"Celui
qui ne cherche qu'à jouir des impressions qui se succèdent sans
arrêt émousse sa faculté de connaître.
Rudolf
Steiner
À
l'été 2015, nous sillonnions les routes d'Irlande en nous
ébaubissant de la beauté des paysages et, surtout, de l'hospitalité
dont faisait preuve nos hôtes. Dans les pubs, dans les épiceries,
dans les rues, dans les musées, cette gentillesse nous surprenait
d'autant plus qu'elle ne paraissait pas surjouée et n'abandonnait au
commerce qu'une part minime de sincérité. Dans les rues de Dublin,
dans celles de Galway, la foule nous paraissait moins moderne, moins
indifférente à autrui. Nous en discutions beaucoup, habitués à la
froideur égotiste de nos contrées.
A cela s'ajoutait d'étranges
paradoxes qui nous faisaient nous arrêter sur le bord d'une route
pour nous laisser, interdits, devant des maisons neuves et pourtant
désertées. A Dublin, nous repérâmes quelques signes de cette
bruxellose urbanistique qui voit des immeubles hyper-modernes
s'accouder pesamment à d'anciens, le plus souvent au détriment de
ces derniers ainsi que de la beauté et de l'équilibre du lieu. Dans
certaines rues, voisinaient, à quelques dizaine de mètre de
distance, des lieux d'habitations délabrés et des constructions de
verres rutilantes accueillant des "business centers" – et
encore, pour avoir sillonné Drumcondra nous n'avons pas marché
jusqu'à Ballymun.
Confusément,
se fit jour l'idée que ce sens de l'hospitalité trouvait dans
l'histoire son explication. La pauvreté, l'occupation anglaise, la
famine de 1845, l'émigration massive vers l'Angleterre ou les USA,
la corruption galopante des élites politiques et financières, la
stratégie de choc de l'ultra-libéralisme des années 2000... Ces
évènements accréditaient chez nous l'idée que l'adversité,
l'épreuve de la dèche, vous rendent plus accessible aux besoins
d'autrui. En un mot, plus humain. Les irlandais savent le bien qu'un
sourire, un moment accordé au voyageur pour le guider, ou une tasse
de thé bien chaud, peuvent procurer à un corps ou à une âme
éprouvée, fut-elle étrangère.
Ce raisonnement valait ce
qu'il valait. Comme tous les touristes, nous n'avions effleuré que
la surface des choses. Comme la plupart des salariés, l'année que
nous venions de passer à travailler dans des emplois dont l'inanité
n'était pas pour rien dans la fatigue physique et morale qui nous
éprouvait, nous fit ignorer ce qui dérogeait aux clichés que nous
voulions trouver en Irlande. Comme tous les touristes, nous avons
ignoré pendant ces quelques jours ce qui pouvait nous rappeler ce
que nous avions laissé chez nous : la jobardise et la malhonnêteté
de nos dirigeants, la précarité grandissante de nos existences, un
avenir qui, sur le plan social, écologique, économique et culturel,
devenait de plus en plus incertain pour les classes pauvres et
moyennes au fur et à mesure qu'il se rapprochait des standards de
l'ultra-libéralisme. De même, dans nos discussions avec les
irlandais, nous avons soigneusement évité de les interroger, ne
serait-ce qu'au détour d'une explication sur le meilleur moyen de se
rendre à Temple Bar,
sur leurs conditions de vie. Pour dire les choses simplement :
l'année écoulée avait été suffisamment peuplée de signes
désespérants pour que nous en cherchions d'autres durant nos
vacances. C'était la réaction connue d'organismes fatigués.
Pourtant, la brièveté de notre séjour ne nous laissa pas moins
l'impression d'avoir capté les gémissements d'un fantôme sans
pouvoir en situer l'origine.
Cet hiver, la lecture d'articles
dithyrambiques sur la reprise économique irlandaise nous irrita tout
autant que les trompettes embouchées par les médias, quelques
années auparavant, sur le thème du « tigre celtique ».
Ce concert qui avait fini par le couac des crises de 2002 et 2008 et,
à la façon hypocrite d'un incendiaire, par l'appel aux potions
radicales du FMI. D'une certaine façon, ces louanges consacrées au
« dynamisme économique » irlandais nous évoquèrent un
phénomène plus ancien mais identique. Celui de la destruction des
anciennes civilités, ainsi que de la pollution des paysages et des
âmes, causées par l'entrée de l'Italie des années 50 dans la
société de consommation. Cette catastrophe, qui fut décrite avec
une admirable acuité par Pier Paolo Pasolini dans nombre de ses
articles, trouva dans Le
Fanfaron
de Dino Risi son expression cinématographique la plus percutante.
L'indicible malaise dans lequel nous avions baigné lors de notre
séjour nous évoqua aussi le sentiment qui s'empare du voyageur
quand il se promène dans un village Potemkime. Il nous fallait
préciser ces sensations. Nous abandonnâmes donc les œillères du
touriste pour lire quelques articles d'économie. Nous comprîmes
alors où nous avions passé nos vacances.
En 2013, pour surmonter la
récession causée par plusieurs crises successives, le gouvernement
de l'époque finança le « sauvetage » du pays à hauteur
de 17,5 milliards d'€, dont 10 milliards pris sur les fonds de
pension public qui devait garantir les retraites. En fait, ce dernier
avait considéré que la garantie de celles-ci « n'était plus
une priorité ». La majeure partie de cet argent, ajouté à
celui des 67 milliards du prêt accordé par le FMI, fut donné,
comme ce fut le cas un peu partout en Europe, aux banques
responsables de la crise...
Comme le précise Jean Gadrey, en janvier
2014 sur son blog d'Alternatives
Economiques, la
population irlandaise a été durement touchée par six années de
mesures d’austérité : une TVA augmentée à 23% ; des allocations
familiales baissées ; les allocations de chômage et pour les jeunes
divisées par deux ; la baisse de 20% du salaire des fonctionnaires ;
l'établissement d'une taxe sur l'eau potable ; et les frais de
scolarité triplés à 2500 euros.
Un peu plus loin, Gadrey précisait le
tableau :
« Près
d’un tiers de la population risque la pauvreté ou l’exclusion
sociale, une personne sur dix souffre de la faim. Bien que le revenu
disponible du décile le plus pauvre de la population ait chuté de
26 %, le revenu du décile supérieur a augmenté de 8 %, ce qui
montre bien les choix sociaux faits par la politique de gestion de
crise. Parmi les 18-24 ans, une personne sur deux envisage de quitter
le pays, tandis que 300 000 personnes ont déjà émigré dans les
quatre dernières années. En 2012, l’Irlande a connu le plus fort
taux d’émigration nette dans toute l’UE. Seulement six ans avant
elle avait le plus haut taux d’immigration nette du continent. »
Après
la Grèce, le Portugal et l’Espagne, l'Irlande a été le quatrième
pays a avoir subi le traitement spécial de la troïka européenne –
traitement, n'en doutons pas, qui nous sera, s'il ne l'est déjà,
appliqué. Le journal Libération,
dans un article consacré aux élections législatives du 26 février
2016, rapportait les propos de cette irlandaise de Dublin : «
Je n’ai vu que la pension d’invalidité de mon fils taillée de
moitié, dit-elle,
la
taxe sur l’eau me pomper la vie, toujours moins de bus et des soins
toujours plus cher. Et je ne vous parle pas de mes autres enfants que
je dois héberger chez moi.»
Toutes
proportions gardées, et même si cela traite de l'aveuglement de
certains au sujet du maoïsme et de la Chine des années 70, ces
quelques lignes de Simon Leys résonnent utilement pour conclure ce
petit texte : "En
misant sur la vanité, la sottise, l'ignorance et la paresse des
hommes on ne saurait jamais fort se tromper. Ainsi bon nombre
d'étrangers en Chine, non seulement s'habituent à ce que dans les
usines, les rues, les salles de spectacles, les écoles, etc., il y
ait partout une claque mobilisée pour les applaudir à l'entrée et
à la sortie, mais même ils finissent par y trouver plaisir. Ils
prennent goût à tous les passe-droits de style colonial dont on les
fait jouir. Les facultés d'initiatives et de curiosité qui
normalement ne se développent guère que sous l'aiguillon de la
nécessité, achèvent chez eux de s'atrophier, maintenant qu'ils
disposent toujours d'une armée de guides et d'interprètes pour les
accueillir et les piloter. Après quelques semaines de ce
conditionnement, ils renoncent d'eux-mêmes aux entreprises les plus
simples et les plus ordinaires, si celles-ci exigent d'eux qu'ils
hasardent un seul pas en dehors de leur tapis roulant".
Douce et verte Erin. Moher, Connemara, Dingle et Sandymount. Ulysses,
Livres de Kell et Homme tranquille. Joyce, Yeats et Thomas. Cher
Teddy de Donnybrook Hall, cher John de Camp Junction, il a fallu que
nous rentrions chez nous pour parcourir enfin votre pays.
Quartier de loisirs de Dublin.