vendredi 5 juin 2020

L'art de croire





Je fus longtemps impressionné par les gens ayant l'art de croire à leur réalité. D'où vient qu'on puisse faire de ce rien qu'est notre présence sur terre un monument ?

Georges Perros


mercredi 20 mai 2020

17 juin - Agir contre la réintoxication du monde


Nous avons aperçu pour la première fois dans nos existences ce qui serait encore possible si la machine infernale s’arrêtait enfin, in extremis. Nous devons maintenant agir concrètement pour qu'elle ne se relance pas. 
 
Certes, nous ne reviendrons pas sur les espèces disparues, les millions d'hectares de terres ravagées, de forêts détruites, sur les océans de plastique et sur le réchauffement planétaire. Mais de manière inédite dans le capitalocène, les gaz à effet de serre ont diminué partout ou à peu près. Des pans de mers, de terres ont commencé doucement à se désintoxiquer, tout comme l'air des villes suffoquées de pollution. Les oiseaux sont revenus chanter. 

Alors, pour qui se soucie des formes de vie qui peuplent cette planète plutôt que d'achever de la rendre inhabitable, la pandémie mondiale dans laquelle nous sommes plongé.es, en dépit de tous les drames qu'elle charrie, pourrait aussi représenter un espoir historique. Nous avons paradoxalement vu se dessiner le tournant que l’humanité aurait dû prendre depuis bien longtemps : faire chuter drastiquement la nocivité globale de ses activités. Ce tournant, même les incendies de territoires immenses, les sécheresses consécutives ou les déflagrations à la Lubrizol des mois derniers n’avaient pas réussi à nous le faire prendre.

Cependant, ce tournant que nous désirions tant, nous n'avons généralement pas pu l'éprouver dans nos chairs parce que nous étions enfermé.es. Car mis à part dans certains territoires ruraux et espaces urbains solidaires où existent déjà un autre rapport au collectif, à la production ou au soin du vivant, le confinement a été pour la majorité de la population le début d'un cauchemar. Une période qui renforce encore brutalement les inégalités sociales, sous pression policière. Et le drame absolu c’est que, malgré tout ce que la situation a de bouleversant, nos gouvernants n'en étaient pas moins déterminés à relancer dès que possible tout ce qui empoisonne ce monde et nos vies - tout en nous maintenant par ailleurs isolé.es et contrôlé.es dans des cellules numériques, coupé.es de ce qui fait le sel et la matérialité de l'existence.

Rien ne les fera bifurquer, si on ne les y contraint pas maintenant

Au cours des deux derniers mois, les exposés et tribunes se sont accumulés sur nos écrans à une rapidité inversement proportionnelle à notre capacité à se projeter sur des actions concrètes. Les analyses nécessaires ont été faites sur le lien entre cette épidémie et les flux économiques mondialisés et leurs dizaines de milliers d'avions, la déforestation et l'artificialisation des milieux naturels qui réduisent les habitats des animaux sauvages ou encore l’élevage intensif. Tout a été dit sur la dimension annonciatrice de la pandémie, sur la suite de confinements et de désastres à venir si nous n’en tirons pas les leçons. D'autant que la marche courante de l'économie et des productions sur lesquelles reposent notre mode de vie, va continuer à tuer dans les décennies à venir bien davantage et plus durablement que le covid-19 (2). 

Mais pour l’État et pour les lobbys agro-industriels, aéronautiques, chimiques ou nucléaires qui guident ses politiques, les conséquences à tirer de la crise sanitaire sont visiblement toutes autres. Ils en ont tout simplement profité pour faire sauter quelques lois environnementales et déverser des pesticides encore plus près des maisons, pour relancer la construction d’avions ou l’extraction minière en Guyane… Il est donc maintenant avéré qu’aucune crise, aussi grave soit-elle, ne les fera dévier du nihilisme absolu de leur obsession économique. Nous avons eu deux longs mois pour nous en rendre compte. A nous maintenant d’agir et d’y mettre fin.

Le gouvernement parle du mois de juin comme d’une "nouvelle marche" dans un déconfinement qui n'est pour lui qu'une remise en marche de l'économie et de la destruction du vivant. La seule "marche" sensée c’est au contraire d’agir concrètement pour l’arrêt des secteurs de productions les plus empoisonnants. Nous appelons donc à une première série de mobilisations simultanées le mercredi 17 juin.

Comment agir ? 
 
Le déconfinement en cours doit être un élan historique de reprise en main sur nos territoires, sur ce qui est construit et produit sur notre planète. Il doit permettre de dessiner ce qui est désirable pour nos existences et ce dont nous avons réellement besoin. C'est une question de survie, davantage que toutes les mesures et tous les nouveaux types de confinements que l'on nous fera accepter à l’avenir. Cela signifie construire de nouvelles manières d'habiter le monde, chacun de nos territoires, mais aussi accepter de rentrer en conflit direct avec ce qui les empoisonne. Il y a des industries qui ne se sont pas arrêtées pendant le confinement et qui doivent aujourd’hui cesser. Il y en a d’autres qui ont été interrompues et dont l'activité ne doit pas reprendre. Cela ne pourra se faire sans constituer chemin faisant des liens avec les travailleurs qui en dépendent économiquement. 

L’urgence sociale c’est de penser avec elles et eux les mutations possibles des activités et les réappropriations nécessaires des lieux de travail. C'est aussi de contribuer à maintenir un rapport de force permettant de garantir les revenus pendant les périodes de transition et les besoins fondamentaux de ceux dont la crise aggrave encore la précarité. Nous n'atteindrons pas immédiatement toutes les productions qui devraient l'être. Mais il faut commencer, en stopper un certain nombre aujourd'hui pour continuer avec d'autres demain.

Nous appelons en ce sens, les habitant.e.s des villes et campagnes à déterminer localement les secteurs qui leur semblent le plus évidemment toxiques - cimenteries, usines de pesticides ou productions de gaz et grenades de la police, industrie aéronautique, publicitaire ou construction de plates-formes amazon sur des terres arables, unité d'élevage intensif ou installations de nouvelles antennes 5G, clusters développant la numérisation de l’existence et un monde sans contact avec le vivant, destructions de forêts et prairies en cours... 

Nous invitons chacun.e localement à dresser de premières cartographies de ce qui ne doit pas redémarrer, de ce qui doit immédiatement cesser autour d'eux, en s'appuyant sur les cartes et luttes existantes (1). Puis nous appelons le 17 juin à une première série d'actions, blocages, rassemblements... occupations...Viser sérieusement à se défaire de certains pans du monde marchand, c’est aussi se doter des formes d’autonomies à même de répondre aux besoins fondamentaux de celles et ceux que la crise sanitaire et sociale plonge dans une situation de précarité aggravée. Nous appelons donc aussi le 17 juin, dans la dynamique des campagnes covid-entraide et « bas les masques », à des occupations de terres en villes ou dans les zones péri-urbaines pour des projets de cultures vivrières, ainsi qu’à de réquisitions de lieux pour des centres de soins et redistributions.

Nous devons trouver des formes de mobilisations adéquates à la situation. Nous traversons une période où chacune d’entre elle peut avoir une portée décuplée. On peut initier beaucoup à peu (3) mais on doit aussi se donner les moyens d'être nombreux-ses. Nous nous appuierons sur la ténacité des zads, la fougue des gilets jaunes, l'inclusivité et l'inventivité des grèves et occupations climatiques d'une jeunesse qui n'en peut plus de grandir dans un monde condamné. Nous agirons en occupant l'espace adéquat entre chaque personne et pourquoi pas masqués.es quand cela s'avère nécessaire pour se protéger les un.es les autres, mais nous agirons !

Si vous souhaitez le signer aussi, nous envoyer un appel à mobilisation locale ou un texte d’analyse complémentaire, vous pouvez écrire à 17juin@riseup.net. Ils seront mis à jour et apparaîtront entre autres sur le site https://17juin.noblogs.org/ et la page facebook https://www.facebook.com/Agir17juin. Merci pour tout relais !


(1) On peut aller chercher pas mal d'infos dans la carte superlocalhttps://superlocal.team/

(2) Multiplication des cancers dus aux pesticides et aux substances toxiques, surpoids, diabète et hypertension tous trois liés à l’alimentation industrialisée (qui touche un tiers de l’humanité et se trouve être aussi la principale co-morbidité des malades atteints du covid-19), morts prématurés de la pollution atmosphérique, résistance bactérienne liée à la surconsommation d’antibiotiques, et à une échelle autre qu’humaine, effondrement de la biodiversité, sixième extinction de masse, un milliard d’animaux tués dans les incendies australiens sans fin l’été dernier.

(3) Voir par exemple le lien vidéo sur l’occupation d’une cimenterie Lafarge par « partagez c’est sympa » peu de temps le début du confinement : https://blogs.mediapart.fr/partager-cest-sympa/blog/110320/fin-de-chantier-lafarge-est-bloque et d'autres



samedi 9 mai 2020

Paradoxes de base



Les hommes d'aujourd'hui semblent ressentir plus vivement que jamais le paradoxe de leur condition. Ils se reconnaissent pour la fin suprême à laquelle doit se subordonner toute action : mais les exigences de l'action les acculent à se traiter les uns les autres comme des instruments ou des obstacles : des moyens. Chacun d'entre eux a sur les lèvres le goût incomparable de sa propre vie, et cependant chacun se sent plus insignifiant qu'un insecte au sein de l'immense collectivité dont les limites se confondent avec celles de la terre ; à aucune époque peut-être ils n'ont manifesté avec plus d'éclat leur grandeur, à aucune époque cette grandeur n'a été si atrocement bafouée. Malgré tant de mensonges têtus, à chaque instant, en toute occasion, la vérité se fait jour : la vérité de la vie et de la mort, de ma solitude et de ma liaison au monde, de ma liberté et de ma servitude, de l'insignifiance et de la souveraine importance de chaque homme et de tous les hommes. Puisque nous ne réussissons pas à la fuir, essayons donc de regarder en face la vérité. Essayons d'assumer notre fondamentale ambiguïté. C'est dans la reconnaissance des conditions authentiques de notre vie qu'il nous faut puiser la force de vivre et des raisons d'agir.

Simone de Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté


 

vendredi 24 avril 2020

L’autonomie contre la technologie



Le Medef veut confiner l’écologie.
Le Canard enchaîné, mercredi 22 avril 2020.
La modernité s’est développée à travers l’antagonisme grandissant entre l’imaginaire de l’autonomie et l’imaginaire de la maîtrise « rationnelle ». L’imaginaire de l’autonomie motive le projet d’une société s’autolimitant au travers de la réflexivité et de l’action délibérée, individuelles et collectives. La maîtrise « rationnelle » anime l’élargissement illimité de l’emprise de l’industrialisme sur l’ensemble de l’existence humaine et non humaine. 

Dans ses composantes collaborant activement à la démesure industrielle, « La science offre un substitut à la religion » en incarnant « l’illusion de l’omniscience et de l’omnipotence – l’illusion de la maîtrise1. » Est ainsi tenu pour acquis qu’en tendant asymptotiquement vers la vérité, elle garantit progressivement et universellement aux humains, grâce à ses applications industrielles systématiques, la maîtrise technologique de la nature, de même que la maîtrise technocratique des sociétés et de leur dérive historique.

Le confort connecté/aliéné se redouble ainsi du sentiment lénifiant produit par l’assimilation de tout incident et de toute contrariété à un problème technico-économique dont la résolution, bien que pouvant être transitoirement problématique, n’en est pas moins assurée. Plus l’autonomie se détériore, plus les hommes industriels sombrent dans l’indifférence, la répétition et le somnambulisme, plus la légitimité des gouvernements technocratiques tient à la perpétuation de ce sentiment, et plus les gouvernés volontaires sont prêts à leur reprocher amèrement le moindre écart à l’accomplissement de cette chimère.

   L’expansion illimitée de l’industrialisme tient donc à l’illimitation d’une illusion. Rappelons que pour Freud, une illusion est une croyance pour laquelle « la réalisation d’un désir est prévalente » et qui, de ce fait, « renonce à tenir compte de la réalité2. »

  Pourtant, malgré le nombre grandissant des « maîtrises » technologiques partielles, les hommes industriels – gouvernants et gouvernés – deviennent toujours plus démunis devant l’ensemble des contre-effets des actions titanesques qu’ils ne cessent d’exercer sur la nature, sur les Autres et sur eux-mêmes. Quel événement de rupture brisera le déni ? Quelle catastrophe leur fera (re)découvrir que le Progrès est comme un « scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue3 » ? Que nulle Providence, divine ou marchande, guide les pas de la condition humaine, indissociable de la contingence, du merveilleux et du terrifiant, dans un monde angoissant dont le sens est voué à demeurer un insondable mystère.
 
  Il est indéniable que les humains doivent recouvrir ce monde d’une signification exclusivement humaine, qu’ils ont en permanence à « se défendre contre l’écrasante supériorité de la nature » (Freud) et ne peuvent, pour cela, « éviter de travailler, d’agir sur et de tuer certaines parties de la nature pour y établir leur foyer4. » Mais ces invariants peuvent aussi bien galvaniser qu’assoupir l’exigence d’instituer des rapports sociaux cherchant, dans et par l’autonomie, à instaurer un commerce avec la nature fait d’attentions perspicaces, d’intimité et de réserves.

  Le Covid-19 peut être considéré comme l’avant-garde spectaculaire des contre-effets dévastateurs de l’expansion industrielle, de ses technopoles surdimensionnées, énergivores et polluantes, et de leur dépendance à l’agro-business. En dévoilant la fragilité de l’industrialisme face à ses propres conséquences, il est l’annonciateur de l’extension du domaine de l’immaîtrisable enfanté par l’illusion de la maîtrise. L’élément le plus déstabilisant, davantage encore que Tchernobyl et Fukushima, d’une série d’événements de rupture aussi certains qu’imprévisibles. Car en forçant les éléments et les rythmes naturels, en allant à rebours de leurs déploiements spontanés, plutôt qu’en les accompagnant, les hommes industriels les détruisent et, en les détruisant, s’anéantissent, de catastrophe en catastrophe.

  Seule la renaissance collective du projet d’autonomie (politique, culturelle et matérielle) peut contrebalancer – mais pour combien de temps ? – le fait que « la domination acquise sur la nature devenue domination de l’homme, excède de loin en horreur ce que les hommes eurent jamais à craindre de la nature5. »

Jacques Luzi, auteur de Au rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture occidentale, de Descartes au transhumanisme, Éditions de la Lenteur, 2019.


1 Cornélius Castoriadis, Le monde morcelé, Seuil, Paris, p. 98.
2 Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, PUF, Paris, 1971, p. 45.
3 Charles Baudelaire, « De l’idée moderne de progrès appliquée aux beaux-arts. Exposition universelle 1855 », Écrits sur l’art, LGF, Paris, 1999, p. 260.
4 William Cronon, Nature et récits. Essais d’histoire environnementale, Éditions Dehors, Bellevaux, 2016, p. 237.
5 Therodor W. Adorno, Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilé, Payot & Rivages, 2001, p. 256.


jeudi 16 avril 2020

Se souvenir de Luis Sepulveda (1949 - 2020)




L'auteur des Roses d'Attacama, de Hot Line et d'Un nom de toréro, ancien membre de la garde rapprochée de Salvador Alliende et ex guérillero de la brigade Simon Bolivar au Nicaragua, vient de mourir en Espagne à Oviedo. Salutations et respect.



jeudi 9 avril 2020

Le vert paradis des amours enfantines




Je me lance dans le jour aveuglant. Je marche à pas de loup pour ne pas effaroucher cette paix reconquise, ce pays de clémence unanime où je ne pénètre encore qu'en intrus. A quoi bon tant de prudence ? La voie est libre, cette terre m'accueille à bras ouverts. Les bûcherons des Arpents, s'ils chantent lointainement entre leurs coups de cognée, c'est pour me saluer : eux n'ont pas quitté leur besogne, n'ont pas rompu leurs attaches, pas trahi.

J'avance avec précaution, comme sur un immatériel fil d'équilibriste. Notre maison – je l'aperçois de loin – est intacte. Les noirs bombardiers n'y ont pas touché parce qu'elle s'élève en un espace que les bombes n'atteignent et n'atteindront jamais. Mon coeur bat à éclater, mais il ne peut éclater, même de joie : que signifie la mort, ici ? Je passe la murette du jardin, me dissimule sous les groseillers.

Germaine coud, en chantant, devant la fenêtre grande ouverte de la salle à manger. Seule. Paisible. Patiente. Le menuisier perpétuel continue à planter ses clous, au village. Germaine lève la tête, regarde dehors comme si elle attendait quelqu'un ou quelque chose, mais sans grand souci.

Son visage désespérément poursuivi sur d'autres femmes, en d'autres femmes, je l'ai devant moi. Inimitablement vrai, aussi véridique que mes douze ans ressuscités. Alors, je n'y tiens plus, je cours vers la fenêtre.
Maimaine !

Sans hâte, elle pose son ouvrage, file dans l'entrée, ouvre la porte qui donne sur le jardin. La voici sur le seuil, les bras tendus, radieuse.

Mais il y a encore entre nous une distance incommensurable d'après nos mètres, une durée que n'évaluent pas nos horloges.
Sa voix se répercute sous des voutes orphiques.
Oh ! Steve, tu en as mis un temps pour revenir de la pèche !...


André Hardellet, Lourdes, lentes...


mercredi 8 avril 2020

Obscénités



Avec les morts, les malades et le désespoir de ceux qui, confinés et sans travail, voient leurs ressources s'amenuiser dans des lieux qui n'ont de vie que le nom, ce qui domine, dans ces journées rythmées par la pandémie, c'est bien l'obscénité.

L'obscénité légère et labile chez celles et ceux qui, à vingt heures tapantes chaque jour, applaudissent les personnels soignant livrés le plus souvent à eux mêmes et sous-équipés. Des femmes et des hommes aujourd'hui qualifiés de héros par un gouvernement qui, il y a quelques mois, envoyait ces CRS et ces gardes mobiles les molester parce qu'ils avaient l'outrecuidance de jeter l'alarme sur l'état de l'hôpital public. Un gouvernement qui, en témoigne le dernier rapport de la Caisse des dépots et consignations compte bien, la pandémie officellement résorbée, accélérer le processus de destruction/privatisation de l'hôpital public entamé par les précédents gouvernements.

Cette obscénité là, ne devrait pas surprendre de la part de personnes qui, au sens le plus clinique du terme, présentent les aspects les plus évidents de la sociopathie. On peut se demander, par contre, ce que signifient ces applaudissements sur les balcons du peuple. Car enfin, qui applaudissent-ils ? Celles et ceux qui, aujourd'hui, mouillent la blouse (souvent déchirée) et vont au casse-pipe, littéralement, pour leur sauver la mise ? Ceux là mêmes qu'ils n'ont pas soutenu, quelques temps auparavant, lorsqu'ils se faisaient régulièrement matraquer et gazer par la police ? Ou bien, s'applaudissent-ils eux-mêmes de soutenir un confinement si long ? On peut aussi penser que, à la façon des enfants effrayés par le silence de la nuit, ils font un peu de bruit pour se sentir moins abandonnés par un régime qui a bien montré n'avoir cure de leur existence... 

Une autre obscénité : celle, satisfaite et repue, d'un Yves Calvi, supposé journaliste, déclarant, le 12 mars dernier, être las de la "pleurniche permanente hospitalière", comme le rappelait cette chère Jane dans son journal.

Il y a aussi l'obscénité décomplexée, et presque automatique, d'un Blanquer remerciant, dans une avalanche de mels, les enseigants pour lesquels il aura toujours fait montre du plus profond mépris, à la fois pour leur personne et pour leur matière, depuis qu'il est ministre de l'éducation nationale.

La liste pourrait continuer à s'allonger jusqu'à la nausée. Brisons là pour le moment et espérons simplement que ce qui a été appris une fois ne sera pas oublié.


lundi 6 avril 2020

Covid19 : avant, pendant, après




Afin de continuer à penser, même de façon confinée, cet article inédit de l'ami Jacques Luzi.

Le Covid-19 n’est pas issu de la génération spontanée. Il n’est pas un fléau de Dieu. Ni un simple incident de parcours dans le long fleuve pseudo-tranquille de la modernité.
L’histoire des coronavirus, de leur origine et de leurs retombées sanitaires, avait déjà fait l’objet d’études et d’analyses, qui laissaient entrevoir la pandémie à venir, celle, précisément, dans laquelle nous sommes embarqués aujourd’hui et qui nous dicte ses propres contraintes. Ainsi, le journaliste scientifique américain David Quammen avait prévenu, dans un livre au titre éloquent : Spillover: Animal Infections and the Next Human Pandemic (W.W. Norton & Company, New York, 2012). Dans « Where will the next pandemic come from ? And how can we stop it ? » (Popular Science, 15 octobre 2012), il écrivait :
Les pressions et les perturbations écologiques causées par l'homme mettent toujours plus d’agents pathogènes animaux en contact avec les populations humaines, tandis que la technologie et le comportement humains propagent ces agents pathogènes de plus en plus largement et rapidement. En d'autres termes, les épidémies liées aux nouvelles zoonoses, ainsi que la récurrence et la propagation des anciennes, reflètent ce que nous faisons, plutôt que d'être simplement ce qui nous arrivent.

Au sein de tout de « ce que nous faisons », la déforestation est ici l’élément principal. Elle a non seulement favorisé l’expansion des zoonoses (depuis le sida jusqu’au Covid-19, en passant par le virus Ébola), mais participe également à la destruction des communautés autochtones, à l’effondrement de la biodiversité et au réchauffement climatique. Ce dernier augmente la fréquence des incendies gigantesques détruisant les forêts, au risque de devenir un processus auto-entretenu. Avec, comme apothéose macabre envisageable, la réanimation des virus assoupis dans le pergélisol et qui, en comparaison, feront probablement passer le Covid-19 pour une « grippe anodine », pour plagier le leader de la première puissance mondiale (se reporter à l’émission que France Culture a consacrée au dégel en cours du pergélisol, le 15 décembre 2018).
Encore faut-il préciser que la déforestation, depuis au moins un demi-siècle, sert principalement l’expansion mondiale de l’agro-industrie, le sacrifice des forêts primaires ou non permettant l’extension de l’élevage industriel et l’exploitation à grande échelle de l’huile de palme, du soja (souvent génétiquement modifié), etc. Les principales firmes sont connues (Pasco Daewoo, Genting BHS, etc.), ainsi que leurs activités, du Brésil à la Malaisie, en passant par la République du Congo. Les filières de distribution et de consommation, mondialisées, sont également connues et soutenues par l’ensemble des banques et des États, autoritaires ou libéraux. Il faut bien que la Mégamachine des « faiseurs d’argent » tourne et tourne encore…
Mais ce n’est pas tout. Derrière la déforestation et l’agro-industrie, comment ne pas discerner l’urbanisation outrancière et la destruction de la paysannerie à l’échelle mondiale (qui ne s’impose certes pas sans résistance) ? Et la volonté concomitante d’agglutiner les masses humaines dans des mégalopoles « connectées », exclusivement nourries par l’industrie agro-alimentaire « connectée » et rendues définitivement dépendante des pouvoir industriels « connectés ». Cette volonté, à son tour, doit être interprétée comme l’expression ultime de la civilisation du rationalisme instrumental engendrée par le capitalisme et à présent disséminée sur la surface entière de la Terre. L’ironie de cette histoire étant que ces masses urbaines aient fini par apparaître à la fois comme les créatrices inconscientes (et insouciantes) et comme les principales victimes des coronavirus.
Cette ironie cruelle illustre parfaitement le concept de « décalage prométhéen » introduit par Günther Anders dès 1956, dans le premier opus de son Obsolescence de l’homme (Editions de l’encyclopédie des nuisances, Ivréa, 2002). Il désignait par là l’écart monstrueux entre les capacités industrielles de fabrication, fondées sur les principes énoncés par Adam Smith en 1776 (la division technique du travail et la mécanisation systématique des procédés), et les capacités humaines de représentation et de perception. Comment l’individu lambda pouvait-il savoir que la consommation, en France, de produits contenant de l’huile de palme, ou de poulets nourris au soja OGM made in Brazil, prédisposait son oncle ou sa mère à finir ses jours sous respirateur artificiel ? Comment, dès lors, pourrait-il s’en tenir pour responsable ? Et pourtant… C’est la raison pour laquelle Anders nous invitait à des exercices d’« élongation morale », afin d’élever notre représentation et notre perception à la dimension de nos capacités de fabrication. Mais ne faudrait-il pas, pour avoir seulement le temps de se livrer à ces exercices, cesser d’être englué à ce qui, fondamentalement, nous détruit : la division technique du travail et la mécanisation systématique des procédés de production (et, à l’âge du numérique, de chacun de nos gestes quotidiens) ? C’est-à-dire, en premier lieu, s’affranchir collectivement des pensées et de l’imaginaire de la maîtrise qui, pour avoir fondé le monde industriel aux xviiie et xixe siècles, sont incapables aujourd’hui d’en appréhender le caractère mortifère manifeste ?
David Quammen, encore :
À court terme : Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour contenir et éteindre l’épidémie de Covid-19. À long terme : Nous devons nous rappeler, lorsque la poussière retombera, que le Covid-19 n'était pas un événement nouveau qui nous est arrivé. Il faisait – et fait – partie d'un ensemble de choix que nous, les humains, faisons (« How we made the coronavirus pandémic », Times India, 4 avril 2020).

Comme lors de l’épidémie d’Ebola, contenir et étouffer l’épidémie de Covid-19 suppose le confinement de la population et l’isolement des malades, y compris lors des funérailles des défunts (David Quammen, « Ebola and the New Isolationisme », Time Inc, 6 octobre 2014). Un calcul simple suffit pour s’en convaincre : pour une population de 67 millions de personnes (France), 60% de contaminés et 1% de morts, le Covid-19, hors confinement, aurait fait en un temps record un minimum de 400 000 victimes, sans compter celles qu’aurait engendré le chaos provoqué par un tel traumatisme social. Les tenants du capitalisme et les gouvernements qui les servent n’entravent pas la Mégamachine de gaieté de cœur, et dans les pays où ils ont le plus tardé (ou tardent encore) à contenir leur cupidité (États-Unis, Brésil), le nombre de victimes va atteindre des sommets, entraînant possiblement des troubles sociaux anomiques.
Il est tout à fait légitime d’émettre des critiques à l’encontre du manque d’anticipation des gouvernants (ils auraient dû savoir, quand bien même ils ne savaient pas), de l’instrumentalisation mercantile (vive l’isolement numérique !) ou politicarde de la situation, de la justification opportuniste de technologies problématiques (l’IA va nous sauver !), des inégalités face au risque de contamination, etc. Dans ce contexte, les concepts de « décalage prométhéen » et d’« exercices d’élongation morale » sont toujours pertinents, imposant d’approfondir autant que possible la réflexion jusqu’aux conséquences des conséquences des mesures prises, ici ou là, pour contenir l’expansion du virus. Renforcement sécuritaire de l’hétéronomie ou des aspirations à l’autonomie, politique, culturelle et matérielle ?
 
Pour certains virologues, la crise va durer (six mois, un an, plus ?), avec des implications sanitaires, sociales et politiques qui, pour rester imprévisibles, promettent de ne pas verser dans la réjouissance. En attendant, le confinement et son désœuvrement forcé peuvent conduire au nihilisme ou à la renaissance. À titre personnel, je n’ai pu empêcher la remémoration entêtante des mots tranchants tenus, il y a maintenant longtemps, par Thomas Bernhard :
Nous n’avons rien à dire, sinon que nous sommes pitoyables, que nous avons succombé par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique.
Instruments de la décadence, créatures de l’agonie, tout s’éclaire à nous, nous ne comprenons rien. Non peuplons un traumatisme, nous avons peur, nous avons bien le droit d’avoir peur, nous voyons déjà, bien qu’indistinctement, à l’arrière-plan, les géants de l’angoisse.
Ce que nous pensons a déjà été pensé, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes est obscur.
Nous n’avons pas avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et ne méritons que le chaos. 

(Discours prononcé le 22 mars 1968 à l’occasion du Prix National Autrichien)

Continuerons-nous à nous soumettre à la monotonie philosophico-économico-mécanique qui nous a conduit dans l’impasse actuelle et a fait de nous ce que nous sommes : pitoyables, amollis et irresponsables ? Désirons-nous, comme nos gouvernants, ou comme ceux qui complotent ardemment pour en conquérir la position, redémarrer, à quelques amendements près, la Mégamachine ? Un « nouveau capitalisme », propose notre ministre de l’Économie, mais quel capitalisme pourrait limiter l’accumulation de l’argent en se confinant derrière les frontières ? Demeurerons-nous suspendus, en compagnie des géants de l’angoisse, aux désastres que cette Mégamachine ne manquera de provoquer à nouveau, l’un après l’autre, jusqu’au chaos final ? De combien de catastrophes, de pandémies, de pénuries, de guerres, aurons-nous besoin pour comprendre ? Et pour agir en conséquence, dans l’obscurité d’un monde que nous seuls pouvons éclairer d’un sens alternatif et d’un autre être-ensemble, entre humains et avec les non humains ? Nous n’obtiendrons demain que ce que nous sèmerons aujourd’hui. Si nous persévérons à être guidés par la cupidité et à semer la mort, nous récolterons l’agonie de l’humanité, et la honte ne nous sera bientôt plus d’aucune utilité.

Jacques Luzi est l'auteur de Au rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture occidentale, de Descartes au transhumanisme, Éditions de la Lenteur, 2019

vendredi 27 mars 2020

Une découverte



On pourrait en rire s'il n'y avait des morts : cette découverte, par beaucoup, de l'action délétère du capitalisme. Comme si l'irruption de ce virus sur la scène de notre confort avait décillé des millions de yeux fermés, hier encore, par un déni aux proportions aussi colossales que les procédés de décervelage qui ont court depuis bientôt cinquante ans. Vu d'ici, le Spectacle aura donc accouché d'un rejeton terrible qui laisse crus et nus ceux qui ont voulu croire à ses mirages.

Cet effarement s'exprime par réseaux sociaux interposés : on villipende l'incurie et le cynisme criminel des gouvernants avec des yeux qu'agrandissent aussi bien la colère que la surprise. On découvre que ces tristes criminels n'ont cessé de "mettre aux fictions profitables un masque de nécessité". On apprend que ce virus, loin d'être une punition divine, est le produit de notre expansion forcenée et des développements de l'agrobusiness. Un journaliste, qui avait tant oeuvré pour être en cour, s'oublie. La peur aidant, il fiente un "connard" à destination d'un gouvernement, hier si révéré, dans un article qui n'ose pas encore (cela viendra) être autrement que contourné. Ce qui, depuis des années, était l'évidence pour qui faisait preuve d'un minimum d'esprit critique, apparaît aujourd'hui au plus grand nombre dans une mortelle clarté. Le capitalisme détruit. Quelle découverte. On en parlera au reste de la planète.

Etrillés par la peur, ces nouveaux coléreux font appel à l'Etat et à la science, qui ont su, chacun le constate aujourd'hui, si bien nous enférer dans ce cloaque. D'autres, sans doute moins nombreux, réalisent in vivo ce qu'un marxisme un peu conséquent, ou un habitant d'un de ces pays dont les sous sols regorgent de ressources, sait : que l'Etat s'est fait depuis fort longtemps l'allié objectif du Capital et qu'il compte pour rien le prix de la vie humaine.

Alors ? Alors, il y a des scandales. Il y en aura d'autres. La colère monte autant que la peur. Quelle forme cela prendra t-il à la décrue de l'épidémie ? Cette colère, ces constatations, cette nudité aux formes obscènes que le virus à révélé des dirigeants, resteront elles dans les esprits ? En seront-ils fécondés ? Ou bien, les pénuries et "l'état de nécessité", déjà si fortement annoncés, qui vont s'accumuler pousseront ils à accepter ou réclamer de nouvelles formes d'asservissement, pour sauver ce qui peut l'être de la survie garantie ? C'est à craindre.

Quoi qu'il en soit, ne nous y trompons pas : l'extinction finale vers laquelle nous entraîne la perpétuation de la société industrielle constitue notre avenir. Cette épidémie n'en est qu'un des actes, pas forcément majeur – pour nous en convaincre, demandons, avec pudeur, ce que pensent de notre grippe et de notre confinement les populations africaines confrontées à Ebola et au SIDA depuis des années. On ne peut dire les choses autrement : nous y sommes. Au pied d'un mur que nous avons construit, ou laissé construire. La fameuse "sortie de crise", toute temporaire, pas d'illusion, nous placera, pour une fois, devant une alternative assez simple : continuer comme avant, en attendant la suite (que l'on sait maintenant assez massacrante), ou mettre à bas ce qui nous tue, littéralement. By any means necessary.