jeudi 12 novembre 2020

Lettre ouverte des Faucheurs volontaires d'OGM concernant la révision de la loi de bioéthique



Mesdames les sénatrices, Messieurs les sénateurs,

vous devez bientôt finaliser la révision de la loi sur la bioéthique. Les Faucheurs volontaires d'OGM, par cette lettre ouverte veulent alerter sur certains aspects éthiques liés aux modifications génétiques des embryons ou liés aux examens génétiques. Il ne s'agit plus en effet avec cette révision de la loi de "respecter des principes éthiques forts" comme le disait le rapporteur de la loi, M. Léonetti en 2011 mais de "réinterroger les principes de la bioéthique à l'aune des dernières évolutions scientifiques " aux dires du rapporteur de la loi actuelle M. Touraine. Ce qui est un renversement complet à la lecture de cette nouvelle loi : adapter l'éthique aux évolutions scientifiques - en fait techniques. Ce nouvel esprit de la loi est inconséquent au regard des risques non maîtrisables encourus, vu les limites de nos connaissances actuelles en biologie et au regard des questions philosophiques qui se posent. Nous avons le devoir de vous en faire part.

Les recherches sur les embryons surnuméraires conçus in vitro et sur les cellules souches pluripotentes qui en sont issues ne sont plus interdites depuis 2013 au motif que ces embryons sont destinés à être détruits et qu'ils échappent à la Convention d'Oviedo et à l'article 16 - 4 du code civil qui vient d'être modifié. Les modifications génétiques sur ces embryons surnuméraires et cellules souches embryonnaires ne sont plus interdites dans la loi de2020. Ces embryons n'ont pas de descendance mais, notre inquiétude porte sur deux points. 

D'une part, des recherches biomédicales se font actuellement sur les embryons destinés à être réimplantés dans l'utérus pour "le bien de l'enfant à naître". Les modifications génétiques y demeurent interdites mais il y a de quoi s'interroger quand on lit dans le rapport Touraine qu'il est question de "sélectionner des embryons ayant les meilleurs capacités de développement", ce qui pose le problème éthique de dérive eugénique. 

D'autre part, on lit dans l'Étude d'impact concernant les embryons surnuméraires génétiquement modifiés: " Il existe un large consensus international pour au minimum attendre, avant d’envisager tout transfert in utero d’embryons ainsi modifiés, l’obtention d’un corpus solide de connaissances quant aux conditions d’utilisation de ces techniques". Le but est bien le transfert de modifications génétiques à la descendance : d'abord pour des raisons médicales et thérapeutiques qui seront encadrées: modifier le gène de maladies génétiques quand le DPI est impossible, guérir des stérilités, mais après ? Nous dénonçons la dérive eugénique et nous voyons bien que les manipulations sur les embryons destinés à être détruits préparent les manipulations sur les embryons qui seront implantés (comme ce qui a été fait en Chine). 

Par ailleurs, nous avons en tant que Faucheurs volontaires particulièrement travaillé sur les nouvelles techniques de modification génétique qui sont appelées "édition" du génome ou modification "ciblée" des gènes. Nous vous rappelons que l'"édition" du génome n'est pas définie dans la loi et est une invention de l'industrie des biotechnologies qui veut minimiser les conséquences de ces manipulations soit-disant précises mais qui en réalité génèrent de très nombreux effets non intentionnels. L'outil de bio-ingénierie Crispr Cas 9 vanté comme "ciseau génétique" pour évoquer cette précision se révèle par ailleurs peu précis puisqu'il a été détrôné par des technologies ultérieures. Le rapport Touraine décline d'ailleurs ces risques mais il dit qu'il seront maîtrisés, ce qui au regard des connaissances globales sur le vivant semble impossible tant celui-ci est changeant, complexe et lié à sa longue histoire évolutive dont une partie ne sera jamais accessible. Va-t-on modifier des bébés sachant cela? 

Dans cette loi 2020, les embryons chimériques deviennent autorisés : il s'agit d'embryons animaux ayant reçu des cellules humaines ou animales à un stade précoce, ce sont des embryons composites qui pourront être réimplantés dans l'utérus des femelles. Ainsi, ont été déjà obtenus des animaux portant un organe humain. En 1927, la notion de bioéthique a été créée, elle recouvrait alors les relations de l'homme avec les autres espèces, dans le respect des uns et des autres. Nous ne pouvons constater qu'une régression : quelle dignité et quelle vie pour cet animal chimère à part sa mort lorsque l'on prélèvera l'objet du désir : l'organe humain à greffer ? 

Certes, la zootechnie depuis le XIXème siècle nous a habitué à considérer les animaux comme du matériel mais nous pouvons nous en indigner. Les recherches sur les cellules souches pluripotentes induites (iPS) nous posent aussi des problèmes éthiques. Ces cellules souches d'origine somatique sont reprogrammées de façon génétique et/ou épigénétique pour devenir pluripotentes c'est à dire donner tout type de tissus y compris des gamètes. 

Ainsi, à partir de cellules somatiques de femme, on pourra faire des ovules en grand nombre pour les fécondations in vitro et donc pour les diagnostics préimplantatoires qui éliminent les embryons "défectueux"... on ne peut penser qu'à la dérive eugénique qui dans ce cas, serait augmentée par le nombre d'embryons disponibles. À l'extrême: une femme pourra se reproduire toute seule : il est envisagé de pouvoir transformer une cellule iPS en spermatozoïde et un homme pourra se reproduire tout seul (ovule dérivé d'iPS) à condition de trouver une mère porteuse. Ainsi se dessinent l’artificialisation de la vie et le transhumanisme, ce qui préoccupe les Faucheurs volontaires d'OGM.

Enfin, les prouesses techniques liées à la numérisation des données font que le séquençage des génomes et e génotypage deviennent possibles sur des individus à tout âge et sur des embryons. Ces examens génétiques sont pour le moment en France soumis à consentement et uniquement à visée médicale (dans le cas de maladies génétiques ou chromosomiques graves) et peuvent aboutir à des interruptions médicales de grossesse possibles pendant toute la grossesse. Là encore se pose le problème éthique quand on sait que l'albinisme peut être discriminatoire. A quand les bébés à la carte ? 

Un autre problème est soulevé : des tests prédictifs sont présentés au grand public par des entreprises de biotechnologies sur internet et contrairement aux lois de notre pays puisque hors contexte médical. Il proposent d'obtenir des informations sur le génome d'une personne, risques de maladies... Après avoir été interdits par la FDA (Food and Drug Administration), pour manque de fiabilité, ils sont maintenant autorisés. Nous avons noté la faiblesse de la loi à anticiper ce problème : absence d'accompagnement médical et perte de confidentialité.

En conclusion, nous ne pouvons accepter que des considérations économiques et de compétitivité de notre pays puissent être avancées dans une loi de bioéthique : elles sont hors sujet.L'éthique, au sens large - incluant tout le vivant - est une réflexion qui doit précéder les avancées technologiques et non l'inverse. Parce que des manipulations techniques sont possibles, on les fait, mais plus de possibles, est-ce mieux ? En effet, ces manipulations relèvent des progrès de la technique dans les domaines du numérique et de la biologie moléculaire mais ne relèvent pas de la science du vivant dans son ensemble.

Dans cette loi, l'éthique devient de l'acceptabilité éthique et la gestion des risques se fera a posteriori. La maîtrise des risques est cependant impossible puisque toutes les composantes du vivant ne peuvent être prise en compte n'en déplaise à Descartes qui disait "L'Homme doit se rendre comme maître et possesseur de la Nature". Les questions ne sont pas posées en amont: est-il suffisant d’un point de vue éthique d’aborder la question du risque ? Nous pensons que non. Les manipulations génétiques des embryons implantés qui après "consensus international" seront sûrement encadrées avec "un seuil de sécurité acceptable" nous font envisager le pire : un avenir où les enfants seront choisis comme des objets par leurs parents. Ceux-ci risquent d'être déçus vu que le vivant ne se réduit pas à son ADN, mais le pire est que cela aura été pensé... Ainsi cette loi permet des dérives eugénistes et transhumanistes. Peut-on fonder une société humaine sur la transgression perpétuelle par la technique des limites éthiques ?




dimanche 1 novembre 2020

Rien de nouveau sous le soleil ?

Glané sur le site Douter de tout...pour tenir l'essentiel, ce remarquable point de situation que nous donnons ici in extenso.



Virus, le monde d’aujourd’hui

Jusqu’aux premiers jours de 2020, quand il entendait parler d’un « virus », c’est d’abord à son ordinateur que pensait l’Occidental (l’Asiatique était sans doute mieux avisé). Bien sûr, personne n’ignorait le sens médical du mot, mais ces virus-là restaient loin (Ebola), relativement silencieux malgré les 3 millions de morts annuels du Sida, voire banals (grippe hivernale, cause de « seulement » 10 000 morts en France chaque année, en majorité vieux et atteints de maladies chroniques). Et si la maladie frappait, la médecine faisait des miracles. Elle avait même aboli l’espace : de New York, un chirurgien opérait une patiente à Strasbourg. En ce temps-là, c’étaient plutôt les machines qui tombaient malades.
Jusqu’aux premiers jours de 2020.

1 / MALADIE DE CIVILISATION

1.1 / On meurt comme on a vécu

Maladie contagieuse à la vitesse de diffusion très supérieure à celle de la grippe, le covid-19 provoque peu de cas graves, mais leur gravité est extrême, surtout chez les personnes à risque (notamment après 65 ans), et il impose l’hospitalisation « lourde » de malades en danger mortel. D’où aussi la nécessité (très tardivement réalisée en France) de tester massivement.
Épidémies et pandémies n’ont pas attendu l’époque contemporaine.

Dans l’empire romain, la peste aurait fait près de 10 millions de victimes de 166 à 189. Au lendemain de la première guerre mondiale, on attribue à la grippe « espagnole » entre 20 et 100 millions de décès (dont entre 150 000 et 250 000 en France). Au même moment, le typhus, causé par une bactérie, tuait trois millions de Russes pendant la guerre civile. En 1957-1958, la grippe « asiatique » est à l’origine de la mort d’environ 3 à 4 millions de personnes dans le monde (15 000 à 20 000 en France). Celle « de Hong Kong » aurait causé, à travers le monde, 1 million de morts entre l’été 1968 et le printemps 1970, dont 31 000 en France.
Beaucoup de chiffres donc, quelquefois très incertains (entre 20 millions et 100, l’écart est énorme), toujours impressionnants, et qui renvoient parfois à des épisodes oubliés de la mémoire collective : avant février 2020, qui se souvenait en France des morts de 1968-1970 ? À l’époque, l’État n’avait pas pris de mesures générales de santé publique, et la presse ignorait ou minimisait l’épidémie.
Le covid-19 s’accompagne d’un déluge de statistiques d’autant moins compréhensibles que leurs critères varient. Tout change selon que l’on relève le nombre de morts total depuis le début de l’épidémie ou du jour, les contaminations, la hausse du nombre de contaminations comparée à une date donnée, le taux de transmission, les hospitalisations ou les lits occupés en soins intensifs. En France, la multiplication des tests (peu nombreux dans les premiers mois) élève le chiffre des contaminations, alors que le nombre de morts quotidien diminue. Moins un pays teste, moins il recense de cas, ce qui ne signifie pas moins de malades ni de morts.
Désormais, chacun est censé connaître la différence entre morbidité, mortalité et létalité. Encore faut-il distinguer entre taux de létalité apparent et réel. Seul le second donne le rapport du nombre de morts aux cas effectivement testés positifs ; le premier se base uniquement sur l’estimation de ceux qui ont été infectés.
Si intéressante soit-elle, cette comptabilité, inévitablement incomplète, donne seulement un aspect de la pandémie : son ampleur (probablement un million de morts dans le monde en 2020). Ils ne disent presque rien de ses causes sociales et leurs effets.
Comme toute maladie grave, le covid-19 peut tuer des personnes affaiblies, par l’âge, par une autre maladie, et/ou par un mode de vie fragilisant : mauvaise alimentation, pollutions atmosphérique et chimique – celle de l’air tuerait entre 7 et 9 millions de personnes dans le monde, de 48 000 à 67 000 en France -, sédentarité, isolement, vieillesse hors-travail donc mise hors société – tous facteurs contribuant au diabète et au cancer… terrain favorable au covid. Sur les 31 000 décès enregistrés en France fin août 2020, au moins 7 500 seraient dûs à une comorbidité (liée dans un quart des cas à l’hypertension artérielle, et dans un tiers des cas à une pathologie cardiaque).
Des facteurs divers et non mesurables se conjuguent pour créer une surmortalité, avec une dimension de classe : par exemple, les pauvres mangent plus de junk food, et l’obésité est chez eux plus fréquente. Et la tuberculose (1,5 million de décès dans le monde en 2014) est réapparue avec la paupérisation et la surpopulation urbaine. Quand on est malade, mieux vaut être riche… et en général Blanc. « Lorsqu’un Blanc a un rhume, un Noir attrape une pneumonie », dit-on aux États-Unis. Sans oublier, dans le cas présent, le coût humain du confinement : chômage, angoisse, dépression, isolement pour le résidant en EHPAD…
La civilisation capitaliste n’a pas créé le covid-19, mais elle favorise sa diffusion, par la circulation toujours plus large des humains et des marchandises, une urbanisation mondiale accélérée souvent insalubre, et la dégradation des dispositifs de sécurité sociale dans les pays dits développés. (Nous y reviendrons au §2.)

« Gouverner, c’est prévoir » : règle que la société capitaliste n’ignore pas, mais qu’elle applique selon ses logiques propres. Lorsque prévenir fait obstacle à la concurrence entre entreprises, à la recherche du coût de production minimal, au profit et aux intérêts à court terme de la classe dominante, la prévention passe au second plan. Jamais le principe de précaution ne sera une priorité dans une société capable au mieux de gérer une crise sanitaire, certainement pas de la prévenir.
Dans notre monde, seul le mesurable serait « scientifique » : les facteurs à la fois sociaux et environnementaux jouant un grand rôle dans la propagation des maladies étant difficilement quantifiables, ils échappent aux statistiques.
En tout cas, le mode de vie occidental ne semble pas être un avantage.

1.2 / Chronologie d’une gestion par expédients

« Il faut commencer par le redire, au risque de choquer aujourd’hui, la pandémie du Covid-19 aurait dû rester ce qu’elle est : une pandémie un peu plus virale et létale que la grippe saisonnière, dont les effets sont bénins sur une vaste majorité de la population mais très graves sur une petite fraction. Au lieu de cela, le démantèlement du système de santé européen et nord-américain commencé depuis plus de dix ans a transformé ce virus en catastrophe inédite de l’histoire de l’humanité qui menace l’entièreté de nos systèmes économiques. […] Il eût été relativement facile de juguler la pandémie en pratiquant un dépistage systématique des personnes infectées dès l’apparition des premiers cas, en traçant leurs déplacements et en plaçant en quarantaine ciblée le (tout petit) nombre de personnes concernées. […] La technique des tests de dépistage n’est nullement compliquée, elle requiert seulement de l’organisation et du matériel que nous savons produire. […] Tout en distribuant massivement des masques à toute la population susceptible d’être contaminée afin de ralentir encore davantage les risques de dissémination. » (Gaël Giraud, 24 mars 2020)

Ce n’est évidemment pas ce que nous vivons.
Pourquoi un Terrien sur trois s’est-il retrouvé confiné pendant des semaines, et risque-t-il de l’être encore si les États le jugent à nouveau nécessaire ?
S’il est vrai que l’internationalisation du capitalisme le rend vulnérable, cela ne suffit pas à expliquer la paralysie partielle de l’économie mondiale : car pourquoi s’est-on arrêté de produire et de faire circuler ? Pourquoi la lutte contre la contagion a-t-elle pris la forme d’un enfermement des populations, avec fermeture forcée d’une partie des entreprises ?

Premier temps : Avertissement

« Début 2018, lors d’une réunion à l’Organisation Mondiale de la Santé […] un groupe d’experts […] invente le terme de ‘maladie x’. Ils ont prédit que la prochaine pandémie serait causée par un nouvel agent pathogène inconnu qui n’était pas encore rentré en contact avec la population humaine. La maladie x proviendrait probablement d’un virus d’origine animale et émergerait quelque part sur la planète où le développement économique favorise l’interaction entre humains et animaux. La maladie x serait probablement confondue avec d’autres maladies au début de l’épidémie et se propagerait rapidement et silencieusement […] exploitant les réseaux de voyage et de commerce […] La maladie x aurait un taux de mortalité plus élevé qu’une grippe saisonnière » (Michael Roberts, 15 mars 2020)

Deuxième temps : Déni

Moins de deux ans plus tard, quand est venu ce qui avait tous les traits de cette maladie x, les États ont commencé par minimiser ou nier le problème.

« Lorsque, le 31 décembre 2019, les autorités taïwanaises avertissent l’OMS des dangers du virus qui se transmet très facilement, la direction de l’OMS conteste la gravité de la situation et se fait le porte-parole de Chine. Le 14 janvier […] l’OMS nie le fait que le virus soit contagieux entre les hommes. La pandémie, qui en a résulté, est donc restée longtemps invisible dans les différents pays touchés, d’Asie comme d’Europe, qui l’ont généralement détectée avec plusieurs semaines de retard. Le 30 janvier, le directeur de l’OMS […] se déplace en Chine où il affirme que la situation est sous contrôle et félicite les autorités chinoises […]. Il déconseille aussi toute restriction concernant les déplacements et les voyages alors que Taïwan est déjà fermé sous contrôle depuis un mois. » (Jean-Paul Sardon, 28 avril 2020)

Privilégiant les intérêts économiques, les États n’ont pas pris de mesures de protection, par exemple en instaurant des contrôles sanitaires aux points d’entrée sur leur territoire.
En France, le dimanche 14 mars 2020, le bon citoyen était appelé à sortir pour voter aux élections municipales.

Troisième temps : La gestion sanitaire a priorité sur l’économie

Face à l’ampleur de l’épidémie, les gouvernants ne pouvaient s’abstenir de réagir, mais seulement selon les logiques et avec les moyens qui sont les leurs. Dans un pays comme la France, l’événement révèle à quel point la pseudo-abondance masque une réelle pénurie : la « septième puissance économique mondiale » manque d’infirmiers, de lits d’hôpitaux, de tests, de moyens de protection… En mars 2020, le confinement généralisé – entraînant l’arrêt partiel des productions et des échanges – s’est avéré le seul moyen disponible pour limiter temporairement une maladie dont on connaissait mal la dangerosité.
En France, le mardi 16 mars, le bon citoyen était contraint de rester chez lui, sous peine de sanction.

Quatrième temps : Retour au business – presque – as usual

Au bout d’environ deux mois, la pandémie, loin d’être terminée, et même plus meurtrière dans certains pays, semblait gérable sans que les sociétés en soient déstabilisées. De plus, on constatait que la très grande majorité des morts avaient passé l’âge d’aller en entreprise (en France, entre le 1er mars et le 28 août, 90 % des décédés dépassaient 65 ans), et que pour les travailleurs, la probabilité de mourir du covid était faible : il était donc urgent de les renvoyer à l’atelier ou au bureau – en leur promettant bien sûr les protections adéquates. Tout en allégeant restrictions et interdictions dans la vie quotidienne (quoiqu’en les aggravant parfois dans d’autres pays).

1.3 / « Hé bien ! La guerre. » (la marquise de Merteuil, Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, 1782)

Gouvernements et institutions se proclament en guerre contre un « ennemi invisible ». Prenons-les au mot.
Qu’un pays gagne ou perde une guerre, pour ses classes dirigeantes, son coût n’est pas négligeable, et s’avère souvent exorbitant : elles peuvent y laisser tout ou partie de leur richesse ou de leur pouvoir. Mais la rationalité d’un conflit ne se comprend ni ne se mesure en livres sterling ou en dollars. Un État ne part pas en guerre pour gagner de l’argent, et ce qui le détermine n’est pas une logique d’entreprise : il résulte de forces et de (dés)équilibres sociaux et politiques, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. La décision prise sera finalement conforme à l’intérêt des classes dominantes tel qu’elles le conçoivent. Les élites dirigeantes des quatre empires (allemand, autrichien, russe et ottoman) disparus après 1918 s’étaient lancées en 1914 dans une guerre dont elles espéraient sortir renforcées. A un degré bien moindre, les envahisseurs de l’Irak en 2003 n’avaient pas prévu l’État islamique.

Les gouvernants connaissent depuis des décennies les causes et les effets d’un réchauffement climatique contre lequel ils n’apportent que des palliatifs. Pourquoi agiraient-ils autrement devant une pandémie ? Incapables de prendre des précautions pour les personnes âgées souffrant déjà d’affections graves, de tester massivement, de placer en quatorzaine ou en quarantaine tout sujet infecté, et d’hospitaliser dans de bonnes conditions les cas extrêmes, il leur restait une solution pour eux la moins mauvaise et la plus facile : instaurer  une sorte de « blocage social ».
Face à une crise dont elles ne peuvent ni veulent traiter les causes (elles en font partie), les classes dominantes l’administrent sans cesser de faire le maximum pour garder leur pouvoir. Les réponses ont varié à l’extrême, de l’Allemagne au Brésil, avec des sanctions pouvant aller de six mois de prison en France à sept ans en Russie. Mais dans tous les cas, gestion de l’épidémie et contrôle de la population sont une seule et même chose: en France, la forêt était interdite pendant le confinement, parce que ses vastes espaces, quoique favorisant la « distanciation physique », rendent la surveillance plus difficile. Le prix à payer par les classes dominantes (risque de discrédit politique, perte de production donc de profit) n’était pas mince, mais secondaire comparé à l’impératif du maintien de l’ordre, social, politique et sanitaire tout à la fois.
Et même la Corée du Sud et Taïwan, bien qu’ayant massivement pratiqué des tests et distribué des masques, limitant ainsi le confinement aux cas avérés, ont dû ralentir leurs économies fortement exportatrices, dès lors que le reste du monde se fermait. De même l’Allemagne, malgré un confinement très différent de celui par exemple de la France, a été forcée de limiter ses activités commerçantes.
Résultat, une fuite en avant finalement très rationnelle : un très grand nombre de pays se sont injecté une dose (forte mais provisoire, espère-t-on) de repos forcé avant de repartir en bonne santé et de plus belle.
Mais dans le roman de Laclos, la belliqueuse marquise finit assez mal.

2 / CHACUN SELON SON CAPITALISME

S’il est vrai que le gouvernement français traite sa population comme des enfants, et le gouvernement allemand comme des adultes, on est frappé par l’opposition entre le caractère très préventif du système de santé outre-Rhin, comparé à une France qui n’a pu être que réactive.
Sous des gouvernements de droite comme de gauche, entre 1993 et ​​2018, la France a supprimé 100 000 lits d’hôpitaux, et elle n’avait, au début de la crise, que la capacité de tester 3 000 personnes par jour.
L’Allemagne, elle, pouvait en tester 50 000. Ce pays est loin d’être un paradis du Welfare State : le travail précaire y est institutionnalisé, le taux de pauvreté approche celui du Royaume Uni, et là-bas aussi l’hôpital subit des contraintes de rentabilité. Mais l’Allemagne bénéficie du capitalisme le plus solide de l’Union Européenne, appuyé sur sa puissance exportatrice, qui lui assure une meilleure reproduction de la société – et de la force de travail – et permet d’éviter de trop rogner sur les budgets sociaux, en particulier les dépenses de santé.
La France n’ayant pas ces atouts (l’industrie y compte pour 15 % du PIB, contre 25 % en Allemagne), elle disposait au début de la crise de 7 000 lits de soins intensifs (portés ensuite à 10 000), contre 25 000 en Allemagne. Le « management » d’entreprise fait fonctionner l’hôpital à flux tendus : comme dans une usine textile ou un supermarché, ne garder à chaque moment que le strict nécessaire (un lit inoccupé 24 heures, c’est de l’argent perdu), avoir un volant de chômeurs disponibles et, si besoin, embaucher du personnel en intérim, sous contrat et sans « statut ». En septembre 2019, quelques mois avant la crise, on instaurait des bed managers chargés de  « lisser les flux d’entrée et de sortie des patients dans les différents services ». Il en résulte une médecine de pointe parfois moins capable de faire face à une épidémie qu’un pays pauvre d’Afrique.
Puisqu’on a raté le dépistage, et que manquent les moyens humains et matériels, confinement et couvre-feu tiennent lieu de protection. Il n’était donc pas absurde que l’État adopte une rhétorique guerrière et tente de susciter une union sacrée après avoir été longuement secoué l’année précédente par la grave crise sociale des Gilets Jaunes. Au « conseil de défense » contre le terrorisme, s’ajoutent des « conseil de défense covid », « conseil écologique »… A la manière dont la défense civile organisée par l’État sauve des vies lors d’un bombardement dû à la guerre déclenchée par ce même État.
Si la Corée du Sud et Taïwan ont agi tout autrement, c’est certainement parce qu’ils ont subi de graves épidémies récentes, mais aussi parce qu’ils n’ont pas cherché systématiquement le « moins d’État possible » : pas de société capitaliste stable sans service public efficace. En 2017, le nombre de lits d’hôpitaux pour 1 000 habitants était en Corée du Sud de 12,27, (3,18 en Italie). Les dépenses d’éducation et de santé ne sont pas seulement un coût, mais un investissement nécessaire à l’ensemble du capital, sinon celui-ci assure mal la reproduction de l’ensemble de la société dont il dépend.
Alors, « à force d’épargner sur le système de santé, un virus un peu plus agressif et mortel que la grippe habituelle suffit pour faire perdre dix points de PIB. […] L’intégration entre l’État et l’entreprise privée […] est devenue trop forte, même du point de vue, purement capitaliste, de leur fonctionnement optimal [et] limite considérablement l’efficacité et la réactivité de l’action étatique » (Il Lato Cattivo).
Incapables de traiter les causes d’une crise qu’ils contribué à créer, les gouvernants se retrouvent amenés à faire peur tout en rassurant, et le discours alarmiste consolide le contrôle sur la population, relayé par diverses forces : le pouvoir central, la « communauté scientifique » (dont l’affaire Raoult a au moins le mérite de montrer les enjeux de pouvoir et les incohérences), ainsi que les médias, caisse de résonance de la société.

3 / « JE SUIS FORCÉ D’ADMETTRE QUE TOUT CONTINUE »…

…écrivait Hegel il y a deux cents ans.

3.1 / Préserver le statu quo

Le capitalisme n’est pas fait d’objets, d’êtres humains, de machines, de centres commerciaux et de cartes de crédit. Il est le rapport social qui anime le docker, la vendeuse, le cargo, la boutique, le derrick, la machine-outil et le distributeur de billets, avec un dynamisme jamais atteint par les systèmes sociaux antérieurs. À elle seule, l’immobilisation temporaire d’une partie des activités productives les interrompt sans abattre ce qui les mettait – et bientôt les remet – en mouvement.
Même partiellement suspendu, le rapport de production capitaliste ne cesse de fonctionner. L’échange marchand demeure, malgré, à la base, une solidarité où on ne « compte » pas son argent et son temps. Pour certains secteurs, le profit doit et peut passer partiellement au second plan, mais ne s’efface pas. Des entreprises s’endettent ou font faillite, d’autres naissent (services en ligne), ou prospèrent (Amazon…). La plupart perdent de l’argent et s’adaptent.
Alors que la crise bancaire et financière de 2008 avait arrêté une partie de la production, immobilisant des groupes de cargos dans les estuaires de grands fleuves, cette fois, c’est directement l’économie dite réelle qui est frappée.

Pour autant, dire que la crise dévoilerait la réalité, car elle prouverait en quoi la société ne fonctionne que grâce à l’infirmière, à l’éboueur, au livreur, au garagiste…, c’est affirmer une demi-vérité.
Contre le mythe d’une économie de la connaissance, ce sont bien les banals travailleurs productifs qui ont fait tourner la société pendant le confinement : la crise confirme la centralité du travail… mais du travail salarié. Dans la société existante, éboueur et infirmière dépendent de l’argent comme le trader. Loin de dévoiler sa faillite, la crise actuelle révèle la résilience d’un système social qui sait encore se rendre indispensable. L’argent reste la médiation nécessaire à nos vies : celui qui a perdu son travail n’a plus rien que ses économies, l’aide familiale ou les secours publics – tout cela exprimé en argent. Même la débrouille et l’entraide n’y échappent pas : ceux qui ont fabriqué des masques pour leurs voisins devaient parfois acheter du tissu ou, plus fréquemment, de très précieux élastiques. Et c’est par des prêts aux entreprises, et dans une faible mesure aux particuliers, que les États interviennent.
Mais, « Ce qui est frappant dans ces énormes programmes de sauvetage, c’est qu’ils dépensent des sommes sans précédent […] essentiellement pour préserver le statu quo – du moins dans un premier temps. » (« Accouchement difficile – Chronique d’une crise en devenir »)
Ce qui se déroule et va s’accentuer, c’est un libre-échange modéré par un menu retour de l’État : on donnera moins d’argent public au secteur privé sans contrepartie; et pour quelques productions jugées stratégiques, une relocalisation très limitée, sans que cessent chaînes de valeur internationales et flux tendus.

3.2 / Trois semaines de gagné pour la planète

Début 2020, nous préparions un texte sur l’écologie, qui paraîtra prochainement sur ce blog. Disons en tout cas ici qu’aucune des causes du réchauffement climatique ne sortira diminuée du traitement d’une crise sanitaire qui est un élément de la crise environnementale. À la différence de la « grippe espagnole », par ailleurs plus meurtrière, la pandémie actuelle exprime la contradiction entre le mode de production capitaliste et ses indispensables bases naturelles. Pollution, détérioration de la biodiversité, déforestation… persisteront, et par exemple l’élevage industriel continuera à favoriser l’émergence de nouveaux virus et maladies face auxquels nous serons vulnérables.
Certes, en 2020, le ralentissement économique dû à la pandémie aura reculé de trois semaines le « jour du dépassement », date à laquelle l’humanité consomme toutes les ressources que les écosystèmes peuvent produire en une année. Mais on aurait tort d’espérer que cette décélération de la production se prolonge et favorise demain une « planification » ou une « bifurcation » écologique. Les enfants vont simplement manger davantage bio à la cantine, et leurs parents acheter plus de légumes locaux à Carrefour,
habiter un éco-quartier, conduire une voiture électrique dans une ville « zéro carbone » sur un territoire « à énergie positive pour la croissance verte ».
On ne ralentira pas l’urbanisation du monde, on la verdira. Londres,  métropole « mondialisée » typique ayant accaparé un tiers des créations d’emplois en Angleterre entre 2008 et 2019, végétalisera ses immeubles, interdira les véhicules à essence, introduira bus et tramways électriques, accroîtra sa « ceinture verte », et multipliera les potagers des citadins. Pendant ce temps, l’alimentation du Londonien ne proviendra pas de la région ni même du pays, mais du monde entier : si aujourd’hui en Grande Bretagne, un hectare de terre est cent fois plus rentable lorsqu’il est utilisé pour la construction que pour l’agriculture, seul un profond bouleversement social pourrait mettre fin à la loi du rendement.
Il faut être naïf pour se choquer de ce que les gouvernants veulent surtout financer (largement) les entreprises (aéronautique et automobile, en particulier) et aider (mais pour peu de temps) les salariés en chômage partiel. Concurrence et profit obligent, il est normal de subventionner des productions malgré leur effet négatif sur l’environnement. En un mot, réduire des conséquences tout en alimentant leurs causes. On économise de l’énergie ici pour en utiliser davantage là. En France, déjà, le tout-nucléaire était un tout-électrique : c’est bien la voie qui est prise, par un « mix » mêlant des doses toujours élevées de fossiles à une proportion croissante de renouvelables… sans renoncer au nucléaire. Nous utiliserons moins d’emballages plastiques, ce qui n’empêchera pas la croissance de la production globale de plastique. Etc.
Et cela dans l’illusion d’un capitalisme allégé, donc moins polluant, puisque numérique. Mais, dans la réalité, le virtuel pèse lourd : matières premières, combustible, fabrication, transport, entretien…
« 
La consommation énergétique mondiale croît toujours (+ 2,3 % en 2018), et elle découle encore à plus de 80 % des énergies fossiles. La quantité d’énergie nécessaire pour produire de l’énergie croît également, à mesure que sont exploités des gisements de plus faible qualité ou des hydrocarbures dits ‘non conventionnels’, comme les sables bitumineux. […] le « taux de retour énergétique » ne cesse de décliner. […] Le simple visionnage en ligne de vidéos, qui sont stockées au sein de gigantesques infrastructures matérielles, aurait engendré en 2018 autant de gaz à effet de serre qu’un pays comme l’Espagne. […] Un projet standard d’apprentissage automatique émet aujourd’hui, pendant l’ensemble de son cycle de développement, environ 284 tonnes d’équivalent CO2, soit cinq fois les émissions d’une voiture de sa fabrication jusqu’à la casse. […]  Les géants de la technologie n’ont guère intérêt à mettre au point des méthodes plus sobres. Ils n’ont pas davantage intérêt à ce que leurs utilisateurs adoptent des comportements écologiques. Leur prospérité future nécessite que chacun s’habitue à allumer la lumière en parlant à une enceinte connectée, plutôt qu’en appuyant sur un bête interrupteur. Or le coût écologique de ces deux opérations est loin d’être équivalent. La première nécessite un appareil électronique sophistiqué muni d’un assistant vocal dont le développement a consommé énormément de matières premières, d’énergie et de travail. Prôner simultanément ‘l’Internet des objets’ et la lutte contre la crise climatique est un non-sens : l’augmentation du nombre d’objets connectés accélère tout simplement la destruction de l’environnement. Et les réseaux 5G devraient doubler ou tripler la consommation énergétique des opérateurs de téléphonie mobile dans les cinq prochaines années. » (Sébastien Broca, « Le numérique carbure au charbon »)
Des milliards d’objets « communicants » s’apprêtent à faire irruption dans nos vies. Le
« train du progrès » reprend sa course un moment suspendue. Le réchauffement climatique prépare de nouvelles pandémies tropicales. Il y aura d’autres coronavirus.
Mais rassurons-nous : Google nous annonce que « des chercheurs utilisent l’Intelligence Artificielle pour réduire la pollution de l’air en Ouganda. »

3.3 / Accélération

Quoique le monde ait provisoirement ralenti, ses tendances de fond sont fortifiées par la crise, comme en d’autres circonstances par la guerre.
Aux statistiques journalières des contaminés et décédés, les médias ajoutent celles des pertes de production, et prédisent un effondrement financier. Possible. Mais, aux États-Unis, entre 1929 et 1932, les actions en Bourse avaient perdu 90 % de leur valeur, et la production industrielle chuté de 52 % entre 1929 et 1933 : cette année-là, on comptait dans ce pays 25 % de chômeurs et 2 millions de sans-abri. Le capitalisme n’en a pas moins continué.
À elle seule et à moins d’éliminer la quasi-totalité de la population mondiale, aucune gigantesque et dévastatrice épidémie ne mettra fin au capitalisme. Elle bouleversera les équilibres, rebattra les cartes politiques, géopolitiques et sociales dans les sens les plus inattendus et opposés. La crise de 1929 avait abouti à la fois au New Deal, au nazisme et aux fronts populaires, l’URSS se renforçant de son côté, la Suède amenant au pouvoir pour des décennies une social-démocratie réformatrice.
« La reproduction des rapports sociaux capitalistes exige parfois d’énormes sacrifices dans leurs supports matériels (choses et personnes) […] pour la même raison, ces rapports ne se laissent ni modifier à dessein ni défaire par un automatisme de l’histoire (un ‘effondrement’  par exemple). » (Il Lato Cattivo)
Moins quelques correctifs, le règne du flux tendu et du « zéro stock » se poursuit. La pharmacie vendra certains médicaments issus d’usines usines lyonnaises ou madrilènes, mais l’Européen achètera toujours un smartphone venu d’Asie dans un navire chargé de 2 000 conteneurs, puis acheminé dans un poids-lourd ou une camionnette UPS. Ce n’est pas demain que l’ordinateur utilisé à Mers-les-Bains sortira d’usines allemandes ou hollandaises comme celles d’où provenait autrefois l’équipement radio et télé grand public vendu par Grundig ou Philips.
On peut prévoir un retour très partiel à ce qu’on appelle l’État social. Les bourgeois sont allés trop loin dans les coupes budgétaires, la privatisation, la rationalisation de services publics amenés à fonctionner comme des entreprises, le tout-marché et le moins-d’État-possible. Le capitalisme suppose un espace non-capitaliste, et un État fonctionnant sur d’autres logiques que purement marchandes.
Cela n’entame pas la domination bourgeoise, en particulier de ses secteurs financiers et bancaires. Le coronavirus n’arrêtera pas la marche vers la baisse des retraites, la précarisation, l’individualisation du marché du travail et la régression des protections sociales.

3.4 / Y aura-t’il une vie sans Internet ?

Ce que le coronovirus a inauguré, c’est l’apprentissage à grande échelle de la télé-existence. Rester chez soi de gré et de force a montré l’impossibilité d’une vie « normale » aujourd’hui sans le numérique. Internet a été autant un des moyens pour les États d’imposer le confinement, que pour les populations de le supporter.
Accès aux services publics, enseignement, relations familiales et amicales, sexualité (sites de rencontre et pornographie), loisirs, achats, travail (quoiqu’à un degré moindre qu’on le dit), activité politique même… grâce au confinement, l’évolution vers le tout-numérique a fait un bond en avant. Communication par smartphone et omniprésence des écrans : la société des individus les socialise à distance.
Depuis une trentaine d’années, l’ordinateur est devenu indispensable à la circulation du capital et des marchandises – à commencer par la force de travail. Le capitalisme ayant colonisé la vie quotidienne, il installe aussi le numérique dans la chambre, dans la voiture, dans le frigo, et se prépare à l’implanter à l’intérieur du corps. Ce qui était présenté comme simplement « plus pratique et rapide » s’impose maintenant comme nécessaire, avant d’être obligatoire. L’être humain vit désormais « en ligne ». Il disposera peut-être bientôt d’un assistant virtuel capable de relier toutes ses données personnelles, de faire ses achats à sa place, de surveiller sa santé en lui rappelant de prendre ses médicaments, de gérer son agenda, de joindre une personne à laquelle il n’a pas parlé depuis un moment, et donc de connaître mieux que lui ses besoins.
Le digital detox ne connaîtra pas la mode du slow food.
En moins de quinze ans, l’ordiphone, comme disent les Québécois, est devenu une prothèse vitale pour au moins 3 milliards d’humains, et il s’en est vendu 1,5 milliard en 2019. Pour la première fois, un outil de travail est également l’objet indispensable à la vie affective, familiale, intellectuelle, etc., et aussi un instrument privilégié du contrôle social et politique – donc policier. Et toujours au nom du bien-être collectif : un lieu surveillé par des caméras est dit « sous vidéo-protection ». Mot magique, la « sécurité » s’impose face au délinquant comme face au terroriste et au virus, et la crise sanitaire montre jusqu’où l’État obtient notre soumission au nom de la santé. S’ajoutant à la reconnaissance faciale (en ce domaine, la Chine est l’avenir du monde), la radio-identification est appelée à un bel avenir. Aujourd’hui plutôt réservée à l’animal de compagnie, la puce sous-cutanée sera implantée chez les humains, qui porteront sur eux leur dossier médical, leur casier judiciaire, etc., et, mis à part quelques récalcitrants, les citoyens modernes adopteront ce système comme ils se sont faits au passeport biométrique ou à la déclaration de revenu dématérialisée.
Sans pour autant s’en réjouir, il n’y a pas à s’en étonner. Pour que l’internaute puisse « en quelques clics » se renseigner sur la météo de Vilnius ou le vrai nom de celui qui signait « Baron Corvo », il a fallu réunir et mettre constamment à jour des millions de données, auxquelles cette recherche elle aussi ajoutera ses traces. On ne peut tout savoir sur tout sans soi-même faire partie de ce tout, et être à chaque instant « tracé ».

4 / BILAN & PERSPECTIVES

4.1 / Distanciation  

Dans Years and Years, série diffusée au printemps 2019, l’Angleterre de 2029 est dirigée par un gouvernement autoritaire (et même criminel) qui, au milieu d’une épidémie transmise par les singes, boucle les quartiers « sensibles » derrière des barrières contrôlées par la police, et en interdit d’accès la nuit.
Un an après la sortie du film, pour trois milliards de personnes, cette politique-fiction devenait réalité : limitation des déplacements, couvre-feu, omniprésence policière. Mais cette expérience « bio-politique » à l’échelle mondiale (et globalement réussie) a manifesté visiblement ce qui existait déjà essentiellement : EPHAD exceptées, le confinement ne nous a pas plus mis à « distance sociale » les uns des autres qu’avant. Ni moins. Assignés à résidence, nous avons perdu le contrôle sur nos vies : mais lequel avions-nous en février 2020 ? La liberté d’aller travailler, pour peu qu’on nous embauche, et celle d’être bouddhiste ou marxiste, tant que ces convictions restent des opinions sans prise sur les fondements de la société. Un communiste des années 1840 disait des prolétaires qu’ils dépendaient de causes en dehors d’eux. En 2020, l’acceptation massive d’une atomisation forcée a manifesté la désunion qui est le lot quotidien des prolétaires, d’autant plus à une époque de division des luttes et d’identités séparées.
Une épidémie et son traitement étatique ne nous écrasent pas plus que par exemple la déclaration de guerre en août 14 qui paralysa quasiment alors tout le mouvement ouvrier et socialiste.
Au XXIe siècle, contrairement aux années 1840, la très grande majorité de l’humanité n’a d’autre moyen pour vivre que de se salarier – si c’est possible et aux conditions imposées.
Mais ce sort commun n’est pas suffisant pour rassembler et unifier : il faut qu’auparavant les luttes sociales aient commencé à viser une cible commune. Or, s’il y a beaucoup de luttes, sans doute plus qu’on l’imagine, et d’une variété plus large qu’autrefois – conflits du travail, « du genre », écologiques… –, et même si parfois ces luttes sont victorieuses, elles restent fragmentées, incapables d’aller au cœur du problème. Pandémie, arrêt d’une partie de l’économie et confinement ont interrompu des luttes, et en ont aussi provoqué d’autres. Mais simultanéité n’est pas synchronisation, juxtaposition n’est pas confluence, ni jonction n’est synonyme de dépassement. Jusqu’ici, les résistances et les rejets se rejoignent au mieux dans l’exigence de réformes.
La lutte pour le salaire et les conditions de travail touche au rapport salaire/profit, mais ne s’en prend pas automatiquement (et en fait, rarement) au salariat lui-même. De même, refuser de risquer sa santé pour un patron, revendiquer des mesures de protection, ou même exiger d’être payé sans venir travailler tant que le danger persiste, ne suffit pas à remettre en cause la coexistence du bourgeois et du prolétaire. De critique du travail, il y a très peu, et encore moins de critique de l’État en tant qu’État, écrivaient les auteurs de « Quoi qu’il en coûte. L’État, le virus et nous », en avril 2020 : le constat demeure valable.
On peut imaginer un renversement vers la fin de la pandémie, toutes les critiques séparées convergeant pour attaquer la structure fondamentale, celle qui ne crée pas les autres oppressions, mais qui les entretient et reproduit : le rapport capital/travail, bourgeoisie/prolétariat. Les diverses luttes « précipiteraient », comme on dit en chimie quand des éléments hétérogènes jusque-là dispersés se cristallisent en un bloc. La résistance passerait au stade de l’assaut contre les bases de cette société. Les élites dirigeantes seraient d’autant mieux rejetées que leur gestion de la crise les a discréditées et dressé contre elles de larges couches de la population. Profitant de l’arrêt d’une partie des productions, les prolétaires tenteraient de transformer la société, s’insurgeant contre les forces de l’État, attaquant la domination bourgeoise, rompant avec la productivité et l’échange marchand, triant le nuisible de l’utile, entamant une dés-accumulation (décroissance), etc.
Ce n’est pas impossible, mais rien aujourd’hui n’indique que les luttes multiformes prennent cette direction. Les signes visibles montrent plutôt la survivance des divisions catégorielles, identitaires, locales, nationales, religieuses, et parfois l’émergence de nouvelles séparations.
Et il n’y a pas de recette pour y remédier.

4.2 / Hypothèse

Le virus et son traitement ne changent rien au fond : ils révèlent et accentuent des évolutions. Un événement historique, même de la taille de la pandémie actuelle, ne renverse pas à lui seul le cours de l’histoire. Le covid suspend bien des choses, il n’interrompt ni le capitalisme, ni sa domination, il n’est pas même sûr qu’il modifie ses formes actuelles comme l’ont fait autrefois la Guerre 14-18 ou la crise de 1929.
Nous ne vivons ni la fin du monde ni la fin d’un monde. La pandémie renforce l’ordre existant : comme d’habitude, en tant que classe, les bourgeois font preuve d’assez bonnes défenses immunitaires.
Le capitalisme n’a de (vraie) fragilité que ce sur quoi il repose : le prolétaire. Plus que tout autre système, ce mode de production se nourrit de crises surmontées, même graves, parce qu’il est étonnement impersonnel et plastique, et se contente de son essentiel: la relation capital/travail, l’entreprise, la concurrence… Le rapport social capitaliste  est à la fois « porteur de son propre dépassement ou de sa reproduction à un niveau supérieur » : de tous les rapports « d’exploitation entre classes antagonistes » ayant existé historiquement, il « est le plus contradictoire et donc le plus dynamique. » (Il Lato Cattivo, « Covid-19 et au-delà », mars 2020)
Nous proposerons une « loi historique » (qui comme toute loi admettrait ses exceptions) :
En l’absence d’un mouvement social préexistant déjà radical (c’est-à-dire tendant à s’en prendre aux fondements de la société), une catastrophe ne peut favoriser que le déclenchement de contestations partielles, à l’intensité variable, et obliger l’ordre établi à évoluer, donc à se renforcer.
Du coronavirus, tout le monde sort confirmé. La femme de gauche en conclut qu’il faut de vrais services publics, le néo-libéral que l’État fait la preuve de son incompétence, l’électeur d’extrême-droite qu’il faut fermer les frontières, l’écolo des petits pas qu’il faut les multiplier, l’écologiste de gouvernement qu’il faut rallier toute force politique susceptible d’œuvrer pour le climat, le trans-humaniste qu’il est temps d’aller vers une humanité augmentée, la chercheuse que la recherche a besoin de crédits, l’activiste qu’il est urgent d’impulser les luttes, le résigné que tout nous échappe, le collapsologue qu’il faut s’habituer au pire… Et le prolétaire ? De quoi sort-il confirmé? En tout cas, il pense et pensera ce que ses actes et ses luttes l’amèneront à comprendre.
On ne se pose que les questions (théoriques) pour lesquelles on a déjà commencé à produire des réponses (pratiques). 

 

G. D. , 22 septembre 2020

 


vendredi 30 octobre 2020

Grand capital

 


Le collègue des Pas perdus résume bien la situation : "Les politiciens au pouvoir depuis une vingtaine d'années et les hauts fonctionnaires ont ignoré les personnels hospitaliers qui, d'une part, dénonçaient les méthodes de gestion de l'hôpital public calquées sur celles des cliniques privées, et, d'autre part, alertaient sur les difficultés à gérer une simple épidémie de grippe". On trouvera la suite de ses réflexions ici.

mercredi 14 octobre 2020

Orwell, trahi


Glané sur le site de l’éditeur Agone, qui a publié plusieurs textes et correspondances de George Orwell, cet entretien entre Claude Rioux, des éditions de la rue Dorion, et Thierry Discepolo, directeur des éditions Agone.  

Où l’on cause de la nouvelle et mauvaise traduction de 1984 chez Gallimard...

 

— Les éditions Gallimard ont fait paraître en mai 2018 une nouvelle traduction du chef-d’œuvre de George Orwell, 1984. Pourquoi à ce moment-là ?

— Les écrits d’Orwell entrent en 2020 dans le domaine public. Gallimard a anticipé la date à partir de laquelle, en tant qu’éditeur, il perdait l’exclusivité sur son best-seller. Il tente d’imposer une nouvelle traduction avant que d’autres paraissent. Et comme il se doit dans le monde feutré des lettres françaises, cette réalité bassement matérielle est masquée sous une exigence littéraire. Ce qu’explique, sur commande, la nouvelle traductrice Josée Kamoun : « Il est d’ailleurs très sain, vital même, de pouvoir entendre résonner cette œuvre fondamentale de plusieurs manières. » Il faudrait lui demander pourquoi Gallimard n’a pas soutenu plus tôt cette exigence saine et même vitale de résonance plurielle en permettant la circulation d’autres traductions ?

— Pourquoi Gallimard n’a-t-il pas fait traduire d’autres livres d’Orwell ?

— Il est notoire que chez Gallimard personne ne s’est jamais vraiment intéressé à l’œuvre d’Orwell, dont l'importance littéraire a toujours été négligée, l’intérêt politique méprisé et les aspects philosophiques ignorés. Une situation devenue flagrante depuis que les éditions Champ libre (désormais Ivrea) ont repris la traduction française de l’œuvre d’Orwell à partir du début des années 1980.
    Quinze avant la première traduction de 1984 en 1950, Gallimard avait fait traduire, plus ou moins mal et sous des titres plus ou moins fantaisistes, une série de titres : Down and out in Paris and London (1933) devenu La Vache enragée en 1935 ; Homage to Catalonia (1938), interprété en La Catalogne libre en 1955 ; Keep the Aspidistra Flying (1936), traduit Et vive l’aspidistra !, en 1960 – la même année qu’est édité un recueil d’Essais choisis. Après avoir été titré Les Animaux partout chez O. Pathé en 1947, Animal Farm (1945) sera, en 1964, La République des animaux chez Gallimard – qui ne reprend ni Burmese Days, traduit en 1946 en La Tragédie birmane aux éditions Nagel, ni Coming up for air, paru sous le titre Journal d’un Anglais moyen chez Amiot-Dumont en 1952.
    À partir de 1981, les éditions Champ Libre font retraduire tous ces titres en ajoutant Le quai de Wigan, Chroniques en temps de guerre et surtout les Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, indispensables quatre volumes (et 2 500 pages) d’Essais,, articles, lettres coédités avec l’Encyclopédie des nuisances à partir des années 1990. Paraîtront ensuite, à la Librairie générale française, Une fille de pasteur (2008) et, aux éditions Agone, A ma guise, Chroniques, 1943-1947, Ecrits politiques, Une vie en lettres, Correspondance 1903-1050. Nous sommes loin des vingt volumes que composent les Complete Works (édités sous la direction de Peter Davison en 1998), mais c’est plus qu’appréciable. Et surtout, le travail ayant été bien fait, il n’est pas nécessaire de le refaire…

— Pourquoi Gallimard n’a-t-il fait retraduire 1984 qu'en 2018 ?

— Dans les années 1970, les éditions de Gérard Lebovici ont convaincu les agents littéraires chargés de l’œuvre d’Orwell qu’il était temps de l’éditer sérieusement en français. Mais Gallimard s’accrochait à ses droits tout en refusant de faire retraduire les livres qu’il exploitait (dans des traductions de plus en plus honteuses) sans vouloir non plus s’engager à faire traduite sur les quatre volumes d’essai parus en 1968 et toujours pas édités en France. À ce qu’on dit, Gallimard aurait finalement négocié l’abandon des autres titres d’Orwell contre la conservation de son best-seller, 1984 – qui ne fut donc jamais retraduit… Ce qui ne révèle pas seulement le primat de la raison économique, mais aussi le peu de considération pour l’œuvre.

— Il semble pourtant que les raisons de retraduire ce roman ne manquaient pas. Dans Orwell Le pouvoir de la vérité de James Conant, un livre paru en 2012 aux éditions Agone sur les questions philosophiques que pose 1984, le traducteur et préfacier Jean-Jacques Rosat ne note-t-il pas, non seulement l’absence de phrases entières, mais une telle imprécision dans la traduction de certaines phrases qu’il dut les retraduire pour les intégrer dans l’argumentaire de l’auteur ?

— En effet. Ce livre est la réponse critique que James Conant donne à l’interprétation par Richard Rorty de 1984. Conant défend l’idée que, pour Orwell, « la capacité à produire des énoncés vrais et la capacité à exercer sa liberté de pensée et d’action sont les deux faces d’une même pièce de monnaie. La préservation de la liberté et la préservation de la vérité représentent à ses yeux une seule et indivisible tâche, qui est commune à la littérature et à la politique». Pour lui, 1984 est un roman qui expérimente la destruction du lien essentiel entre vérité objective et liberté. On comprend que la précision soit indispensable pour comprendre le propos du roman.

— Quelques exemples ?

— D’abord une erreur qui rend incompréhensible le monde de 1984, où les prolétaires représentent 85 % de la population, et non 15 %, comme la traduction française [de 1950] l’affirme. Et cela de réimpression en réimpression depuis soixante-huit ans ! Ce point modifie la vision qu’on a de toute l’organisation sociale de l’Océanie : à l’inverse de l’URSS sous Staline (qu’on érige souvent, un peu vite, en modèle exclusif du roman d’Orwell), où le plus grand nombre subissait l’ordre totalitaire, en Océanie, seuls les membres du parti, une minorité de la population, sont soumis à surveillance. Ensuite, l’absence de quarante-deux phrases et de morceaux entiers de dialogues a été repérée par la traductrice de notre édition de 1984. Enfin des contresens sur des points importants, comme « C’était là le raffinement suprême : se rendre consciemment inconscient [Consciously to induce unconsciousness] », et non « persuader consciemment l’inconscient ». Ou bien : « Si nous prenons soin de la liberté, la vérité peut prendre soin d’elle-même [If we take care of freedom, truth can take care of itself] » et non « Veillons sur la liberté, et la liberté veillera sur elle ». Ou encore « Tout ce qu’il vous fallait, c’était une série de victoires sans fin sur votre propre mémoire [All that was needed was an unending series of victories over your own memory] » et non « Avoir en mémoire une interminable série de victoires ».

— Dans l’article qu’il donne au Figaro à l’occasion de la parution de la nouvelle traduction de 1984 aux éditions Gallimard, Sébastien Lapaque affirme n’avoir jamais entendu dire, « même de lecteurs à la dent dure », que la traduction de 1950 était fautive. Pourtant, il prend très au sérieux l’œuvre d’Orwell, jugeant même que, « dans l’épaisse nuit du siècle, la seule urgence est de lire enfin sérieusement ses Essais, articles et lettres ».

— Il a bien raison ! Son article est indéniablement le meilleur de la série parue dans la grande presse à l’occasion de la parution de cette traduction (et même avant). Mais ce sur point, on peut dire qu’il se trompe. D’autant plus si on doit prendre au sérieux la pensée politique d’Orwell – comme il semble le faire. Mais il a indéniablement raison lorsqu’il écrit que, d’une manière générale, les choix de traduction d’Amélie Audiberti sont plutôt justes et que Josée Kamoun fait souvent des « choix étranges », y compris littéraires.

— Cette appréciation diverge à peu près complètement de celle qu’a portée l’ensemble (ou presque) de la presse sur cette nouvelle traduction…

— C’est le moins qu’on puisse dire. Jusqu’à mi-mai, les premiers articles parus (AFP, France Info, Europe 1, etc.) reproduisent plus ou moins servilement le prière d’insérer fourni par l’éditeur. Puis deux couacs ont retenti au milieu de cet écho monocorde. Vous avez parlé de celui de Sébastien Lapaque qui, dans Le Figaro, désavoue la nouvelle traduction et, crime de lèse-littérature, renvoie le lecteur vers l’œuvre politique d’Orwell. Et le même jour, Arnaud Viviant poste un tweet meurtrier : « Je ne m’attendais à rien de bon, mais c’est encore pire. La nouvelle traduction de 1984 chez #Gallimard est tout simplement scandaleuse. Le Ministère de la vérité n’aurait pas fait mieux. » Autrement dit, à la fois un désaveu littéraire est une accusation de trahison de la part d’un critique littéraire très en vue…

— Certes, mais les médias n’ont pas suivi cet anathème…

— Bien sûr. Presque aussitôt Télérama publiait une recension enthousiaste et donnait la parole à « la très talentueuse » traductrice ; qu’on allait retrouver ensuite dans L’Obs puis sur France Culture, etc. Enfin, début juin, Le Monde des livres doublait un nouvel entretien obligeant par un article de complaisance commandé à Pierre Ducrozet. Ce jeune écrivain, édité chez Grasset et Actes Sud, a décroché en 2017 le prix de Flore, fondé en 1994 par Frédéric Beigbeder et décerné chaque novembre dans le café (parisien) éponyme. Tout est dit…

— Au milieu de ce concert, on a tout de même pu entendre un autre « couac » d’ampleur : celui de Jean-Jacques Rosat, qui invalide à peu près tous les choix de la nouvelle traduction commandée par Gallimard.

— En effet. Dans cet article remarquable – qui poursuit le travail que ce philosophe a accompli dans la collection qu’il a dirigée aux éditions Agone et en particulier sur la pensée politique de George Orwell –, Rosat démontre à quel point la volonté de « moderniser », le primat « esthétique » et surtout le confinement de la traductrice au « littéraire » ont été sources d’erreurs.

Quelques exemples ?

— La traduction de « Thought Police » par « Mentopolice » plutôt que par « Police de la pensée ». Pour Rosat, « la police en question ne traque pas le mental, encore moins les mentalités ou le psychisme. Elle traque des pensées, celles qui sont non conformes ». Quant aux « Thoughtcrimes », il ne s’agit en rien de « Mentocrimes », c’est-à-dire des « crimes mentaux subjectifs », mais bien de « crimes de pensée qui existent objectivement, sont communicables et partageables, peuvent circuler sous forme d’écrits, de paroles, ou simplement loger dans une tête ». Pour Rosat encore, ces pensées ont une vie qui leur est propre : « On peut lutter contre elles, tenter de les repousser ; mais souvent elles reviennent malgré soi, jusque dans le sommeil. »
    Mais l’erreur la plus significative (et la plus grave) est sans doute la traduction de « Newspeak » par « néoparler ». Pour défendre son choix, Josée Kamoun explique : « Si Orwell avait voulu créer la Newlang, il l’aurait fait. Mais il a créé le Newspeak, qui n’est pas une langue, mais une anti-langue. » Pourtant, le Newspeak n’est pas seulement un parler : il s’écrit aussi – et même, dans le roman, il s’écrit surtout. Et c’est une langue, avec un vocabulaire, des règles de grammaire et un dictionnaire, même si, comme le définit l’un des personnages du roman, linguiste spécialiste de la novlangue, c’est « la seule langue au monde dont le vocabulaire diminue chaque année». Ainsi en appendice du roman se trouvent bien, écrits par Orwell, les « Principes de la novlangue » : une langue « conçue pour satisfaire les besoins idéologiques de l’angsoc, ou socialisme anglais. En 1984, personne n’employait encore exclusivement la novlangue pour communiquer, que ce soit à l’oral ou à l’écrit. Si les éditoriaux du Times étaient écrits dans cette langue, il s’agissait néanmoins d’un tour de force réservé à un spécialiste. La novlangue devait avoir totalement supplanté l’ancilangue (ou anglais standard, comme on devrait l’appeler) aux alentours de 2050. La version en usage en 1984, compilée dans les neuvième et dixième éditions du dictionnaire de novlangue, n’était que provisoire et contenait nombre de mots superflus et de formes archaïques destinés à être supprimés par la suite. Nous analyserons ici la version finale et optimisée matérialisée par la onzième édition du dictionnaire. »
    Comme le montre encore Rosat, « la traduction par “néoparlé” détourne l’attention de cet enjeu crucial qu’est, pour Orwell, la relation entre langue et pensée », car la novlangue est bien « la langue officielle de l’Océanie », que ses habitants sont destinés à parler, à écrire, avec laquelle ils vont penser, ou plutôt ne plus pouvoir penser. Sur un point crutial, Rosat montre les conséquences de l’écart entre les préoccupations (étroitement littéraires) de Josée Kamoun et la pensée du roman : « “Avec le sentiment […] d’énoncer un axiome capital, [Winston] écrit : ‘La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Qu’elle soit accordée, et le reste suivra.’”, Mais dans l’original, la dernière phrase est : “If that is granted, all else follows.” Donc pas “elle”, mais “cela that”. L’erreur est évidente : ce n’est pas la liberté qui doit être accordée, comme le voudrait Josée Kamoun, mais l’axiome – l’axiome qui pose “que la liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre”. […Orwell] définit la liberté par l’accès à la vérité ; si la vérité disparaît, la liberté meurt ». En rendant impossibles cette analyse et la « novlangue » qui en est au cœur (un concept devenu courant dans la langue française), la nouvelle traduction tombe en effet sous la critique d’Arnaud Viviant : Gallimard se comporte en ministère de la Vérité. Autrement dit, cette traduction de
1984 relève de la novlangue, c’est-à-dire de la transformation d’un vocabulaire riche, précis, inscrit dans l’histoire sociale et politique, par des « néomots » vides. Ainsi, comme on dit de la novlangue de 1984, « la langue que ses habitants sont destinés à parler, à écrire, avec laquelle ils vont penser, ou plutôt ne plus pouvoir penser », avec cette nouvelle traduction, ses lecteurs n’auront plus les moyens de penser avec le roman d’Orwell…

— Tandis qu’il condamne sans appel les erreurs « sémantiques » de Josée Kamoun, Rosat loue en même temps cette nouvelle traduction comme « un événement : le monde littéraire français reconnaît enfin ce livre comme un authentique roman ». N’est-ce pas curieux ?

— À plusieurs titres. Comme si on pouvait correctement traduire un roman sans avoir rien compris de la pensée de l’auteur ? Ou, pire, si on l’a comprise, en la travestissant au point de la détruire ? Voilà bien une illustration de la religion littéraire française que sert Josée Kamoun et dont Gallimard a fondé le clergé. Dans cette conception, le sens importe moins que le style et les références politiques doivent être neutralisées. Un jugement d’autant plus inattendu de la part de Rosat qu’il est, sans conteste, l’un de ceux qui a le plus clairement montré la profondeur philosophique de l’œuvre d’Orwell en général, et de ce roman en particulier.


jeudi 1 octobre 2020

Le beau discours

 


De nos jours, un étudiant en économie politique, ou un adepte de la philosophie des gazettes, s'empresserait de justifier ce changement : les bonnes mœurs, dirait-il, ne peuvent régner sans les fondements de l'industrie, laquelle, en satisfaisant aux besoins quotidiens et en assurant sécurité et prospérité à toutes les catégories sociales, stabilisera les vertus, et les rendra universelles. Ah ! le beau discours ! Pendant ce temps-là, avec l'industrie arrivent en force la bassesse, la froideur, l'égoïsme, l'avarice, la fausseté et la perfidie mercantile ; les manières et les passions les plus corruptrices et les plus indignes de l'homme civilisé se multiplient sans fin ; et les vertus se font attendre.

Giacomo Léopardi