vendredi 18 décembre 2015
jeudi 17 décembre 2015
Les odeurs de l'amour
S'il est un plaisir
c'est bien celui de faire l'amour
le corps entouré de ficelles
les yeux clos par des lames de rasoir
Elle s'avance comme un lampion
Son regard la précède et prépare le terrain
Les mouches expirent comme un beau soir
Une banque fait faillite
entraînant une guerre d'ongles et de dents
Ses mains bouleversent l'omelette du ciel
foudroient le vol désespéré des chouettes
et descendent un dieu de son perchoir
Elle s'avance la bien-aimée aux seins de citron
Ses pieds s'égarent sur les toits
Quelle autombile fille
monte du fond de sa poitrine
Vire débouche et plonge
comme un monstre marin
pour sortir de l'orbite du sol
Ils montent comme une acclamation
Les sents-tu les sents-tu
maintenant que la fraîcheur
dissout tes os et tes cheveux
Et ne sens-tu pas aussi que cette plante magique
donne à tes yeux un regard de main
sanglante
évanouie
Je sais que le soleil
lointaine poussière
éclate comme un fruit mûr
si tes reins roulent et tanguent
dans la tempête que tu désires
Mais qu'importe à nos initiales confondues
le glissement souterrain des existences imperceptibles
il est midi
Benjamin Peret, Le Grand jeu.
mercredi 16 décembre 2015
L'humidité et le mouvement
Petit
garçon aux yeux d’adulte je quête, dès dix ans, une tendresse
trouble chez les filles plus âgées que moi. Je sens vite combien
mon apparence, associée à la précocité de mes questions, trouble
celles que j’aime.
- Agathe a quinze ans et un corps déjà fait. Agathe est blonde, avec des yeux marrons qu'effleure un strabisme divergent. Nous sommes assis, avec sept ou huit gamins, sous les marronniers de la place. Il y a l'ombre des arbres et celle de l'église fortifiée. Agathe est assise face à moi, le dos appuyé contre le marronnier, les genoux remontés. Je vois sa culotte qu’elle ne songe pas à me cacher. Agathe qui s’offre ainsi. Agathe que je suis sans cesse et qui me tolère à ses côtés. Agathe dont les amours me sont connues. Agathe qui protège cet enfant songeur, mouche du cœur agitée d’incompréhensions.
- C’est l’été de l’enfance. Nous nous retrouvons dans la magie des jeux d’estive : cabanes, secrets, course dans les bois. Autour de nous, il y a le Ségala, un chevauchement de collines d'où sourd un bon millier de sources. Fougères, schistes argentés, hêtres et châtaigniers. Mes ancêtres ont leurs tombes ici, ces fosses nervurent le temps qui m'entoure depuis ma naissance.
- Il y eut de beaux débuts : le curé du village, ancien missionnaire au Laos, a organisé un goûter dans la salle paroissiale. Les bouteilles de limonades sont posées sur la toile cirée avec la boîte en fer blanc des biscuits Lu. Nous sommes une quinzaine d’enfants de tout âge, piaillant, biscuit en main, les lèvres brillantes de sucre. Par la fenêtre, le jardin étend son herbe jusqu’au noyer. Derrière le mur, on aperçoit le dos du Christ et le poilu du monument aux morts. Le curé au visage rose slalome entre les enfants et tape dans ses mains en nous encourageant à manger et à boire.
- Agathe et moi sommes assis dans un fauteuil. Nous ne buvons pas, nous ne mangeons pas. Serrés l’un contre l’autre, nous tenons, moi de la main gauche, Agathe de la main droite, une bande-dessinée. Mon bras libre est passé derrière son dos et ma main, glissée dans son soutien-gorge, palpe son sein. Nous ne nous regardons pas, nous n’échangeons pas un mot, les yeux fixés sur les images. Nous sommes sur une île où règne l'alliance d’un garçonnet et d’une jeune fille. Mon désir est si fixe qu’il arrête le temps et les sons de la fête.
- Un autre jour, nous sommes cinq avec Agathe, filles et garçons, réunis pour regarder un film dans la cuisine de la maison familiale. Les parents sont absents. Nous avons fermé les volets pour « faire cinéma » et nous sommes assis autour de la table de chêne, face la TV posée sur l’ancienne cuisinière à bois.
- Je suis le page d’Agathe, son préféré secret, le piètre qui a touché son sein. Je suis assis près d’elle. Il est normal qu’elle ait posé ses pieds sur mes cuisses pour s'asseoir plus confortablement. Normal que je pose mes mains sur ses chevilles et que, peu à peu, je ne prête plus attention au film parce que, sans qu’aucun regard n’ait été échangé, je me sente autorisé à remonter ma main jusqu’à ses mollets. Il est normal qu'enhardi par l’immobilité d’Agathe, je glisse ma main, les tempes battantes, jusqu’à ses cuisses. Normal, que cette main devienne le centre de mes sensations en poursuivant sa lente remontée pour sentir la chaleur augmenter à l’approche de son sexe. Normal que le bout de mon majeur, puis de mon index, touchent le coton de sa culotte et que, pendant toute la durée du film, je fasse aller et venir très doucement mes deux doigts d’évêque dans le sillon qu’ont creusé l’humidité et le mouvement.
mardi 15 décembre 2015
Notre barque sous un amas d'étoiles
Nous avons ouvert la maison et posé nos sacs. Sur la place couronnée de marronniers, il y a l'église de pierres grises devant laquelle je jouais gamin. A côté, dans le jardin du baptistère, un pommier frissonne dans la brise.
Le
temps de déjeuner et déjà le soleil nous pousse vers le torrent.
Nous y descendons par une route qui semble immobilisée par la
chaleur. Au fond du vallon, chaque branche se balance comme un salut.
Tu
t'es assise sur un rocher près de la cascade pour regarder cette eau
aux remous cuivrés. Nous nous baignons avant de faire l'amour sous
un énorme rocher. Il me semble que les fées s'arc-boutent aux
écorces et que les vieilles civilités s'épanouissent dans les
coins les plus inattendus du présent.
Lorsque
la nuit vient, le vent a nettoyé les étoiles. Pieds nus, j'écoute
un chien aboyer : sa voix dresse les pourtours de la ferme. Sous ce
ciel, je ne désespère plus des forces que nous glanons dans les
chemins creux.
Depuis
la fenêtre de la salle à manger, je devine Pech Merle où André
Breton manqua son rendez-vous avec l'homme des collines. Que de
chemins seraient nés près de celui qui gagna la rivière, une
poignée de ténèbres serrée contre lui ! Entre l'indésirable et
le chasseur, un millénaire de rêves aurait été semé. Je regagne
notre chambre. Trirème, rafiot, radeau, qu'importe... Je m'allonge
contre toi et notre escadre vogue déjà sur les eaux du Tolerme, ses
coques calfatées aux lichens du Pont-Neuf.
Voilà
le jour et les collines. Je t'ai laissé dormir. Au-dessus de moi, un
milan survole les prés puis, piquant soudain, m'effleure les tempes
dans un parfum de plumes tièdes. Au loin, les volcans annoncent le
beau temps.
Après
le dîner, nous quittons le village pour nous offrir le ciel. J'ai
trouvé un chemin qui mène à une clairière où nous pourrons
étendre nos couvertures. Étayée par la douceur de l'air, ta nuque
repose sur mon épaule. Je suis heureux de trier satellites et
étoiles avec toi. Dans l'écume de notre sillage, l'odeur de ta peau
se mêle à leurs scintillements.
Je
repense à la barque que nous formons sous cet amas d'étoiles. Notre
navire va à la découverte et fera signal de terre bien avant que
nos rêves n'aient été coulés. Nous allons vent arrière et, au
roulis près, c'est un plaisir d'aller comme nous allons.
lundi 14 décembre 2015
Sans Rien
L'Empereur Jaune se rendit un jour au nord de la Rivière rouge, escalada le Mont K'ouen-louen et du regard embrassa le sud. De retour chez lui, il s'aperçut qu'il avait perdu sa perle obscure. Il chargea Connaissance d'aller la retrouver, mais ce fut en vain. Il envoya Vue Perçante, mais elle revint bredouille. Il envoya Dispute, qui ne la trouva pas plus. Il envoya finalement Sans Rien, qui la retrouva. « Etrange, se dit-il, que ce soit Sans rien qui l'ait retrouvée ! »
Tchouang-tseu
traduction de Jean-François Billeter
"L'intérêt que présente une lecture attentive du Tchouang-tseu aujourd'hui tient à tout cela. Il tient surtout au fait que l'expérimentation, la dissolution et la redéfinition de notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde, ce solve et coagula des alchimistes, ne peut se faire sans l'adoption - expérimentale toujours - de paradigmes nouveaux. Tchouang-tseu nous en fournit en abondance."
dimanche 13 décembre 2015
L'époque, à l'oeilleton de la chair
Un
idéal - à me faire venir sur la langue cet éclair qui efface le
quotidien : une femme aux cheveux châtains, au corps menu et dont le
visage triangulaire est hanté par d’immenses yeux bleus. Quelque
chose d’un peu perdu l’accompagne, égarement léger d’une joie
bien présente, d’une blessure qu’elle se garde d’exhiber.
Ce
modèle ne m’a jamais hanté, ou à peine, comme une présence
légère qui n’appuie que dans le ballet des rencontres. De fait,
celles qui m’ont le plus favorablement marqué n’entraient pas
dans ce patron et leur belle étrangeté fut un bonheur autant qu’un
voyage.
Abouché
à leur sexe, ai-je saisis ce que nous abandonnait l’époque ?
J'ai compris que meurtris, attaqués de toute part, il nous a fallu
aimer dans les débris et éviter ces corps composés par d’autres.
J'ai compris que notre salive, polluée d’injonctions, n’était
pas toujours la notre. Je sais qu'aujourd'hui, l’œil collé à
l’œilleton de la chair, je refuse ma propre déréliction en
résistant à des inventions si pauvres. Mais je sens aussi que cet
écart ne peut plus, à lui seul, être un refuge car comment aimer
dans le métier abject, le bourdonnement électronique, la révolte
socialement pertinente, toute cette estrapade faite à l’esprit et
à la tripe dans un décor qui rend impensable l’idée même de la
mort ? Il faut croire, au fond, que le désir a passé son
manteau de partisan et adopte les gestes brusques du clandestin.
La
nuit a recouvert la ville, de ma fenêtre je regarde les ténèbres
dépeupler les rues. Je t’entends m’appeler depuis la chambre.
J’aime ta façon de prononcer mon nom. En regagnant notre lit, je
pense à cette montagne que nous gravissions au printemps dernier.
Alors que nous avions pris un chemin qui aboutissait à une vieille
ferme, tu avais désigné un arbuste qui jaillissait de l’amas de
pierres. Le végétal flamboyait de
baies rouges. : «
Tu vois ce rugissement du feu au milieu des ruines ? C’est
nous. »
jeudi 10 décembre 2015
Un rubis dans les décombres
Avec
Manon, si nous n'avons eu rien d'autre que le temps, nous pouvons
dire que nous avons su l'employer car je ne conserve pas le souvenir
d'une seule minute d'ennui. Est-il possible d'évoquer, nous
concernant, ces unions où le désir de "ne pas manger de ce
pain là" fut un ferment ? Je le crois d'autant plus
facilement qu'au regard de certaines misères contemporaines, nous
nous sentions prêts à marcher sur la tête des rois.
L'appropriation
de notre propre nature à travers cet amour fut une terrible partie
d'éclairs ou aucune blessure ne fut esquivée. Nous avions beaucoup
à nous prouver et il est possible que gît là une des clefs du
désastre. Sans doute nous manqua-t-il l'intelligence de nos
cicatrices respectives et de ce que nous désirions sacrifier à
l'autre. Nous avions oublié, et c'est à moi que je jette la plus
grosse pierre, à quel point le sens des mots se délite dans le
naufrage d'un monde trop peu sensé.
Nous
avons lutté sous les arbres, au désert des montagnes, dans des
maisons plus ou moins vastes et n'avons emporté avec nous que le
goût de la cendre. Notre amour fut à la fois uni et divisé. Il
édifia son unité sur le déchirement. Il fut aussi authentique,
paradoxalement, et pour une part non négligeable, parce que le poids
du passé le garantissait des falsifications d'un présent hostile.
Je garde de nos disputes l'éclat pourpre et confus de la douleur ;
dans ma main, un diamant me perçait la paume.
L'absence
de mensonge, voilà ce que fut notre talon d'Achille. Qui serait
encore apte à lire sur les visages verrait dans nos yeux la blessure
du soleil. Il n'y a rien de bien extravagant dans le fait de dire
qu'avec la fin de cet amour une part de nous est morte.
Je me
suis souvent demandé ce que je garderai de cette histoire. Il m'a
fallu écarter les évidences - l'absence de regret mêlée au
souvenir d'un terrible gâchis - pour évoquer de plus fines
sensations : l'orgueil joyeux d'avoir respiré un air rare ; la
fatigue, parfois belle ; et ce rubis au milieu des décombres.
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