple ce moment de vide pur. Je m’assoie sur le marbre affreux et saisis la main de Michèle. « - Qu’est-ce que je vais faire de toi ? ». Elle a enfoui son regard dans un des cyprès du cimetière.


8 mars 2024

Maxima culpa. J’abandonne Michèle pendant dix jours, le temps d’aller chez mon frère Laurent à Équemauville, un village non loin de Honfleur. De la culpabilité ? Beaucoup. Mais il me faut prendre le large, question de santé mentale (je me ménage, oui !). Ce matin, après avoir récupéré ma voiture, je fais plusieurs fois le tour du quartier avant de me résoudre à prendre l’autoroute.



Du 8 au 17 mars 2024

Mon frère Laurent : 52 ans, ingénieur en quelque chose dans une entreprise du Havre. Il m’a expliqué cent fois ses tâches. Je n’ai retenu qu’une image : des hélices contournées que l’on torture dans un immense hangar. On s’aime et depuis longtemps.

Paisible fraternité nourrie de nos caractères accommodants. Ce grand placide a les yeux de notre mère – marrons et bienveillants. Son cœur de bœuf généreux le fait aimer de votre serviteur et de beaucoup d’autres citoyens.

Dans sa ferme à colombage de la pampa normande, j’ai retrouvé sa smala : Irène, sa femme, - une Junon énergique & institutrice qui m’a à la bonne et me câline chaque fois que je viens - et le crépitement de mes irrésistibles nièces : Léa, Agnès et Louise. Les cris, sauts & gambades entres les prairies, la mer de plomb et les falaises de craie : un bonheur à oublier Michèle sans vergogne. Je suis si bien à me faire secouer le sang par la tribu que je ne pense même pas à confier mon cas au frangin.

Quand le soir tombe, le regard chouchouté par le champ de pommiers qui s’épanouit devant la maison, je pense à Camille Ramirez et à ses yeux plein de vie. Le dixième jour, en reprenant la voiture, je roule avec l’espoir de retrouver mon appartement vide de toute présence.


18 mars 2024

J’ouvre la porte. Michèle est assise sur sa chaise préférée. Elle lève brièvement la tête puis revient au motif. Je pose mon sac. Je ferme la porte. J’enlève mon blouson. Je dis : « - Bon. ».


22 mars 2024

L’ami Diego Fessenheim !, daron de Schiltigheim, daronne barcelonaise (ça, pour expliquer le mélange patronymique), me fixe avec des yeux ronds. Son corps compact, sanglé dans un impeccable trois pièces de tweed, est posé au milieu du salon, bras ballants, face à Michèle. Voilà une heure qu’avec toutes les précautions possibles, je l’ai introduit à ce cas mortuaire. Une heure où mon camarade est passé du rire, «  - Cette bonne blague ! », au silence puis à l’inquiétude avant de sombrer dans une sorte de perplexité catatonique après que je l’ai obligé à traverser le bras de ma revenante avec un couteau. Ses esprits revenus, je lui ai conté toute l’histoire.

Ce n’est sûrement pas parce qu’il est préparateur en pharmacie qu’il se trouve ici, ni parce que ce solitaire ne se nourrit que de livres pour palier aux désillusions de l’existence. En fait, l’affaire Michèle me laisse sans voix et je me dis que cette âme curieuse, cultivée & informée de tout pourra m’offrir quelque secours.

Car Diego philosophe également : je l’ai vu chez lui (et en public !) siroter Kierkegaard, Kant et même quelques brassées de Hegel. Combien de fois l’ai-je surpris à parler causalité des êtres devant une personne du sexe, le tout avec plus ou moins de succès (je le soupçonne d’être vierge ! à trente deux ans !). Mais aujourd’hui, l’occasion est trop belle pour mon compère. Mon désarroi lui tend les bras.

« - C’est un signe d’apocalypse !, brame t-il après avoir englouti, pour se remettre, deux shots de Ratzeputz. » Un signe parmi d’autres ? Il a appris, ce matin, l’effondrement de la circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, ce courant marin chaud, salé et bienfaisant qui circule de l’équateur aux pôles. Pas moins. Ça l’a secoué (et moi donc !). « - Résultat ?, beugle t-il. Réchauffement accéléré dans l’hémisphère sud ! Hivers terribles en Europe ! Affaiblissement des moussons tropicales dans l’hémisphère nord ! ».

Diego me fixe de son œil terrible & bleu. Il a beaucoup lu sur les morts et leurs velléités, me dit-il (le contraire m’eut étonné chez ce Gargantua). Ce qu’il en a tiré ? Que le mort récalcitrant hante surtout les vivants en temps de yersinia pestis &/ou de morts brutales. Fils du Purgatoire, ce lieu où, selon Innocent IV, l’on purge ses péchés véniels mais non mortels, le revenant fait retour pour rectifier ses fautes ou, s’il fut un grand méchant homme, poursuivre ses méfaits. «  - COVID, H1N1, guerres, ravages climatiques..., dit-il. Notre époque tend son miroir aux siècles passés ! »

Troublé, je me tourne vers ma petite morte. Michèle, quels pêchés as-tu commis pour être renvoyée ici ? Quel mal as-tu fait pour subir semblable purge ? En athée conséquent, et donc mieux que les dévots, je connais les arrangements que Rome a concocté pour sa clientèle : pour raccourcir ta peine, me faut-il donc commander une messe ?!

Je ne dis rien de mon trouble à Diego alors que ses doigts potelés se mettent à dessiner d’improbables signes cabalistiques : «  - Bien sûr que les morts reviennent !, brame t-il à nouveau. Nous crachons tous les jours sur la création, pas étonnant qu’on fonce vers l’extinction ! ».

In petto, car je ne tiens pas à favoriser l’inextinguible logorrhée de mon Homais, je regrette que nos morts ne viennent pas terroriser les riches, ces brutes inexorables, à défaut de leur envoyer un paquet de mitraille dans le ventre !

Haletant légèrement, mon camarade s’immobilise devant Michèle, barattant je ne sais quelle pensée dans son cerveau aux étagères bien rangées. Son regard bleu, dissimulé derrière ses sourcils fournis, n’est plus visible. Ses traits fins, à peine altérés par son embonpoint, sont tirés vers le haut à la façon d’un ironique point d’interrogation. Un long soupir marque la fin de ses cogitations. « Finalement, dit-il, c’est comme si tu avais recueilli un clébard ».

Vingt et une heure trente. La lune est en goguette à la fenêtre du salon. À table : salé aux lentilles, pain complet & bourgogne. Diego engloutit ses lens culinaris, le regard navigant de son assiette à Michèle, toujours en mission immobile sur sa chaise préférée.

Moi : je chipote, la fourchette distraite, me demandant si j’ai bien fait de lui parler. Là-bas, au fond du salon, la TSF sourdine les inutilités d’un politicien d’extrême centre. Cette moutarde peu appétissante fini par me monter au nez. Assez d’immondices ! Je me lève pour changer de station et Bach, comme un filet d’eau pure, nettoie l’air de ses Variations Goldberg.

À table, Diego ricane à présent par à-coups sans que je réussisse à lui faire avouer l’origine de cette manifestation. Je me rassoie devant mon assiette de lentilles. Pour la première fois depuis 7 ans – date à laquelle nous avons fait amitié -, sa présence me pèse.

Pas de lave-vaisselle pour les vieux garçons ! Pour quelques assiettes par semaine, merci ! Le dessert avalé - deux éclairs au chocolat - , j’ai rapporté verres & couverts à la cuisine et entreprend une vaisselle inquiète. La raison ? Je me méfie des regards de plus en plus coulissants de Diego. D’habitude, il me rejoint devant l’évier pour payer son tribut au repas. Là : un silence persistant me fait poser le verre que je lavais pour regagner le salon à pas de chat. Un vrai bingo sordide m’y attend : Diego, les mains sous le tee-shirt de Michèle, masse d’un air extatique ses deux rotondités !

Bilan : ma main dans sa figure & une bafouillante justification de sa part. Ses arguments ? Une équation brenneuse : misère sexuelle + jeune trépassée + état mi gazeux mi pumpernickel = tripotage autorisé. « - Et qui s’en soucie ?, balbutie t-il ». Je mets dehors le pervers, referme la porte, rattache le soutien gorge de Michèle. Celle-ci n’a pas bronché avant/pendant/après l’agression. Moi, je cille et vacille encore un bon moment devant cette infamie.

Diego me rappelle le lendemain pour s’excuser. Dès qu’il tente de me resservir son équation je lui coupe la parole : il a intérêt à bien fermer sa gueule, lui dis-je, car les morts ont des pouvoirs plus coercitifs que la police. Je l’entends déglutir et en profite pour enfoncer le clou : «  - N’oublie pas  : les morts vont vite ». Je raccroche en ricanant. Brave Stocker.


23 mars 2024

J’aurais beau parler d’un quotidien somme toute normal (!?), vivre avec une morte empêtre un peu le social. Particulièrement depuis que Camille - je l’appelle à présent par son prénom - a accepté de boire un café avec moi.

À la brasserie des Négociants, baignés dans les ors passés de son décor Belle Époque, nous nous sommes tout avoué. On se plaît bien, quoi ! L’aveu fait, chacun a dressé illico une série de barrières pour ne pas précipiter les choses. Camille : parce qu’elle sort d’un divorce douloureux. Moi : parce je n’ose pas lui avouer que Michèle est toujours assise dans ma chambre sur sa chaise préférée.

Après qu’un baiser a bousculé nos tasses - thé pour elle, café pour moi - nous avons convenu d’un mot d’ordre : on va y aller mollo.

28 mars 2024

Les étangs de Tiffauge ? Un rêve pour romantiques. Deux étangs en forme de cacahuètes posés au fond d’un vallon d’herbe rigolarde. À l’est, une rangée de peupliers ordonne le capharnaüm hippie des saules du bord de l’eau. A l’ouest, une guérite Art Nouveau fait des signes muets face aux reflets. Le soleil titille la fraîcheur de l’onde au bord de laquelle nous marchons. Camille : après avoir laissé son fils chez sa mère. Moi : après avoir laissé Michèle a sa seule garde.

Heureux ? Pour sûr ! Je sais ouvrir mon être aux influences ! Dans la main potelée de Camille : une tige vert-vie d’acorus calamus, cueillie dès notre entrée dans ce lieu. J’en jubile : son parfum se mêle aux microscopiques gouttes de sueur de sa nuque ; son chignon surmonte, tel une couronne d’or, un Maillol éreintant les coutures de sa robe pourpre/vert. Je me retiens pour ne pas l’embrasser, moins par concupiscence que pour cueillir les vibrations de ce corps uni au vallon.

Nous finissons par trébucher et alunissons sur l’herbe. Camille aux yeux de ciel sourit et m’attire dans l’Y de ses seins. Culotte & pantalon s’enfuient : son sac à main rouge laisse échapper une cartouchière de préservatifs argentés. Étang, vallon & ciel fondent sous le frottement : tout est si harmonieux quand deux quarantenaires en quarantaine s’entendent pour effacer le décor...


2 avril 2024

Le travail fini, il m’arrive de rentrer rapidement à la maison. Œil vague, pressé, j’ignore les tentations de la rue. Arrivé, clefs & blouson posés, je saisis une chaise et l’installe devant Michèle qui n’a pas bougé depuis le matin. Je prends ses mains. Je remets une de ses mèches en place. Je plonge mes yeux dans les siens.

Note personnelle : les premières fois, j’avais l’impression d’entrer dans une immense cour glacée, j’ai fini par apprivoiser ce vide. La cour glacée a disparue : Michèle m’offre un lieu où poser mon âme fatiguée par notre monde (maladie répandue !).

D’une voix aussi voilée que la sienne, je l’interroge & m’interroge, énonçant sans me presser des questions sans réponse. Pourquoi moi ? Pourquoi toi ? Quel dieu irresponsable t’a tiré de ton sommeil pour une si pitoyable résurrection ?


Du 5 au 14 avril 2024

Camille ? J’apprends à la connaître ! Corps & âme. Le corps ? Je l’ai dit : un Maillol, ou plutôt, la femme de LAtelier du peintre de Courbet, lair nunuche en moins. L’esprit ? Un vif-argent qui démêle ses pinceaux sans l’aide d’un mari aux abonnés absents, d’un fils secoué par cette séparation et d’une famille pleine d’aberrations affectives. Notre terrain de connaissance ? Le samedi, quand elle se résout à laisser son fils, Léo, à sa meilleure amie, Rachida.

Nous marchons beaucoup. En ville comme dans la campagne mitée des faubourgs. Devant l’alignement des peupliers et les chevelures des frênes, Camille me bombarde de questions, jaugeant le bonhomme que je suis, tentant de le circonvenir, tout en luttant contre son envie de se fondre en moi (c’est touchant, je suis touché).

Malgré l’authentique humidité de nos regards, ces entretiens ont un goût notarial : les anamnèses y sont intéressées, chacun soupèse l’autre avant de prendre le chemin du plongeoir. Je la comprends : les descriptions qu’elle m’a faite de son ex mari ne prêchent guère pour l’amour des hommes.

Mais enfin, le temps passe : nous empilons les preuves d’une possible cohabitation. Lors de nos après-midi ambulatoires, nous abordons en vrac : l’hyper-activité de son fils ; la place du ménage dans la conjugalité ; celle du travail dans nos vies (sourcils soupçonneux de Camille devant mon manque de foi, il n’empêche, le travail ne rend pas libre !!).

Bref, l’avenir plein de vie sous toutes ses avanies. Nous franchissons lentement les étapes : présentation aux amis respectifs ; cohabitation avec le fils (deux dîners & un goûter : un exploit car le petit s’hyperactive massivement en ma présence), premiers congés en trio (un week-end prolongé : autre exploit avec l’enfant survitaminé & jaloux)…

Cela, sans trahir l’existence de Michèle, véritable enfant du placard. Au sens propre du terme puisque lorsque Camille vient chez moi - ce qui est plus pratique pour assouvir certains élans, loin des yeux du petit Ramirez -, je cache ma petite morte dans le placard où je range mes valises.

Nos étreintes sont souvent boiteuses, au grand étonnement de Camille qui connaît mes vigueurs hors de l’appartement. Un jour, j’écrirai une monographie : « Dysfonction érectile et présence de la mort ». Pour happy few, exclusivement.


19 avril 2024

Insolent, le soleil de ce dimanche matin m’a décidé : direction la montagne ! Eau/casse-croûte/ K-Way & sac à dos avant que quarante kilomètres d’une route sinueuse nous mènent jusqu’au pied du mont des Pauvres : deux milles trois cent mètres de roches couturées d’alpages. Tant de beauté déridera t-elle Michèle ? Garés, je chausse ma petite morte de baskets, enfile mes croquenots et nous grimpons sous l’ombre mentholée de pectinés de belle ramure. Hardiment (me concernant), avec une régularité attendue (pour Michèle), nous avalons les premiers kilomètres de dénivelé. Exalté par l’air et le paysage, je gigote d’aise, tirant parfois Michèle par la main dès que je reprends mon souffle.

À deux milles mètres, l’air se fait plus frais. J’enfile ma polaire et réalise que je n’ai rien pris pour elle. Je hausse les épaules : au diable la thermodynamique des morts ! Nous poursuivons. Moi : soufflant et glissant/jurant sur le roulis des caillasses. Elle : métronome en tee-shirt surfant sur les sinuosités de la sente. Non loin du sommet, nous croisons un vieux en knickerbockers qui redescend en sifflotant. «- L’est pas frileuse votre dame !, lance t-il hilare lorsque nous le croisons ». Touché, j’improvise un : «- Madame est finlandaise ! » qui le fait éclater de rire avant qu’il ne disparaisse dans un replis du sentier.

Après avoir slalomé entre granit et buissons, nous arrivons au sommet. Sur ces vastes solitudes de vent, le ciel s’offre comme un bouclier ; nous voilà loin des fracas du monde. « - Ton royaume..., dis-je à Michèle en souriant ». Sous un gros rocher, je trouve un creux ensoleillé où nous nous asseyons. J’entame mon sandwich alors que Michèle, les jambes étendues sur la pierre, contemple le paysage. Devant nous, le pays étale ses vallées et ses collines. Les routes, à peine devinées, ont l’aspect de vers luisants. «- Quand même, dis-je à Michèle en caressant sa joue. Cela ne te fait rien, tout ça ? ». Du regard, celle-ci m’octroie quelque secondes de néant avant de replonger dans la contemplation du paysage. Qu’importe : je savoure le moment, dissipant l’étincelle de tristesse que fait naître à chaque fois son « absence ». Sandwich avalé, je me dis qu’à voisiner entre l’éternité (Michelle) et le sublime (le paysage), d’immortelles pensées vont surgir...

Ne persillent en fait qu’une myriade de constatations taôistes : les vallées fument, les routes scintillent et les circaètes Jean-le-Blanc planent sans bruit au-dessus de nous. Après quelques minutes, la tête sur les cuisses de Michèle, je récolte une belle sieste en récompense.

Au réveil, le temps de me débarbouiller et nous redescendons fissa avant que le soleil ne se couche. Un peu trop fissa sans doute car, les jambes fatiguées, je glisse et roule-boule jusqu’à un buisson de genévriers où j’atterris sans dommages. Quelques mètres plus haut, Michèle s’est immobilisée, le regard perdu vers le sommet. J’ai beau l’appeler, elle ne bouge pas et il me faut regagner en maugréant l’endroit où elle se trouve. Et si je m’étais cassé une jambe ?! Note de travail : les morts ne sont pas des Saint-Bernard !!

20 avril 2024

Eucatastrophe ! D’un coup de pied, le petit Ramirez a ouvert ma porte ! Le pénible lardon surgit au milieu du salon, trépignant d’avance, et découvre, les yeux exorbités, votre serviteur en train d’habiller Michèle. (J’ai oublié de boucler ma porte et il m’arrive de passer un gant sur ma petite morte). Ces sept ans font face à la jeune fille dénudée : la bouche du dynamique marmot prend les dimensions d’une trompette du jugement dernier. S’en échappe alors des syllabes stridentes qu’il ne cesse de beugler sur le trajet qui le mène à l’appartement de sa mère. Y A UNE FEMME TOUTE NUE ! Y A UNE FEMME TOUTE NUE ! Y A UNE FEMME TOUTE NUE ! En une seconde, je passe de la pulsion infanticide au sentiment de reconnaissance. Finalement, je suis soulagé.

Je termine d’habiller ma morte qui, fidèle à elle même, n’a pas sourcillé puis me tourne vers la porte, une main sur l’épaule de Michèle. J’attends l’arrivée de Camille. Dignement.

Boum-Boum-Boum (au diapason de mon cœur ! ) : les pas de Camille résonnent dans le couloir avant que celle-ci n’apparaisse dans l’entrée, escortée par l’affreux ludion. Je ne lui laisse pas le temps de nous entraîner dans d’irréparables ornières. Je pointe d’autor mon index vers Michèle : «  - Ce n’est pas ma sœur, ni ma femme, ni ma fille, pas plus que ma maîtresse, mon amie ou une témoin de Jéhovah. Reviens ici dans un quart d’heure sans Léo. Tu auras alors tout le loisir de faire sa connaissance ». Le sifflet coupé mais avec l’expression d’une femme décidée à ne pas perdre le second round, Camille fait faire demi tour à son fils (déçu par ce rival regimbant) et disparaît.

À vingt heures précises, Camille ouvre ma porte, un air guerrier sous son auréole de cheveux blonds. Son visage : un maelström d’émotions dardées par la présence de Michèle. Sur ma table : une pique à brochette et un grand couteau. Presto, je lui désigne mon attirail : « - Tu ne crois pas aux fantômes ? Aux morts ? Aux esprits perdus dans les limbes ? Tu as tort. » Je saisis la pique et transperce le bras de ma petite morte. Camille pousse un cri avant de se jeter sur elle pour l’ôter. Je la laisse faire, m’empare du couteau et le plante dans la poitrine de Michèle. Un deuxième cri retentit, plus faible, et Camille s’évanouit aux pieds de la morte. Un plan brillant.

« - Regarde, dis-je, au moment où Camille rouvre les yeux. Michèle n’est pas blessée. De toute façon, il ne peut plus rien lui arriver ». Depuis le lit, où je l’ai allongé, Camille contemple une Michèle intacte & impavide qui, debout, fixe un point situé entre ma fiancée putative et la lampe de chevet.

Mi-égarée, mi-méfiante, Camille se dresse sur son séant. Sa main s’avance en éclaireuse vers Michèle avant de se poser sur son bras, d’abord avec hésitation puis avec une sorte de fermeté un peu hystérique qui l’emmène à palper son ventre, ses cuisses et, pour finir, son visage. « - J’ai cru à une poupée…, bégaye t-elle ». Je saisis la pique. « - Tu veux que je le refasse ? ».

Camille se rassoit sur le lit, toute d’attente crispée. J’entreprends alors de percer Michèle de tous les côtés avant de m’écarter et de désigner (un peu théâtralement, je l’avoue), les orifices qui, en quelques secondes, non seulement ne laissent suinter aucun fluide mais se referment sans laisser de trace. Et voilà pourquoi votre voisine est muette.

Les millenials, engeance décérébrée s’il en est par l’usage de l’écran et un environnement débilitant, usent à l’envie de ce néologisme : malaisant.

Pour une fois, je le reprendrai à mon compte : ma douce Camille, pour qui mon corps & mon cœur battent à l’unisson, entreprend depuis une heure de tester la mort de Michèle.

Son admirable visage figé par un air de concentration inquiétant (contraste saisissant !), elle soumet la jeune spectre à une série de tests qu’un bourreau syrien ne renierait pas. Je refuse, ici, de décrire ses pratiques - des enfants pourraient lire ces lignes ! Disons qu’il est heureux que personne d’autre que moi n’assiste à cette pénible séance.

«  - Impossible..., finit par exhaler Camille en se laissant choir sur le lit ». Visiblement, ses petits tests son terminés : je peux cesser de malaxer mes paumes. Les épaules de Camille s’affaissent. Son regard se fait plus vague. Elle digère l’énormité. Je laisse l’ahurissement l’envahir doucement : avec un peu de chance, le boulet n’aura produit qu’un peu de vent. Mon œil ! C’est sans compter sur l’énergie des femmes ! Camille redresse son buste et son regard s’allume avant de se tourner vers moi : « - Tu es sûr que tu ne la connaissais pas ? ». Paumes tournées vers le ciel - signes jumeaux de probité & d’égarement -, je lui assure que rien ne me lie à Michèle. Camille hoche la tête, peu convaincue.


21 avril 2024

Alors que dans la Manche, et sur la ferme de mon frère Laurent, le vent se fait moyen selon l’échelle de Beaufort, notre bise locale continue, elle, à martyriser notre cité d’uppercuts glacés. Dispersés les pollens, éparpillés les espoirs estivaux ! Dans les rues, on se recouvre en grommelant. Le printemps s’est fait sournois, au point d’imprimer au soleil un de ces airs de tapinois qui scie les nerfs. Dans l’immeuble, l’atmosphère est au diapason. Ce n’est pas une brouille, ni une bouderie : juste un zéphyr qui rafraîchit nos rencontres. Dans l’escalier, le petit Ramirez jubile et se livre à une exaspérante danse du scalp chaque fois qu’il me croise. Je fais le dos rond. Je me garde de la moindre plaisanterie. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on découvre une morte vivant dans l’appartement de son nouveau petit ami.

Le crépuscule ? Il règne sur une ville rouée de coups éoliens. Ses rues ? Tuméfiées & vidées du moindre passant. Chacun oublie chez soi ces journées à jouer les fétus de paille. Moi ? Au chaud. Camille ? Pomponnée avec, entre les mains, une bouteille de prosecco. Elle se tient, souriante, dans l’encadrement de ma porte. Malgré la robe (jolie), l’eye liner et le vin italien, je renifle un parfum d’ultimatum : rien, dans son regard, ne trahit le moindre sentiment peccamineux. Précautionneux, je rapatrie Michèle dans la chambre et installe quelques biscuits apéritifs sur la table du salon.

Pop !, fait le bouchon en tombant sur le lino, je sers nos verres, l’alcool pétille et on commence. En vétérane rompue aux bisbilles conjugales, Camille ne touche pas à son verre. « - J’ai réfléchi, dit-elle. On s’entend bien. C’est rare. (Un regard vers la chambre) Il ne faut pas gâcher ça. » La prudence faite homme, jacquiesce juste ce qu’il faut. Elle prononce alors ces paroles ailées : «  - Tu ne peux pas continuer comme ça. (Son regard exécute un magistral salto dans le mien). Nous ne pouvons pas continuer comme ça ».


23 avril 2024

Pourquoi Aurillac ? Sans doute parce que cette ville se trouve à trois heures de route d’ici. Michèle est assise à mes côtés. Je l’ai vêtue d’un manteau acheté quelques jours auparavant car j’ai décidé que les morts ont aussi le droit d’avoir froid ! Sur l’autoroute, les panneaux indicateurs ont revêtus leur livrée de croque morts. Mes mains : sur le volant. Mon esprit : tournicoté par ce mantra, « J’ai choisi la vie », distillé par Camille lors de notre discussion. Le but de ce voyage ? Abandonner Michèle sur le quai de la gare.

Trois heures après, je trouve ladite gare gangrenée par la bruxellose ferroviaire des édifices SNCF : des vestiges arts nouveaux cannibalisés par des décors plastifiés. À cette heure (le soleil blanc de midi), les quais sont atones. Je décompte deux vieux à valise sur un banc, une paumée en chevelure bleu psalmodiant sa prière d’après shoot, un punk à chien (sans chien) endormi sous un caténaire & un chef de quai immobile sur le quai. Docile, Michèle me suit jusqu’au banc où je la fais asseoir. Pâle, sa peau m’apparaît comme un mouchoir d’adieu.

J’embrasse sa joue et, gorge serrée, esquisse un geste que je stoppe immédiatement : trop hypocrite. Puisse t-elle regagner la maison d’Hadès depuis ce quai de gare ! Ma prière et notre silence (unique chose que nous aurons partagé !), sont interrompus par l’arrivée d’un TER qui secoue ses jupes avant de freiner à notre hauteur. Ses portes s’ouvrent. J’en profite pour décrocher. Après quelques pas, je ne peux m’empêcher de me retourner : droite & indifférente, Michèle ignore le flot des voyageurs qui la cache peu à peu à ma vue. Lorsque je me retrouve devant la gare, un ricanement désagréable me saisit par le col pour me traîner jusqu’à la voiture : « J’ai choisi la vie », graillonne l’affreux écho.

27 avril 2024

La date ? Quatre jours après. L’heure ? Huit heures et quelque chose du matin. Le lieu ? Chez moi. Votre serviteur ? Son téléphone portable en main, en train de pianoter pour trouver une chanson sur le Net. Je finis par trouver, copie le lien et l’envoie à Camille, présentement chez ses parents dans l’Hérault.

Le chat revint
Le lendemain matin
Le chat revint
Le fait est certain
Nul ne saura
Ni comment ni pourquoi
Mais dès le chant du coq
Le chat était là.

Le téléphone reposé, je me dirige vers la cuisine. « - Je suppose que tu ne voudras pas de café ?, demandes-je à Michèle, sagement assise sur sa chaise préférée. Elle me regarde un bref instant avant de se tourner vers la fenêtre.


4 mai 2024

Some kind of innocence is measured out in years. Mesure t-on l’amour aux kilomètres parcourus ?

À cette heure, Camille roule vers Salon de Provence. Dans sa voiture : sa blonde personne et Michèle cinglent vers le pays du vent dans un silence que j’imagine solide. Six cents kilomètres. Leurs deux nuques muettes au-dessus des appuis-têtes. Six cents kilomètres pour laisser Michèle loin de mon appartement.

Après son retour d’Aurillac, Camille n’aura pas hésité plus d’une semaine pour prendre en main sa nouvelle délocalisation. L’annonce s’est faite avec le visage d’un ange de l’apocalypse. Sourcils froncés, mâchoire serrées, bien décidée à ce qu’aucune scorie ne s’interpose entre notre amour et la vie, elle a posé un jour de congé (elle est bibliothécaire dans une médiathèque de la commune), confié le petit Ramirez à Rachida et fait le plein d’essence. Six cents kilomètres. J’ai frissonné, un peu, quand même.



8 mai 2024

Où en suis-je vraiment ? Joie ? Consternation ? Lassitude ? Indifférence ? Que dire de l’humeur qui teinte ce nouveau matin de mai ? Voilà quatre jours que Camille est rentrée de Salon.

Je m’habille au milieu de l’odeur du café que j’ai préparé. Je ne peux m’empêcher de chantonner, incapable de savoir ce que je ressens face à cette chaise à nouveau occupée par Michèle.

En moderne conséquent, j’envoie mon cruel (?)/désespéré(?) texto à Camille.

Le chat revint
Le lendemain matin
Le chat revint
Le fait est certain
Nul ne saura
Ni comment ni pourquoi
Mais dès le chant du coq
Le chat était là.


Du 8 au 17 mai 2024

Délicates sont les journées qui suivent nos deux tentatives d’éloignement. Un modus videndi plein d’aigreur s’est établi au sein de notre quatuor : entre deux exploits catastrophiques de Léo, Camille et moi continuons nos sorties proto conjugales. Nous trouvons une sorte de terrain d’entente dans les chambres que nous louons dans les motels des environs. «  - J’ai vraiment l’impression d’être ta maîtresse !, s’exclame régulièrement Camille ». La colère que j’entends dans sa voix me dispense de tout commentaire. Bilan : nous voilà bien malheureux, trop conscients du bricolage.


17 mai 2024

Camille est en larmes. Non à cause de Michèle mais parce que son fils a frappé une de ses camarades. Cette fois-ci, les parents de la petite Anissa menacent de porter plainte & la directrice de l’école hésite à renvoyer Léo. « - C’est sa troisième école !, éclate Camille ». Que puis-je faire sinon l’accueillir dans mes bras impuissants ? Nous : au milieu du salon, accrochés/désespérés, couverts de la lumière poudreuse de l’après-midi sous le regard absent de Michèle que je n’ai pas pensé à faire sortir de la pièce.

Au bout d’un moment, Camille se fait lourde et s’effondre sur le lit, les bras en détresse. «  - J’ai tout fait : le psychomotricien ; l’orthophoniste ; le psy ; le médecin pour la Ritaline… Même son auxiliaire de vie scolaire n’en peut plus ! Et il ne sait toujours pas écrire ! ». Sonné, cherchant mes mots, je n’ai pas entendu entrer le petit Ramirez. Conscient que l’heure est grave, et que son seul soutien vacille, l’enfant s’assoit en silence aux pieds de sa génitrice. Sa tête se pose sur le mollet maternel aussitôt couronnée d’une main encore aimante. Escorté de silence, le temps suspend son vol dans le salon. Magnanime, il accorde un peu de paix à chacun de ses occupants.

J’ai fait du thé. Green tea – Honey & Lemon. Pauvre geste mais seule bouée à portée de main. Camille m’a rejoint à la cuisine. Assise, elle serre une tasse inentamée & fumante entre ses mains. Son visage ? Un champ impudique retourné par la fatigue et le désespoir. Moi ? Assis à ses côtés, marmonnant des paroles de réconfort. «  - Je viendrai avec toi à l’école parler à la directrice... ». Pincement à l’estomac/chaleur aux tempes, je prends conscience du petit bond que j’effectue dans le giron de l’engagement. « - Solidarité élémentaire !!, beugle le chœur dans un coin de la scène. »

« - Où est Léo ? » C’est ce que demande Camille, soudain alertée par l’inhabituel silence qui règne dans la pièce où se trouve son fils. Je me lève avec elle et nous gagnons le salon. Personne. Pas le temps de s’inquiéter : de la chambre, nous parvient un léger bourdonnement de voix. Propulsés par sa vitesse de mère, nous pénétrons dans ma canfouine.

Là, sur la fameuse chaise, les yeux mi-clos, une mèche des cheveux de Michèle enroulée autour de son index, le petit Ramirez est assis sur ses genoux, la tête posée entre ses seins pumpernickel. D’une voix languissante, il explique à ma petite morte qu’il n’a pas voulu faire mal à sa copine Anissa. Camille & votre serviteur ? Deux ronds de flanc.


4 septembre 2027

Après trois ans, un mariage (heureux), et le retour de Léo dans le giron d’une communauté humaine qui n’a plus à craindre ses écarts, je peux l’affirmer haut & fort : en ces temps d’extrême déréliction, les morts apaisent !

De l’extérieur (l’image, toujours !), nous formons une famille parfaitement fonctionnelle. Qui ne s’attendrirait pas devant ce sympathique couple de quarantenaires, leur fils si bien élevé et sa grande sœur autiste à laquelle il semble si attaché ?

Comédie ? Que nenni ! Apocalypse climatico-politique mis à part, nous sommes aussi heureux que peut l’être une famille de la classe moyenne occidentale au début du XXIe siècle.

Alors ? Alors, je laisse au lecteur le soin de reposer ce livre pour méditer les enseignements de cette authentique histoire. La preuve : à l’heure où j’écris ces lignes dans notre maison campagnarde, j’aperçois mon Léo sur la terrasse. Lové contre Michèle, il lui conte par le menu la promenade que nous venons de faire dans les bois qui entourent notre ferme.

À peine consentirai-je à mentionner que, ce matin, ma chère Camille, contemplant son fils dans les bras de notre petite morte (ils dorment ensemble), a laissé échapper, attendrie, cette formidable observation : « - Tu verras, elle nous enterrera tous ! ».



mercredi 15 janvier 2025

Fraude fiscale & "fraude sociale"

 

Depuis quand le terme « fraude sociale » est-il utilisé en France ?

Vincent Dubois : L’utilisation de ce terme est relativement récente. Il est apparu dans les années 2000 et s’est progressivement imposé comme une formule politique et institutionnelle qui n’est aujourd’hui plus remise en question.

A quoi cette expression renvoie-t-elle ?

V. D. : D’un point de vue sociolinguistique politique, il s’agit du décalque direct de « fraude fiscale », mais à géométrie variable. D’une part, la fraude aux prestations sociales, c’est-à-dire aux fraudes commises par les bénéficiaires d’aides et d’allocations. D’autre part, la fraude aux cotisations sociales, qui renvoie au défaut de paiement des cotisations sociales des employeurs, ou le travail dissimulé, communément appelé « travail au noir ». Les discours politiques et les initiatives gouvernementales se concentrent très largement sur le sujet de la fraude aux prestations sociales. Beaucoup moins sur la fraude aux cotisations sociales.

Le terme « fraude sociale » révèle-t-il une réalité objective ?

V. D. : Dans tout système il y a des fraudes, qu’il s’agisse de bénéficiaires d’allocations ou, dans le cas des cotisations sociales, des employeurs. La question n’est pas tant celle de l’existence de la fraude que celle de l’importance qu’on lui accorde. Et surtout de la différence de considération par rapport aux différents types de fraudes.

C’est-à-dire ?

V. D. : Aujourd’hui, le terme de « fraude sociale » renvoie quasi systématiquement à la fraude aux prestations sociales. Il cible en particulier des populations précaires et des dispositifs spécifiques comme le revenu de solidarité active (RSA), ou en matière de santé l’aide médicale d’Etat (AME). On vise des types de prestations, et par leur intermédiaire, des types de populations qui sont plutôt caractérisées par leur précarité. Or, de manière générale, on se rend compte que même si cette fraude existe, elle est nettement moins importante en proportion et en volume numéraire, donc en termes d’enjeu financier, que les fraudes aux cotisations sociales, sans parler de la fraude fiscale et des différentes formes d’évasion fiscale…

A combien s’élèvent ces différents types de fraudes ?

V. D. : Les chiffres disponibles – ceux produits par les organismes de protection sociale ou par la Cour des comptes – montrent des écarts considérables. On parle d’un rapport de 1 à 40 entre la fraude aux prestations sociales et la fraude fiscale. Par exemple, des estimations mentionnent que la fraude fiscale représente environ 80 milliards d’euros par an. Ce chiffre varie selon les années et les méthodes de calcul, mais il est sans commune mesure avec les montants en jeu dans la fraude aux prestations sociales. Ce n’est pas du tout le même ordre de grandeur lorsqu’il s’agit de fraudes aux prestations sociales et de fraudes fiscales… Un autre point intéressant concerne la distinction entre la fraude identifiée et la fraude évaluée. Il y a une forme de tolérance, au moins relative, à la fraude fiscale, à ce que l’on appelle l’optimisation fiscale. Alors qu’il y a une ‘tolérance zéro’ à l’égard de la fraude aux prestations sociales.

Pourriez-vous détailler ce dernier point ?

V. D. : La fraude identifiée correspond aux montants effectivement connus et aux dossiers qui font l’objet de procédures. La fraude évaluée, elle, est une estimation de la fraude réelle, fondée sur des méthodes statistiques plus ou moins précises. D’un point de vue général, il reste toujours plus de fraude évaluée que de fraude identifiée.

Cela justifie donc toujours plus de contrôles pour réduire et résorber absolument l’ensemble de la fraude, comme si on pouvait imaginer un système dans lequel il y ait un niveau zéro de fraude, ce qui est évidemment impossible. Cela repose sur une logique d’un inatteignable objectif « zéro fraude ». Ce qui entretient sans cesse cette machine à toujours plus de contrôles enclenchée maintenant depuis plusieurs décennies. Par ailleurs, le différentiel entre fraude identifiée et fraude estimée est plus important en matière de fraudes fiscales et de fraudes aux cotisations sociales qu’en matière de fraudes aux prestations sociales.

Que vient illustrer cette différence ?

V.D. : Cela signifie que les systèmes de contrôle sont plus efficaces pour ces dernières, parce qu’ils ont été beaucoup plus développés. Pour le dire autrement, il y a manifestement une forme de tolérance, au moins relative, à la fraude fiscale, à ce que l’on appelle l’optimisation fiscale voire au défaut de cotisations. Alors qu’il y a une « tolérance zéro » à l’égard de la fraude aux prestations sociales. Cette différence de traitement est avant tout un choix social et politique.

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, plusieurs réformes s’inscrivent dans cette continuité de contrôles des prestations sociales.

V.D. : Dans mon livre Contrôler les assistés, j’évoque l’idée d’une course sans ligne d’arrivée. Avec une multiplication de nouvelles initiatives visant à toujours plus de contrôle. C’est un processus qui semble ne jamais s’arrêter. J’ai arrêté mon enquête en 2017, ce qui signifie que mes recherches se sont arrêtées juste avant le premier gouvernement Macron. Mais ma conclusion était claire : il n’y avait aucune raison que cette dynamique de « spirale de la rigueur » s’arrête. Et les faits ne m’ont pas contredit.

V. D. : En observant notamment les effectifs de contrôleurs chargés de l’attribution des allocations familiales et de logement, ainsi que des différents minimas sociaux, dont le revenu de solidarité actif (RSA). Leur nombre a en effet augmenté au cours des dernières décennies. Alors que les effectifs généraux de ces caisses de Sécurité sociale ont, eux, diminué. Ce qui montre une vraie volonté de renforcer le nombre de contrôleurs. Alors que dans le même temps, le nombre de personnes affectées au contrôle fiscal a lui diminué. Une deuxième illustration de cette différence dans les choix des cibles sur lesquelles faire porter la priorité est le déploiement d’un arsenal de technologies statistiques et informatiques beaucoup plus fortes et précoces en matière de prestations sociales. Ce qui est en effet appelé le « datamining ».

Qu’est-ce que le « datamining » ?

V.D. : Il s’agit d’un système de traitement informatique d’une grande masse d’informations, sur la base de modèles algorithmiques utilisés pour identifier les cas susceptibles de fraudes. Ces derniers se déploient à grande échelle depuis le début des années 2010 dans les caisses d’allocations familiales. L’innovation technologique a été particulièrement poussée sur le sujet des fraudes aux prestations sociales. Alors que dans l’administration fiscale, le « datamining » commence tout juste à être utilisé, avec dix à quinze ans de retard.

Pourtant il serait financièrement plus intéressant de prioriser les efforts sur la fraude fiscale ?

V. D. : Oui, cette différenciation dans la tolérance sociale et politique et l’intensité des efforts déployés ne repose en rien sur le niveau des enjeux financiers. Si la raison de ces contrôles extrêmement forts en matière sociale était strictement financière, elle aurait dû être encore plus importante en matière de lutte contre la fraude fiscale et la cotisation sociale. Puisque c’est là que résident les enjeux financiers les plus importants, et dans des proportions massives. Les véritables raisons ne sont donc pas financières ni juridiques, mais bien politiques.

Alors justement, pourquoi déployer autant d’énergie et de moyens dans cette fraude sociale ?

V. D. : Parmi les nombreuses raisons, il y a notamment une logique très politique, au départ interne à la droite, dans la mise en scène de la rigueur et le fait d’appliquer strictement les règles… Il s’agit de signaux et de symboles émanant des acteurs politiques de droite, et qui s’avèrent extrêmement moteurs dans cette forme de stigmatisation. Se focaliser sur les bénéficiaires du RSA notamment, qui viendraient « abuser de la générosité publique », fait en effet écho aux idées les plus droitières…

Stigmatiser la figure de celui que l’on peut clairement qualifier de « bouc émissaire », de déviant, permet en effet de montrer la capacité à défendre ce que l’on érige en valeur suprême – en l’occurrence la valeur travail. Il s’agit là d’une forme de « néo-paternalisme » également développé aux Etats-Unis depuis une quinzaine d’années. Et qui conduit à jouer les moralisateurs et les garants de la rigueur dans toute une série de domaines, et notamment en matière sociale.

L’association la Quadrature du Net a dévoilé la surveillance accrue de l’Assurance maladie, via son algorithme, envers les personnes les plus pauvres.

V. D. : Pourtant, concernant les fraudes associées à l’Assurance maladie, il y a une donnée particulièrement notable : celle des abus provenant des professionnels de santé. Il s'avère qu'ils commettent 80% des fraudes identifiées dans ce domaine.

Entretien avec le sociologue Vincent Dubois, glané sur le site du magasine en ligne Viva.

mercredi 8 janvier 2025

Trois thèses


Les trois thèses principales : que nous ne sommes pas de taille à nous mesurer à la perfection de nos produits ; que ce que nous produisons excède notre capacité de représentation et notre responsabilité ; et que nous ne croyons que ce qu’on nous autorise à croire – ou plutôt ce que nous devons croire, ou plutôt ce qu’il faut impérativement que nous croyions –, ces trois thèses fondamentales sont malheureusement devenues, à l’évidence, plus actuelles et explosives qu’elles ne l’étaient alors, en raison des risques encourus par notre environnement dans le dernier quart de ce siècle.

Günther Anders, préface à la cinquième édition de L'Obsolescence de l'homme

 

On peut lire l'intégralité de cette préface chez les Amis de Bartleby

dimanche 22 décembre 2024

Le Promeneur vous souhaite d'excellentes fêtes !


 


« C’est humiliant comme situation » : pour pouvoir se nourrir jusqu’à la fin du mois, Aurore et Emilie, étudiantes à Nice, sont contraintes de mendier à la sortie du supermarché ou dans la rue. Nice Matin

 *

Depuis plusieurs années, dans différents services de pédiatrie en France, des médecins voient revenir avec inquiétude le scorbut, notamment chez les enfants. Ces enfants atteints de scorbut ont « souvent une alimentation pauvre, essentiellement des pâtes ou du riz, qui donnent un sentiment de satiété à moindre coût. Ils mangent peu de fruits et de légumes, sans doute pour des raisons économiques, ce qui les expose à un risque élevé de carences », détaille le professeur de pédiatrie de l’hôpital Robert-Debré. Médiapart 

 *

Les cas de gale et de rougeole, deux maladies très contagieuses, ainsi que de rachitisme et de scorbut, deux maladies que l’on croyait éradiquées, ont augmenté. La montée des maladies infectieuses reflète la crise du coût de la vie et les coupes budgétaires qui durent depuis dix ans dans les services sociaux et la santé publique, qui ont laissé la Grande-Bretagne avec l’une des populations les plus pauvres et les plus vulnérables d’Europe. The Guardian

 *

A partir du 1er janvier, les expérimentations du RSA conditionné à 15 à 20 heures d’activités doivent se généraliser à l’ensemble du pays. D’abord testées dans des territoires de 18, puis 47 départements, ces expérimentations révèlent des mises en œuvre bien différentes d’une localité à l’autre. Pour les bénéficiaires, le plus grand flou persiste. Rapports de force

 

mercredi 13 novembre 2024

Le pur ruissellement de la vie infinie


Je regrette les temps où la sève du monde,
L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers !
Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;
Où, debout sur la plaine, il entendait autour
Répondre à son appel la Nature vivante ;
Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,
La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleu
Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !
Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.


Arthur Rimbaud 

 

mercredi 6 novembre 2024

Pour info

 

Glané sur le site du Monde.

La victoire de Donald Trump à la présidentielle de 2016 avait choqué et surpris de nombreux Américains : en même temps que leur pays fermait les portes de la Maison Blanche à la première femme candidate officielle à la présidence, il les ouvrait à un homme qui s’était publiquement vanté de traiter les femmes comme des objets.
Huit ans ont passé, et les polémiques d’alors semblent bien fades en comparaison de ce que Trump a promis d’accomplir lors de son second mandat, qui lui semble désormais acquis au regard des résultats de l’élection du 5 novembre. Aujourd’hui, ce ne sont plus le choc ou la désillusion qui dominent parmi ses opposants, mais la peur et l’anxiété face aux changements radicaux qu’il compte mettre en œuvre et qui représentent, encore plus nettement qu’auparavant, le triomphe de l’extrême droite.
A l’heure de sa victoire, il est donc utile de dresser un premier tableau des principaux objectifs que Trump entend poursuivre à son retour à la Maison Blanche, tant ces transformations s’annoncent plus profondes que celles entreprises entre 2017 et 2021.

L’un de ses objectifs majeurs, auquel presque toutes les autres parties de son programme sont subordonnées, est de soumettre l’administration fédérale à sa volonté. Répondant aux accusations contre un « Etat profond » qui aurait entravé Trump lors de son premier mandat, ce plan vise à lever les protections légales dont jouissent des dizaines de milliers de fonctionnaires afin de pouvoir les licencier et les remplacer par des partisans loyaux, prêts à suivre scrupuleusement les directives de la Maison Blanche.

Mainmise sur les trois pouvoirs

Russ Vought, ancien directeur du budget de Trump, a explicitement évoqué son objectif de « traumatiser » les fonctionnaires pour les dissuader de travailler, tandis que le Projet 2025 de l’Heritage Foundation a déjà désigné des remplaçants pour des milliers de postes-clés. A l’intérieur du mouvement MAGA (Make America Great Again), certains réfléchissent aussi à la possibilité de contourner les enquêtes administratives de sécurité traditionnellement accomplies par le Federal Bureau of Investigation, ce qui pourrait permettre l’arrivée (ou le retour) à des postes de responsabilités de personnalités ouvertement associées à l’extrême droite, comme Michael Flynn ou Steve Bannon.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Elon Musk, de donateur à acteur direct de la campagne de Donald Trump

Un tel bouleversement marquerait la fin d’un service public fondé sur le mérite et le retour d’un spoil system rappelant le XIXe siècle, où les postes étaient attribués aux soutiens du vainqueur de l’élection. Cependant, deux différences majeures s’imposent : non seulement les nominations projetées par le Projet 2025 sont planifiées de façon bien plus globale et systématique, mais elles visent à ancrer une idéologie spécifique plutôt qu’à récompenser une simple fidélité partisane.
Il n’est plus question de tolérer les fameux « adultes », ces conseillers qui, lors du premier mandat de Trump, avaient modéré ses impulsions. Désormais, le milliardaire sera aux commandes sans aucun garde-fou. C’est d’autant plus vrai que la Cour suprême lui est largement acquise et qu’avec le basculement du Sénat à droite le Parti républicain pourrait, comme en 2016, avoir à nouveau la mainmise sur les trois pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire – au niveau fédéral.

Trump entend tirer parti de cette nouvelle liberté d’action pour cibler tous ceux qu’il perçoit comme ses ennemis. Il s’agit là d’une vaste catégorie, qui comprend non seulement les principaux dirigeants du Parti démocrate – Trump a promis de nommer un procureur spécial pour enquêter sur Biden et sa famille –, mais aussi tous ceux qui ont témoigné contre lui lors des deux procédures de destitution et les critiques, passées et présentes, de ses actions.

Instrumentaliser l’Etat

Déjà mise à rude épreuve durant son premier mandat, l’indépendance traditionnelle du ministère de la justice sera cette fois attaquée de manière encore plus systématique et agressive. Les protections instaurées depuis les années 1970 pour limiter les excès de la « présidence impériale » après le scandale du Watergate risquent fort d’être balayées par un Parti républicain désormais entièrement dévoué à son chef. Celui qui s’est présenté durant la campagne comme le « châtiment » envoyé par ses partisans à ceux qui les auraient « trahis » souhaite clairement instrumentaliser l’Etat fédéral à des fins tant personnelles qu’idéologiques.

Parmi ses idées, aucune n’est plus cruciale que son projet déclaré de déporter massivement plusieurs millions d’immigrés. La mise en œuvre de ce plan concrétiserait une idée longtemps cantonnée aux marges du débat politique : celle d’un prétendu complot des élites libérales visant, par l’immigration, à transformer la majorité historique blanche des Etats-Unis en une minorité parmi d’autres. Trump a non seulement adopté cette vision d’extrême droite, mais a aussi fait sien un discours rappelant les thèses eugénistes en vogue au début du XXe siècle, décrivant les immigrés comme une « invasion » de « criminels » qui « empoisonne le sang » du pays.

Pour exécuter une telle déportation de masse, il a promis de mobiliser la garde nationale et d’invoquer l’Alien Enemies Act de 1798, la même loi qui permit à Roosevelt de faire interner, pendant la seconde guerre mondiale, plus de 30 000 personnes accusées de sympathies pour le Japon, l’Allemagne ou l’Italie. Rien ne l’empêcherait non plus de réformer en profondeur le système d’immigration légale, avec potentiellement un retour du système de quotas raciaux qui était en place entre 1921 et 1965.

Cet aperçu ne fait qu’effleurer l’étendue du programme de Trump, qui est bien plus vaste. Il suffit néanmoins à montrer que son retour à la Maison Blanche, bien qu’il annonce des bouleversements majeurs, ne représente pas une rupture franche dans l’histoire des Etats-Unis. Les idées d'extrême droite y sont, en effet, enracinées bien plus profondément qu’on ne l’a longtemps compris. Nous venons de constater qu’elles sont toujours vivaces.

Olivier Burtin est maître de conférences en civilisation des Etats-Unis à l’université de Picardie Jules-Verne, à Amiens, spécialiste de l’histoire contemporaine des Etats-Unis. Ses travaux portent notamment sur le rôle de l’extrême droite au sein de la société américaine.

mardi 29 octobre 2024

Péret vivant

 

 

L’EVOLUTION D’UNE JOLIE FEMME

 

C'était je m'en souviens un homme couleur de feu

Ses pieds dans un feu de paille

flambaient comme un soleil couchant

et ses mains inaltérables

étranglaient la dernière sœur de la dernière vierge

D’un arbre naît la femme

l’impénétrable aux yeux feuilles

qui lui demande de s’endormir

Il sait bien que s’il s’endort

il ne sera plus que flamme que dis-je fumée

et son étreinte se resserre

autour du cou qui brille comme un miroir

Le miroir voudrait être le cou

Il n’y a pas de désir qui tienne

Une goutte d’eau tombe sur ma tête

et j’en suis ébloui

 

Benjamin Péret

 

jeudi 24 octobre 2024

Chez André Breton

 


Les deux pièces, décalées en hauteur par un court escalier, même par les jours de soleil et malgré les hauts vitrages d'atelier, m'ont toujours paru sombres. La tonalité générale, vert sombre et brun chocolat, est celle des très anciens musées de province - plus qu'au trésor d'un collectionneur, le fouillis impossible à dépoussiérer complètement, des objets aux reliefs anguleux, objets presque tous légers : masques, tikis, poupées indigènes où dominent la plume, le liège et le bouchon de paille, fait songer à première vue, avec ses armoires vitrées qui protègent dans la pénombre une collection d'oiseaux des tropiques, à la fois à un cabinet naturaliste et à la réserve, en désordre, d'un musée d'ethnographie. Le foisonnement des objets d'art cramponnés de partout aux murs a rétréci peu à peu l'espace disponible ; on n'y circule que selon des cheminements précis, aménagés par l'usage en évitant au long de sa route les branches, les lianes et les épines d'une sente de forêt. Seules certaines salles du Museum, ou encore le local sans âge qui hébergeait la Géographie dans l'ancienne faculté de Caen, m'ont donné une telle impression de jour pluvieux et invariable, de lumière comme vieillie par l'entassement et l'ancienneté sans date des objets sauvages.

Rien n'a changé ici depuis sa mort : dix ans déjà ! Quand je venais le voir, j'entrais par la porte de l'autre pallier, qui donnait de plain-pied sur la pièce haute. Il s'asseyait, la pipe à la bouche, derrière la lourde table en forme de comptoir sur laquelle le fouillis des objets déjà débordait - à sa droite, alors au mur, le Cerveau de l'Enfant de Chirico - peu vivant lui-même, peu mobile, presque ligneux, avec ses larges yeux pesants et éteints de lion fatigué, dans le jour brun et comme obscurci par des branchages d'hiver - figure ancienne et presque sans âge, qui siégeait devant sa table d'orfèvre et de changeur, semblant appeler autour d'elle les lourdes pelisses qui peuplent le demi-jour des tableaux de Rembrandt, ou la simarre du docteur Faust : un docteur Faust toujours à l'écoute passionnée de la rumeur de la jeunesse, mais seulement jusqu'au pacte - exclu - et tous les soirs faisant retraite entre ses tableaux, ses livres et sa pipe, après le café, dans le capharnaüm peuplé de nécromant qui était son vrai vêtement, au milieu du sédiment accumulé et immobile de toute sa vie. Car tout dans l'intérieur - et une seule visite suggérait de laisser au mot toute sa force - de ce fanatique de la nouveauté, parlait d'immobilité, d'accumulation, de la poussière ténue de l'habitude, du rangement maniaque et immuable qu'une servante hésite à troubler. J'ai quelques fois cherché avec curiosité à imaginer (mais Elisa Breton, qui seule pourrait le faire, ne lèvera pas ce voile) les soirées, les matinées de Breton chez lui, de Breton seul - la lampe allumée, la porte close, le rideau tiré sur le théâtre de Mes amis et moi. Bien des raisons me laissent croire (dernièrement un petit carnet qui renferme des dessins, des autoportraits, des adresses fantaisistes, des phrases qu'il notait au réveil) que c'est à ces heures supposées du travail solitaire qu'il accueillait de préférence les riens charmants de la vie, crayonnant, musant, butinant dans les taillis de son musée, et toujours prêt à retarder souverainement le moment peu ragoûtant d'écrire. Ce goût qu'il avait de la vie immédiate jusque dans ses dons les plus ténus, jusque dans ses miettes - goût toujours neuf et renaissant, toujours ébloui, même dans le grand âge - rien ne me le rendait plus proche ; rien n'était plus propre que cette attention inépuisable donnée aux bonheurs du jour à faire vraiment avec lui à tout instant fleurir l'amitié. Je songe aux farouches et arides élucubrateurs qui sont venus après lui, dérisoirement occupés à refaire sur concepts - comme on achète sur plan - un monde préalablement vidé de sa sève et qu'ils ont commencé par dessécher sur pied, justiciables par là du mot de Nietzsche : "Le désert s'accroît. Malheur à celui qui porte en lui des déserts." C'est quand la luxuriance de la vie s'appauvrit que montrent le bout du nez, enhardis, les faiseurs de plans, et les techniciens à épures ; après quoi vient le moment où il ne reste plus qu'à appauvrir la vie davantage encore, pour en désencombrer la planification. Il y avait ici un refuge contre tout le machinal du monde. 

 Julien Gracq 

On peut retrouver, en cliquant ici, une vue "augmentée" du bureau de la rue Fontaine. 

 

vendredi 11 octobre 2024

La cazelle



Ai-je dit que je suis bossu ?

Jean Giono, Le moulin de Pologne


Derrière son visage - une claire bouffée de menthe - le muret de pierres bordait le potager. Derrière nous se trouvait sa maison : une pincée de tuiles posée sur les premières avancées du causse. Pauline vivait là depuis un divorce dont elle parlait peu et l’abandon de son emploi d’ingénieur en on-ne-sais-quoi. Le pécule que lui avait laissé son père et son obstination à se forger un nouveau métier lui avaient permis de s’installer ici avec une cinquantaine de ruches.

Cette trentenaire à l’allure athlétique avait trois amants. Avec votre serviteur, elle fréquentait Pierre Leclan, un élégant cinquantenaire qui prospérait dans l’élevage industriel, et André Bodart dont la rousseur appuyée lui conférait un air irlandais. Ce dernier était patron d’une grosse entreprise de BTP et grenouillait dans d’obscures sous-commissions départementales qui faisaient la pluie et le beau temps ici. Nous ne nous fréquentions guère. À peine nous serrions nous la main quand le hasard nous réunissait dans l’un des cafés du bourg. Il aurait été excessif de parler de jalousie.

Que puis-je dire aujourd’hui ? Pauline n’avait fait d’avance à personne. À l’issue d’un menuet qui était loin d’une chasse à courre, elle avait délimité son territoire et réglé les horloges. Leclan et Bodart, qui n’étaient pas à une maîtresse près, filèrent pourtant très doux. Il m’arriva de croiser l’un deux revenant du causse. Loin du rodomont, il rentrait chez lui la queue entre les jambes, littéralement.

Quant à moi, ce fut d’une simplicité biblique. Ayant instruit la vente de l’hectare qu’elle avait acheté au vieux Ayrolles (je suis clerc), j’avais dû mettre pas mal d’huile dans les rouages de ce vieux grippe-sou. Les allées et venues entre l’étude et la ferme du barbon avait mis mon corps à rude épreuve. Une semaine après sa conclusion, au soir d’une journée où le vent avait frictionné les nuages, Pauline gravissait les vingt deux marches de l’étude pour m’inviter à dîner.

Il m’en faut de beaucoup pour être surpris. Je connais mon aspect mais aussi ma réputation. Je me préparais donc à un dîner de travail où elle me sonderait pour tirer de nouveaux plans sur la comète. Il n’en fut rien. Sa conversation me charma par son absence d’ambages et la finesse avec laquelle mon hôte parla de la meilleure façon de tuer le temps. Vers une heure du matin, alors que j’allais prendre congé, elle posa sa main hâlée sur mes doigts osseux et m’invita à la suivre dans sa chambre. Elle eut l’élégance de ne pas éteindre la lumière lorsque je la rejoignis.

C’était aujourd’hui mon heure. Mon temps, comme disait Pauline. Un promeneur s'égarant dans ce lieu isolé aurait été intrigué par cette jeune femme souriante et nue adossée contre votre serviteur, qui lui était resté vêtu, et qu’il n’aurait pu décrire autrement que comme un homme fait de bric et de broc. Et de fait, si mon visage portait beau malgré mes quarante ans, mon corps s'était vu fortement contraint par l'accident de voiture que j’avais eu, quelques années auparavant, au retour d’une fête votive.

Tendons, os, peau : les chirurgiens avaient fait ce qu’ils avaient pu. Pauline disait que mon corps était une carte de ce monde. J’avoue avoir été peu sensible à cette image qui ne correspondait pas au train douloureusement brinquebalant que celui-ci me faisait mener depuis vingt ans.

Il fallut que nous nous mettions à baiser - Dieu merci, mon sexe n’avait pas souffert de la collision -, pour que je sente la justesse de sa remarque. Était-ce le causse autour de nous ? Le bleu pâle de ses yeux ? Leur éclat attentif qui me permettait d'oublier mon corps d'Arlequin ? Ou était-ce la manière de pacte que nous avions signé depuis six ans que nous commercions ? Dans son lit, ou sous quelques buissons aux doigts crochus - une fantaisie rare mais souvent douloureuse -, c’était mon corps de guerre que Pauline affrontait. Au sortir de ses mains, je pouvais regagner mon étude nantis d’une joie qui m’ôtait tout boitillement pendant un mois. Les murs de la petite ville où je vivais souriaient à la vue de mes épaules tordues. L’air frottait ma peau scarifiée avec la langue d’une brave vache. Voilà mon corps, disais-je, et dans ces moments là, mon air insolent obligeait ceux qui me croisaient à ne plus détourner les yeux. Ce n’était pas rien.

Ai-je dit que je suis orphelin ? À peine ai-je quelques cousins en Flandre que je n'ai jamais cherché à connaître. Mon corps, ainsi qu'un solide sentiment d'indépendance, m'ont évité les encombrements du mariage. J'ai donc quelques loisirs en dehors de mon travail à l'étude de maître Lacoste, un jeune fainéant dont l'incompétence arracherait des hourras au dernier des politiciens. Assez vite, c'est-à-dire quelques mois après qu'il eut repris l’étude de son père – et sans doute dûment conseillé par ce dernier qui connaissait mes qualités et l'absence de celles de son fils -, le jeune Lacoste s'était reposé entièrement sur moi. Il n'eut pas à s'en plaindre. Comme beaucoup de pauvres qui ont étudié, j'ai développé un esprit sagace. Je vais vite et parfois même assez loin. Bref, tout ce que le pays comptait d'aisés finit par traiter chez nous. Vous l'avez compris, je n'aurais pas supporté de recevoir mes ordres d'un imbécile.

Rapportons un miracle : dans cette campagne où l’ennui circule encore très bien, personne n’était au courant de notre quatuor. Le caractère enjouée et discret de Pauline y était sans doute pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, nul stigmate ne la marquait. « Et quand bien même ?, m’avait-elle dit un jour. Ici, j’ai suffisamment de caillasses pour les lancer sur qui voudrait s’amuser. »

Le crépuscule avait déposé sa ration d’or sur le sommet des arbres. Nous venions de faire l’amour avec une certaine langueur, conscients qu’une fois assis sur ce banc de pierre, nous goûterions aux derniers soubresauts de l’été. Nous parlions gentiment d’une façon qui me manque encore beaucoup. Il faut l’admettre : notre époque a réduit à la portion congrue nos discussions. En ville, dans nos hameaux, je le constate : le peu que nous avons encore à dire s'exprime dans une langue si pauvre qu’elle laisse sur sa faim. Aujourd’hui, parler avec son prochain vous expose à recevoir une fameuse portion de néant.

Ce n’était pas le cas avec Pauline. Janséniste, ses mots passaient par un tas de filtres avant de franchir ses lèvres. Cerise sur le gâteau : elle cédait rarement aux expressions toutes faites. Chacune de nos conversations, le plus souvent post coïtum, constituaient de sobres balthazars très revigorants.

Où avait-elle appris à parler ainsi ? Je ne l’ai jamais su. Elle empoignait les choses avec une lucidité effrayante, même pour un cœur aussi recuit que le mien (le notariat vous fait vite développer une solide philosophie de l'âme). Cette brune au corps souple avait une morale de vieux singe. Je ne pouvais m'empêcher de contempler sa peau brune et ses pommettes diamantines en songeant que derrière cet éclat se dissimulait un ethnologue farceur qui me livrait d'inattaquables jugements sur celles et ceux que nous connaissions. Je me disais : voilà une femme qui a mille ans.

Nous apprécions assez le vin pour communier fréquemment autour d’une bouteille. Ayant appris qu'elle lisait peu, j’apportais mes livres. Mon corps débile, et une certaine soif de ce qui m'entoure, m'avait fait constituer une belle bibliothèque dans l'appartement que je louais au centre du bourg. De son côté, Pauline m'entretenait de la vie des abeilles. Comme les livres, les ruches sont le centre du monde. Il y eut de passionnants croisements.

Nous aimions surtout parler du pays, de sa houle de surface comme de ses courants souterrains. Mariages, ambitions, égoïsmes, coucheries, belles haines : nous parcourions les champs de notre petit monde sans discrimination. À l’étude, je disposais d’un observatoire idéal. Quant à Pauline, elle prétendait que ses abeilles en savaient plus long que je ne le pensais. À notre façon, nous cultivions une sorte de patriotisme local.

Nous en convînmes tous les deux sur ce banc : on sortait d’une triste période. Depuis vingt ans, les vieux n’avaient cessé de disparaître, éteignant avec eux les fermes qu’ils avaient occupé. Longtemps, notre bourg et les villages alentours avaient vivoté, escortés par un sommeil fait de pièces vides et d’étables silencieuses.

Et puis, les jeunes restés au pays avaient commencé à « faire construire ». Si le centre des villages ne se repeuplait pas, des maisons sans grâce surgissaient sur leurs pourtours. Bientôt, des grappes d’enfants s’étaient mis à courir les chemins et à jouer sur les places autrefois désertées. Quant aux fermes, leurs terres étaient rachetées par les paysans soucieux de résister aux assauts des banques. D’autres furent reprises par des couples qui avaient fuit la ville pour une vie plus rude mais digne d’être vécue. Maraîchers, éleveurs de poules ou de brebis, propriétaires de gîtes : nous apprîmes alors que nous mangions « bio » depuis des lustres. Chassés des villes par la cherté de la vie, des familles pauvres louaient les maisons du bourg. Peu y demeuraient. Rendus intranquilles par une économie sans pitié, ils déménageaient d’un lieu à l’autre sans jamais s’y ancrer. D’une certain façon, la vie reprenait.

Ce jour là, Pauline m’annonça qu’elle ne verrait plus Leclan et Bodart. « - Ils mijotent des saloperies, ajouta t-elle. » Je considérais avec stupéfaction cette femme qui me faisait la grâce de rester nue devant moi. Son visage, d’habitude si ouvert, était barré d’un rictus. « - C’est la première fois que je me sens sale, dit-elle en passant une main sur ses cuisses. »

Je m’étais toujours gardé de lui demander pourquoi elle avait accepté ces deux hommes dans son lit, trop conscient que sa réponse m’aurait atteint comme un douloureux ricochet. J’appris néanmoins la nouvelle avec satisfaction. Deux rivaux étaient écartés et j’avais suffisamment de ressort pour compenser leur perte auprès de Pauline. On le voit, je ne pensais pas toujours bien loin.

Elle m’expliqua que les deux compères avaient un projet : construire un méthaniseur près de G., un hameau situé à une vingtaine de kilomètres de notre bourg. Cette usine, m’expliqua t-elle, transformait le plomb de la merde en or du gaz. Acoquinés à la Région et à l’Etat, nos loustics avaient lancé l’enquête publique pendant l’été, alors que la majorité des habitants du hameau étaient en vacances. Le projet ainsi accepté et les travaux terminés, l’usine avait démarré son activité.

Pauline s’était levée, peu soucieuse, cette fois-ci, d’être vue par un promeneur. Frémissante d’une rage mal contenue, elle avait posé ses mains sur les hanches. Depuis l’installation de l’usine, des odeurs pestilentielles hantaient ses alentours, provoquant des malaises chez les habitants. Plusieurs brebis d’un troupeau qui paissait non loin étaient tombées malades. Un apiculteur avait vu ses abeilles mourir quelques jours après un épandage de digestat près de chez lui.

J’appris ainsi que la méthanisation produit un déchet : le digestat, un liquide qui charrie nombre de résidus d’antibiotiques, de métaux lourds, de perturbateurs endocriniens et de bactéries pathogènes. Présenté par l’entreprise comme un « fertilisant », des tonnes de ce jus étaient répandues sur les terres agricoles du pays. Un pays qui, non content d’être le château d’eau de la région, possède un relief pentu qui favorise le ruissellement. « - Avec la puanteur et les camions, dit-elle, ils contaminent les sources et les nappes phréatiques. »

Je ne fus pas surpris. Cela fait longtemps que l’Etat conçoit ainsi la « valorisation du territoire ». Après avoir fermé écoles, maternités, bureaux de postes et hôpitaux, il encourage l’enfouissement de déchets toxiques, hérisse nos collines d’éoliennes, impose des panneaux solaires, projette de polluer les sous-sols par l’extraction de gaz de schiste, construit des incinérateurs et rêve de créer des aéroports au milieu d’une forêt. Pourquoi se priver ? Faiblement peuplés d’une population vieillissante et modeste, nos pays offrent des espaces où enfouir le revers honteux de notre monde : les déchets d’une organisation sociale qui assouvit son démentiel besoin d’énergie en détruisant ce qui l’entoure.

Leclan et Bodart ne comptaient pas en rester là. Cette ahurissante réalisation allait faire des petits : quatre méthaniseurs seraient implantés au nord du bourg. Fidèles à leur méthode, le projet avait été éclaté en quatre lots de façon à déjouer l’obligation d’enquête publique. Bientôt, ces usines produiraient des tonnes d’une merde nocive qui serait épandue autour de nous.

Pauline se tourna vers moi. À présent, sa nudité se fondait dans les arbres. Sa peau, son ventre, ses seins faisaient partie du causse et de ses murets de pierres sèches. « - Je ne veux pas voir crever mes abeilles, dit-elle. - Mais enfin, protestais-je stupidement. Ils ne vont pas installer ces horreurs à leur porte ! » Pour la première fois depuis que nous nous connaissions, elle me considéra avec pitié.  « - Et c’est vous qui ignorez ce que l’argent fait aux hommes ? »

On peut imaginer le genre de nuit qui suivit. Chez moi, alors que les heures s’égrenaient au clocher d’en face, je marchais au bord d’abîmes impressionnants, jouant avec des paroxysmes que je croyais oubliés. Si j’inventais mille façon de me brûler, encore fallait-il le faire intelligemment. J’écartais les accommodements pour dresser une sorte de manège qu’il me serait difficile d’arrêter. Au matin, ma décision était prise. J’allais jouer serré mais à l’aide de dés taillés à ma main. Je voulais me garantir une certaine amplitude de mouvement.

Les semaines qui suivirent, je passais beaucoup de temps dans ma bibliothèque à compulser des ouvrages de droit. Je menais quelques recherches sur le Net avant d’effectuer une demi douzaine de voyages qui me menèrent à Paris puis en Normandie. Je rencontrais d’anciens condisciples qui, ayant bien mené leur barque, avaient développé certaines habiletés que je recherchais. Quelques uns me devaient un chien de leur chienne.

Je voyais souvent Pauline. Nous suivions avec attention la progression des chantiers. L’ensemble avançait avec la vivacité d’un cancer, provoquant son désarroi et une colère qui semblait parfois me viser. Ce fut le seul moment où je dus faire preuve de courage.

Un après-midi, je frappais en vain à sa porte. Je dû la chercher un moment avant de la trouver réfugiée dans une cazelle qui bordait le bois, à une dizaine de mètres de sa maison. Les cheveux emmêlés, le visage mâchuré d’un mélange de terre et de larmes, elle était allongée sur le sol, vêtue d’un pull en laine blanche et d’une paire de jean’s. Je m’agenouillais avec difficulté pour prendre sa main. Elle semblait sonnée et particulièrement réticente à mes tentatives de consolation. « - La moitié de mes ruches a crevé. » Son regard me transperça pendant une pénible seconde. Accroupi comme je l’étais, avec ma jambe tordue et mon torse de crapaud, je ne pus que regarder en silence son visage se tourner vers l’endroit le plus obscur de l’abri. Je pensais alors à l’eau jaunâtre que j’avais vu, pour la première fois ce matin, s’écouler de mon robinet. Je ne me permis aucune colère. Il me fallait simplement amender mes plans.

Comme devait me le rappeler l’officier de police qui m’interrogea plus tard, c’est le contenu entier d’un camion citerne qui fut déversé, la nuit d’après, à l’intérieur des villas occupées par les familles Leclan et Bordat. Des milliers de litres de digestat avaient conchié les sols et les murs de ces coquettes habitations pour les rendre définitivement inhabitables.

L’exode des deux familles constitua un spectacle de choix. Dès le matin, une foule compacte s’était massée devant le portail des Bodart. La perspective de voir ses filles grimper en pleurs dans le SUV familial, environnées par l’odeur de fumure, excitait en nous des sentiments contradictoires. Je n’y échappais qu’à moitié. Il aurait fallu un coeur de pierre pour n’être pas ému par leur désarroi même si le souvenir du luxe dans lequel elles vivaient se mêlait à celui de la morgue dont elles faisaient preuve avec nous. Mêlé aux spectateurs, je sentis la tension qui parcourait chacun d’eux et qui, à la façon d’un courant souterrain, tirait le bas du visage. En fait, nous nous retenions de rire.

Après que ces naufragés se furent réfugiés dans un confortable hôtel de F., on apprit qu’ils étaient ruinés. Comptes courants, assurances vie, obligations : tout avait été siphonné. Il ne restait plus un kopeck de cet argent si laborieusement accumulé. À cette nouvelle, beaucoup d’entre nous éprouvèrent une manière de vertige. Avec un luxe de détails, on imagina les zéros clignotant sur l’écran de leur application bancaire. Cela donna à certains un bel aperçu de l’infini.

Les employés, puis les directeurs des banques qu’assiégèrent les deux familles furent catégoriques : c’est sur leur ordre (leurs signatures en faisaient foi) que l’argent avait été transféré sur des compte localisés dans les îles anglo-normandes. Il avait ensuite quitté l’horizon légal après une série de nouveaux transferts sur des comptes de moins en moins identifiables et de plus en plus inaccessibles.

Pour le dire simplement, l’argent avait disparu. « - Comme ça », avait dit l’un des directeurs avec un geste du poignet si désinvolte qu’il lui avait valu un coup de tête de Bordat. Une scène eut lieu dans le hall d’une des banques de F. (Depuis une certaine succession, j’étais au mieux avec son directeur). À l’entendre, madame Leclan avait eut un comportement de demi-folle, menaçant le personnel avec un coupe ongle qu’elle avait sorti de son sac à main et l’agonissant d’injures si ordurières qu’il n’avait pas osé me les répéter.

La nouvelle de cette déroute s’était répandue comme une traînée de poudre. Si on riait de la mésaventure de ceux qui nous tenaient la dragée haute depuis si longtemps, la facilité avec laquelle leur argent avait disparu inquiétait. Je vis débarquer à l’étude certains de mes clients, la bouche pleine de hackers et de cybercriminalité. Leur propre banque ne les avaient pas vraiment rassuré. Aujourd’hui encore, je goûte avec quelle maestria le destin avait manœuvré afin que ce soit moi qui déploie des trésors de rhétorique pour les rassurer.

Dans la nuit qui suivit l’épisode des banques, une série d’incendies provoqua la destruction des cinq méthaniseurs. Ce dernier coup provoqua de longs échos. Au matin, des convois de gendarmes se mirent à sillonner le pays. On parla de déploiement de forces, d’opération coup de poing, de mesures antiterroristes. Des coopératives furent perquisitionnées. On arrêta ce pauvre Perez, un inoffensif berger dont le grand-père avait combattu en Espagne. On alla même jusqu’à inquiéter le directeur d’une succursale bancaire de F. qui se révéla aussi innocent que l’agneau qui vient de naître. Un ministre, rapidement suivi par les médias, agita le spectre de l’ultra gauche. Malgré ces coups de menton, on sentait les pandores un peu perplexes. Le pays, quant à lui, conserva un silence prudent. On ne parla de cabale que bien plus tard.

Le lendemain, je me rendis chez Pauline pour avoir une longue conversation. Il me fallu l’emploi du tutoiement et une rude marche sur le causse pour qu’elle se rende à mes raisons. Nous eûmes une heure émouvante quand elle m’expliqua ce qu’il fallait faire des ruches. « Il n’y a plus nulle part où aller, dit-elle. De toute façon, je ne peux plus rester ici. » À la nuit tombée, je l’accompagnais à la gare de F. Nantie de mes instructions, elle promit de ne jamais me dire vers quelle destination la menait l’avion qu’elle prendrait le soir-même.

Peu après son départ, je démissionnais de l’étude au grand désarroi du petit Lacoste qui dut soudain envisager l’avenir d’une façon moins confortable qu’il ne l’avait prévu. J’en profitais pour mettre en ordre certaines de mes affaires et malgré ma jambe morte, m’offris une promenade sur les hauteurs qui dominaient la rivière qui coule le long de notre bourg. Je m’asseyais sur un des rochers qui surplombe ses méandres jusqu’à ce que le soleil embrase le causse de l’autre côté de la rive. Je m’autorisais alors certaines pensées assez lyriques qui achevèrent de me mettre de belle humeur.

Le soir même, je brossais mon plus beau costume – un complet veston en tweed dont la pochette s’accordait très bien avec les yeux de Pauline – et me présentais à la gendarmerie de L. Je m’y déclarais responsable du conchiement des villas, des incendies ainsi que du détournement de fonds. Je plaidais le passionnel.

Mon corps fut mon meilleur avocat lors du procès. Je m’étais vêtu de façon à en souligner les difformités et ne quittais pas un instant mon air d’homoncule vaincu par l’amour. Lors des débats, on oublia vite les malheurs infligés à ce qu’il fallait bien nommer des parvenus. Quant aux méthaniseurs, le discours de l’avocat général sur le refus du progrès fit un flop. Le public et les médias savouraient un bouillon bien plus roboratif : les amours d’un avorton pour une aventurière. Je jouais sur du velours. Il n’y eu qu’un moment délicat : lorsque le procureur me somma d’indiquer où se trouvaient l’argent. Après un silence lourd de signification, je soupirais, présentant au public ma poitrine enfoncée, avant de bégayer que je n’en savais rien. Malgré quelques exclamations dubitatives et la moue du procureur, l’ombre troublante de mon apicultrice se mit à flotter sur le tribunal. C’était gagné.

Lorsque je sortis de prison, quelques années plus tard, je ne cherchais pas à retrouver Pauline. J’appris avec satisfaction que les méthaniseurs n’avaient pas été reconstruits.

 

lundi 9 septembre 2024

Une forte & prévisible odeur de souffre



Glané sur le site du magazine en ligne Frustration, cet article fort lucide de Rob Grams sur le dernier hold-up électoral.

"Nous le disons depuis longtemps, le macronisme est une des formes de l'extrême droite contemporaine, qui n’a de différence d’avec l’extrême droite traditionnelle que son esthétique (et encore) et son ethos (et encore). Cela est désormais d’une clarté absolue : la bourgeoisie macroniste préfère tordre les institutions, refuser le résultat des élections, s’allier explicitement avec l’extrême droite pour appliquer son programme ultra autoritaire et raciste, que d'avoir la possibilité de voir s'appliquer un programme mollement social-démocrate avec quelques hausses d'impôts pour les entreprises et les riches, une minuscule hausse du SMIC et l'abrogation de la réforme des retraites. Les députés RN eux-mêmes ont décrit la manière dont les macronistes sont venus "mendier leur soutien", leux expliquant tous les points communs qu'ils avaient avec eux.

Inversement, et cela est peut être moins dit, le RN est un macronisme. Le RN ne prétend plus en rien être “anti-système”, son obsession est même l’intégration au sein de ce système. Le RN a ainsi montré à quel point il était conciliant avec le macronisme. Il a répété à foison qu'il censurerait n'importe quel gouvernement de gauche, et que l'absence de la France Insoumise n'y changeait rien. Il y avait un implicite : le RN ne censurerait pas un nouveau gouvernement macroniste, ce qui s’est produit." 

La suite ici.