dimanche 7 février 2016
jeudi 4 février 2016
Les amants transpercés
L'objet ne suffit pas. Il faut considérer le dispositif pour sentir ce qu'un téléphone peut faire d'un baiser. Amants, nous chuchotons dans des gadgets rougis par le pillage, cavalier sans masque du retour sur investissement. M'aimes-tu ? Notre désir est sur écoute quand nous ne courons pas le claironner sur la place numérique. Sur l'écran, se reflète la liste de nos satisfactions - il est même possible de retoucher nos soupirs -, mais nous ne tirons plus les rideaux que pour éviter au canapé d'être décoloré par le soleil.
mercredi 3 février 2016
La mécanique des peaux
La mécanique des
peaux n’est pas difficile à enclencher. C’est un système de
poulies souples et de vertèbres huilées qu’alimente un feu qui
semble inépuisable. Il y eut une succession d’hôtels, de chemin
creux, de parkings souterrains, d’arrière-salles de café, de
studio empruntés, des lieux d’une neutralité un peu pétrifiante
mais qui, par la grâce de notre passion, se muaient en un décor qui
offrait mille attendrissements.
L’usure vint
lentement. Bégaiements, battements plus nombreux des paupières et
cette sensation, mon amour, que mon sang se raréfie à force de me
brûler les veines. La fatigue vint moins des histoires que nous
devions inventer pour justifier nos absences, de ces comédies du
désir qu’il lui fallut jouer devant son mari, de ce cortège de
justifications à usage interne que nous dûmes dresser entre notre
sentiment et le quotidien, que de notre volonté d’incandescence.
Non, ce qui finit par gripper fut moins ce manège que ce qu’exigeait
notre passion. Isolés l’un de l’autre, une fois que les
étiquettes reprenaient leurs droits, nous n’étions plus que les
sujets interchangeables d’une société qui ne tient guère à
l’individualité. La culture ? Nos métiers ? Nos
lectures ? Nos amis ? Pauvres hobbys, pâles journées où tout
se répète. Rien ne nous distinguait des autres piétons de ce globe
que l'intensité de notre brûlure. J’étais incomplet, vague écho
sur cette planète et me voilà rassasié, empli par ta voix, par
cette façon que tu as de me regarder.
Sans doute avions-nous parié au-delà de nos réserves car, à
déployer de telles couleurs, à brandir tant d’oriflammes, nous
nous obligeâmes à un héroïsme auquel Anaelle ne s’était jamais
préparé. A ses yeux, notre passion était plus grande que
nous-mêmes.
mardi 2 février 2016
Pier Paolo et les lucioles
« Au début des années
soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la
campagne, à cause de la pollution de l'eau (fleuves d'azur et canaux
limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été
un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il
n'y avait plus de lucioles. (Aujourd'hui, c'est un souvenir quelque
peu poignant du passé : un homme de naguère qui a un tel
souvenir ne peut se retrouver jeune dans les nouveaux jeunes, et ne
peut donc plus avoir les beaux regrets d'autrefois.) Ce « quelque chose » qui
est intervenu il y a une dizaine d'années, nous l'appellerons donc
la ''disparition des lucioles ''. »
Quel est donc ce moment que désigne la
« disparition des lucioles » ? Celui de
l'installation d'un système empoisonné de dictature consumériste
et capitaliste moderne, de mercantilisme à outrance, de tolérance
en tous sens et d'hédonisme forcené conduisant à la mort certaine
de ce qui, dans le monde et l'humanité, pouvait être encore aimé.
Toute l'oeuvre de Pasolini est construite sur cette protestation, sur
cette exécration, sur cette condamnation multiforme de l'hédonisme
marchand qu'il qualifiera un jour – au risque de déclencher une
hostilité haineuse qui le harcèlera jusqu'à la fin – de fascisme
pire que le précédent puisqu'il réussissait sans le moindre accroc
là où l'autre avait échoué, c'est-à-dire dans l'asservissement
de tous et de tout.
Jean-Paul Curnier, A Vif, Pasolini,
La disparition des lucioles
On pourra lire aussi cet article de Courrier International sur les circonstances de la mort de Pasolini.
On pourra lire aussi cet article de Courrier International sur les circonstances de la mort de Pasolini.
lundi 1 février 2016
Et le bras de la mer nous enclot
- J'aime me souvenir de ce moment au milieu du soleil : des rochers, brunis par le clapotis, dentellent l'horizon maritime. Poncés par le sel, nous sommes assis côte à côte.
- Vers l'est, le croissant de la baie se termine sur la Ciotat vrillée de chaleur. Je me lève, glisse dans l'eau et contourne le rocher dans les scintillements.
- Tu es tournée vers le large, ta chevelure descend jusqu'à tes fesses comme une gerbe de fougères. Tes sourcils sont froncés - à quoi penses-tu ? - , je te fais signe, tu souris, me rejoins, et le bras de la mer nous enclot.
dimanche 31 janvier 2016
Origines de l’ombre
Dès
l’aube, la mort me désigna les noyés, celle que l'abime attirait
et qu’il me fallut porter jusqu’au rivage. Le sel de ces nuits
d’escorte me fit comme une cicatrice, un blason orageux. J’étais seul.
Plus tard, je crû trouver ailleurs de quoi peupler
mon âme, on pensa pour moi à d’autres travaux. Voisin de
l’éclair, j’avais d’étranges habiletés, et c’était
juste : j’attirais les errants. On construisit des totems, je
participais aux légendes.
Je devins refuge, tour puis donjon et
quelle que soit la révolte, les insurgés trouvaient toujours une
protection. Si l’orge brûla jusqu’à ronger mes fondations, on
veilla à ce que la silhouette du château paraisse toujours intacte. La mort revint en désignant ma nuque. Je m’enfuis en tisonnant les
flancs du saccage ; il n’y eut aucun pardon pour ces ruines.
Aujourd’hui, j’arbore une oriflamme qui s’enivre de son propre
foudroiement, je ne guette plus le feu, néglige les hautes écumes,
j’accepte ma nudité dans une forêt de signes où je désapprends
lentement à sculpter mon souffle.
jeudi 28 janvier 2016
mercredi 27 janvier 2016
Mourir et puis sauter sur son cheval
J'ai connu David Bosc
dans une première vie. Son intelligence et sa modestie tranchaient
avec le milieu pseudo-radical que nous fréquentions. Il n'avait pas
encore publié Sang lié pas plus que La Claire fontaine,
le récit des dernières années d'exil helvétique de Gustave
Courbet. A cette époque, il traduisait les six cents pages de la
correspondance de Swift avec le Scriblerus Club. Je connaissais déjà
son pamphlet contre Aragon et son petit livre sur Georges Darien. Il
avait eu la gentillesse de lire un de mes bourbiers et l'avait annoté
avec un tact dont je lui suis encore reconnaissant.
Je garde de lui, entre
autre chose, le souvenir d'une discussion que nous avions eu, à
propos d'Arcane 17, dans un caboulot marseillais. Nous en
avions causé avec une identique reconnaissance. Il est peu de dire
que ce livre avait eu de l'influence sur lui... Et puis, nous nous
sommes perdus de vue. De temps à autres, je relisais ses livres
jusqu'à ce qu'Allia publie son Sang lié, récit d'enfance
incandescent et fouisseur. J'avais des nouvelles fraîches de Bosc,
de bonnes nouvelles. Je me disais : "Avec lui, la véritable
littérature existe encore".
Depuis, j'ai lu Bosc
comme on va à la montagne : pour s'élever, respirer un air
meilleur, pour reprendre pied dans la beauté. Dans un monde où le
réel le plus imposé envahit tout, où beaucoup de textes pataugent
dans l'eau de boudin quand ils ne moulinent pas de consternants
chapelets égotistes, David Bosc, lui, fait honneur à la poésie
véritable.
Je me souviens du bien
que m'a fait la lecture de La Claire fontaine. Là où un
gratteur lambda aurait tartiné glaucque sur les derniers jours du
peintre hydropique, Bosc éclaire, à la façon d'un reflet de
torrent, la liberté qui charpentait Courbet. Dans ses lignes, malgré
tout, malgré la mort, la vie triomphe.
J'ai acheté, ce matin,
le livre qu'il vient de publier aux éditions Verdier : Mourir et
puis sauter sur son cheval. Bosc parle de Sonia Araquistain, une artiste
espagnole de 23 ans, qui, un jour de septembre 1945, s'est jetée nue
depuis le troisième étage de son immeuble de Queensway.
La quatrième de couverture annonce que : "Quand on a vécu son enfance dans une absolue liberté et que l’entrée dans l’âge adulte ne s’est assortie d’aucun harnais, d’aucune obligation ni désir de servir, de consacrer les bonnes heures du jour au travail, aux soins des enfants ou des animaux, alors la faim de liberté se déplace, elle mute, elle trouve aussitôt d’autres murs à quoi se heurter, d’autres insuffisances : la société, bien sûr, la liberté qu’on n’a pas d’y faire ceci, d’y être cela, mais aussi la limitation du corps et la limitation de l’esprit. Poursuivant un désir à quoi rien ne saurait répondre, Sonia amorce un envol qui n’aura pas de fin."
La quatrième de couverture annonce que : "Quand on a vécu son enfance dans une absolue liberté et que l’entrée dans l’âge adulte ne s’est assortie d’aucun harnais, d’aucune obligation ni désir de servir, de consacrer les bonnes heures du jour au travail, aux soins des enfants ou des animaux, alors la faim de liberté se déplace, elle mute, elle trouve aussitôt d’autres murs à quoi se heurter, d’autres insuffisances : la société, bien sûr, la liberté qu’on n’a pas d’y faire ceci, d’y être cela, mais aussi la limitation du corps et la limitation de l’esprit. Poursuivant un désir à quoi rien ne saurait répondre, Sonia amorce un envol qui n’aura pas de fin."
Je l'ouvrirai ce soir, en
confiance, heureux d'avoir des nouvelles d'un ami.
mardi 26 janvier 2016
L'éclat
J'écoutais à toutes ses portes, heureux de celles qui s'ouvraient, heureux de celles qui restaient closes. Aurore ou nuit venue, elle me devint, corps et âme, une forêt. Sans fin, je m'y aventure à pas légers, refermant derrière moi les buissons que j'entrouvre.
David Bosc, Sang
lié
Je vivais un temps de loup.
L'année m'avait laissé épuisé, sans réserve, l'âme sèche. Une
accumulation de défaites, de douleurs idiotes. Un gâchis qui me
hantait. Je maintenais le corps. Je survivais. Un fil amer parcourant
les jours. A l'été, je rejoignis ma famille dans le Quercy. Nous y
possédons une maison depuis trois générations dans laquelle mes
soeurs et moi avons passé toutes nos vacances.
Je réussis à éloigner
certaines tristesses. Le tourbillon des voix, les rires, les
préoccupations autres que les miennes, une nourriture roborative me
requinquèrent. Le vin de Cahors soignait le plus vif de mes
blessures. Je me confiais à l'éclat de son berceau. La nuit, je
dormais à nouveau. Je fis des marches précipitées sur le Causse.
Il me fallait expulser certaines noirceurs. Je revenais à la maison,
la poitrine à moitié libérée.
Un matin, je partis seul en
direction du Nord-Ouest, cheminant un moment sur le haut d'une
colline avant de descendre dans un vallon encaissé, ancien lieu de
culte cadurque que l'église avait récupéré en y bâtissant une
chapelle. Là, au milieu des arbres, coule un torrent né sur les
premières marches de l'Auvergne. J'ai mes habitudes au pied d'une
cascade.
Ce jour là, le temps orageux
avait libéré le sentier qui menait à l'oratoire. Je marchais au
milieu des châtaigniers sans croiser un seul promeneur. Je
retrouvais la cascade comme un soc bénéfique.
Je m'assis sur une des grosses
pierres grises aux aplats de mousse qui l'entourent. Au dessus de ma
tête, dominant la cascade, un chêne était là depuis ma première
baignade. Je me déchaussais, relevais mes bas de pantalons et
descendais dans le torrent pour y mouiller mon visage. Je bus un peu
d'eau pour retrouver le goût de mica et de fer qu'elle laisse sur la
langue. Je regardais l'enchevêtrement de troncs, de fougères et de
feuilles qui m'entourait, les roches humides perçant la terre du
bois sur les pentes du vallon. Je revins sur la rive et savourais le
contact de mes pieds sur la roche parsemée de feuilles.
L'été précédent j'avais
passé une après-midi ici avec V. Ce temps ne reviendrait plus. Je
regardais l'eau. L'amertume filait dans les rebonds et, peu à peu,
le lieu m'accueillait. Un dictame d'eau, de roche et d'écorce. Le
présent me redevenait possible.
Je me réjouis du gris sombre
de l'orage s'accumulant au-dessus de ma tête. Je me sentais dans un
panier onirique. Le pays, immobile, écoutait. Les parfums de
pierre mouillée et de l'humus se mirent à changer
imperceptiblement. L'orage était imminent. Je posais mes paumes sur
le rocher. Il y eut plusieurs coups de tonnerre au-dessus des arbres.
Dans le feuillage, une branche se mit à trembler doucement.
La pluie vint, d'abord sous
forme de gouttes clairsemées, puis plus drue, constellant la surface
du torrent de minuscules éclats d'argent. L'une tomba sur mon avant
bras, une autre sur le rocher, une autre encore fit sursauter la
branche d'un châtaigner devant moi. Je me levais et mis le chapeau
de toile que je conservais toujours dans ma poche avant de m'appuyer
contre le tronc du chêne. C'était une de pluie d'été brève et
forte. J'étais à l'abri.
Le soleil vint jouer avec les
feuilles constellées d'eau puis disparût. Je sentais l'écorce
contre mon épaule. Relevant le visage, je laissais des gouttes
ruisseler sur mon visage et mes mains. Je me demandais alors : "
Pleures-tu ? Me bénis-tu ? Suis-je lavé à
nouveau de mes cendres ?" La pluie cessa et un ciel rapide se
mit à courir au-dessus des arbres. J'enlevais mon chapeau et
descendais à nouveau sur le rocher. J'eu ma réponse.
A mes pieds, sur un carré de
mousse fluorescent, je découvris une minuscule feuille de châtaigner
d'un brun très pâle ; y était enchâssé un éclat de mica de la
taille d'un ongle d'enfant. Le hasard, une fée, avaient constitué
ce bijou. La beauté m'absorbait sur son coussin de mousse. Après un
temps que je ne saurais dire, je pris l'écrin pour le poser au
centre de ma paume. Dans le creux de solitude du bois, je souris, les
yeux emplis de larmes. J'étais baigné de merveille. Sauvé.
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