vendredi 25 septembre 2015

Une perte


Et surtout, comment dire son angoisse, sa souffrance, ses désirs ? On s'y refuse. On triche avec des signes sans qualité, extra, nul, super, zéro, génial : le prix des émotions qui ont perdu leur goût et leur valeur d'usage. Le vocabulaire marchand et policier a envahi sans vergogne ces régions autrefois protégées : s'investir dans ses goûts, négocier son angoisse, être interpellé par sa souffrance, être pénalisé dans sa vie amoureuse. Que peut vouloir dire maintenant la liberté de parler ou d'écrire, quand l'ordonnance du monde modèle de telles consciences, un tel langage ? Et que nous veulent ceux qui n'ont que ces mots à la bouche ? Communiquer avec qui ? Avec quel mots ?

Michel Bounan, La Vie innommable

mercredi 23 septembre 2015

Karl


Tout comme sur le raffinement des besoins, l'industrie spécule sur leur grossièreté, qu'elle sait produire artificiellement. Leur vraie satisfaction veut l'abrutissement de soi – ce pseudo-contentement des besoins que dispense une civilisation à l'intérieur de l'abjecte barbarie de la nécessité.

Karl Marx, Économie et philosophie. Manuscrits parisiens (1844).

Sprezzatura


N'avez-vous pas remarqué parfois que dans la rue, quand elle va à l'église ou ailleurs, quand elle joue, ou pour une autre cause, il arrive qu'une femme soulève sa robe si haut que, sans y penser, elle montre le pied, et souvent un peu de la jambe ? Ne vous semble-t-il pas qu'elle a une grâce extrême, si on la voit ainsi, avec une certaine disposition féminine élégante et recherchée, dans ses escarpins de velours et ses bas bien propres ?

Baldassar Castiglione, Le livre du courtisan.

mardi 22 septembre 2015

Au creux d'un sein


Dormiamos num seio como numa concha terra era grande
uma arvore era um prodigio de presença majestosa
a agua a liberdade viva da nudez
e as estrelas tinham o trémula fulgor do seu nome.
 
Nous dormions au creux d'un sein comme au creux d'un coquillage
immense était la terre 
un arbre était un prodige de présence en majesté
l'eau la vive liberté de la nudité
et les étoiles avaient l'éclat frémissant de leur nom.
 
Antonio Ramos Rosa, A la table du vent
Traduction de Patrick Quillier.

La Vie innommable



En 1973, P.E. Sifneos a décrit, pour la première fois, une extraordinaire folie, qu'il a nommé alexithymie (a-lexi-thymie : pas de mot pour la souffrance). Il s'agit d'une perturbation de la conscience entraînant « une impossibilité de saisir ses propres émotions, de les différencier, de les nommer ». Ce sont littéralement des souffrances sans nom.
Beaucoup de médecins ont constaté depuis – chez leurs malades – le développement de cette nouvelle épidémie. Ainsi, note le Quotidien du médecin (20 mars 1992), « le patient alexithymique ne présente pas sa souffrance comme une souffrance vécue, mais énumère froidement des signes, de façon impersonnelle, objective, comme s'il n'était pas concerné ». D'autres médecins ont remarqué « une restriction extrême dans l'expérience des émotions, accompagnée d'une grande difficulté à trouver les mots pour décrire leurs sentiments ». Ils ont relevé encore, dans le même style impersonnel et objectif, que « la différenciation et la verbalisation des affects sont perturbés ; ils restent ainsi non saisis, non exprimés, sous forme d'angoisse inexplicable ».
La conscience de ces gens, devenue sourde à leur propre souffrance, n'est pourtant pas muette. Les mêmes médecins ont ainsi découvert – toujours chez leurs malades - « une forme de pensée utilitaire, une tendance à diriger exclusivement leur réflexion vers le monde extérieur » et même « à utiliser sans cesse leur activité pour ne laisser aucune place à leur propre envahissement émotionnel, ressenti, à juste titre, comme menaçant ». Toute leur conduite est élaborée « de façon à éviter d'être blessé, ou même seulement effleuré ». Ces malheureux, socialement très actifs, sont, en réalité, des plaies à vif.

Michel Bounan, La Vie innommable

Le cloître



Je commençais à descendre vers le village. J'étais enfin dans la maison désirée des montagnes. J'étais enfin dans ce cloître des montagnes, seul dans ces grands murs de mille mètres d'à-pic, dans les piliers des forêts. Maison sévère, milliard de fois plus grande que moi, juste à la mesure de mes espoirs, me contenant avec ma paix, ayant une paix faite d'ombre, d'échos, de bruit de fontaines. Richesse austère de tous les cloîtres. Acheter la compagnie de Dieu. Il marche avec moi le long des couloirs. L'enseignement du silence.

Jean Giono, Possession des richesses

mercredi 16 septembre 2015

Civilisée



Les Indiens deviendront civilisés aussitôt qu’ils deviendront amoureux de l’argent.

Robert, major de l’armée américaine, (fin du XIXe siècle).

 

Karl



Tout homme s'applique à susciter chez l'autre un besoin nouveau pour le contraindre à un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle dépendance et l'inciter à un nouveau mode de jouissance, donc de ruine économique. Chacun cherche à créer une puissance étrangère qui accable son prochain pour en tirer la satisfaction de son propre besoin égoïste. Ainsi, avec la masse des objets, l'empire d'autrui croît aux dépens de chacun, et tout produit nouveau devient une nouvelle source de duperie et de pillage réciproques. En se vidant de son humanité, l'homme a toujours besoin de plus d'argent pour s'emparer de l'autre, qui lui est hostile ; et la puissance de son argent diminue en raison inverse de l'accroissement du volume de production, autrement dit son indigence augmente à mesure que croît le pouvoir de l'argent.

Karl Marx, Économie et philosophie. Manuscrits parisiens, 1844.

Cree



Nous devons éveiller en lui [l’Indien] des besoins. Au fond de sa triste sauvagerie, il faut qu’il soit touché par les ailes de l’ange divin du mécontentement. Alors, il commencera à regarder devant lui, à tendre le bras. Le désir de devenir propriétaire peut être une grande force éducative. Le souhait d’avoir sa propre maison le poussera à faire de nouveaux efforts. Il est nécessaire que l’Indien soit mécontent de son tipi et des maigres rations du campement en hiver pour qu’il ait envie d’abandonner sa couverture et d’enfiler des pantalons ; des pantalons avec des poches ; des poches qui brûleront d’envie de se remplir de dollars. L’usage de la propriété procure une excellente formation morale, et l’Indien a beaucoup à apprendre dans ce domaine.

Merrill Edward Gates, universitaire américain,1885.

L'argent




Dans le règne des fins tout a un PRIX ou une DIGNITE. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité.


Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785.