dimanche 22 mai 2016
mercredi 18 mai 2016
Michael Kohlhaas
En ces temps de colère, sans doute faudrait-il, comme on disait jadis : "Un, deux, mille Michael Kohlhaas".
mardi 17 mai 2016
lundi 16 mai 2016
Banalités de base (fin)
7. Nécessaire utopie
Mais
il reste encore maints visages de femme capable de nous émouvoir.
Une aube sans propriétaire et des risques à vivre autrement
fascinants que les risques économiques… Nous ne nous résignerons
jamais.
François
Lonchampt, Alain Tizon,
Votre révolution n’est pas la mienne
Si
une revue de critique sociale avait inscrit dans son « cahier
de charges » le programme même que Marx se fixait en 18431,
à savoir : « la critique impitoyable de tout ce qui
existe », nous n’aurions certainement pas éprouvé le besoin
d’encombrer les rayons des librairies d’une nouvelle publication.
Mais, quand elles ne se complaisent pas dans la feinte, savante et
subventionnée dissidence, ou, à l’opposé, dans l’emphase et
l’incantation révolutionnaires, les revues existantes nous
paraissent avoir succombé au démon du rationalisme pur, de la
théorie froide, cette « hideuse idole » moderne qui se
sert des hommes pour alimenter la machine à feu du progrès. Ceux
qui théorisent, et parfois avec une réelle perspicacité, donnent
souvent l’impression d’avoir adopté, par mimétisme, les règles
de conduite dont se prévalent les chercheurs : « œil
froid et sec », neutralité axiologique, rejet de tout
sentiment…, au point que l’on en vient à s’interroger sur les
motifs de leur ressentiment.
Marx
aurait fait sien le principe de Spinoza : « Ni pleurer, ni
rire. Comprendre ». Un autre a pu ajouter que comprendre, c’est
déjà pardonner. Pour nous, il s’agit de comprendre le monde dans
lequel nous vivons mais sans faire abstraction de nos jugements de
valeur, et encore moins avec l’intention de « pardonner ».
Nous n’imaginons pas qu’une critique sociale radicale puisse
faire l’impasse sur le moment de la révolte. Mais à camper sur ce
terrain, on risque de choir dans la « critique moralisante »,
celle-là même que le système peut absorber et assimiler sans
danger pour lui. On ne doit pas pour autant envisager un dépassement
de la phase de révolte en laissant accroire que la condamnation de
l’ordre capitaliste ne peut être fondée que sur la seule raison.
L’histoire a montré que, à prétendre combattre le système sur
son terrain de prédilection, avec ses propres armes, on le conforte
dans ses fondements plus qu’on ne menace son existence. Cela ne
signifie pas qu’il faille congédier la raison : il est
simplement question d’admettre ce que le système s’efforce de
cacher, en l’occurrence « l’incomplétude de la raison » :
la raison est incapable de fonder rationnellement sa propre
hégémonie. Chez tout individu, dans toute société y compris la
nôtre qui en entretient le culte et lui confère le rôle et le
statut d’instance suprême, il y a une part décisive de la
conscience et de la vie – l’imaginaire – qui lui est
irréductible. La raison doit donc demeurer subalterne, subordonnée
à une démarche et à des fins qui, aussi louables soient elles, ne
sont pas plus rationnelles que celles poursuivies par des
capitalistes, des prêtres ou des savants. En résumé, prolonger, et
non dépasser, le moment de la révolte sans perdre de vue les
motivations premières sous peine de se laisser prendre au piège de
la ratiocination.
A
propos d’auteurs qui, comme Swift, cachaient sous le voile d’un
cynisme désabusé leur rancœur contre les bouleversements de leur
univers, George Orwell notait : « Leurs opinions sont
d’autant plus extrêmes qu’ils se savent impuissants à
influencer le cours des événements. » Il est un fait que la
conviction d’être emportés par un violent mouvement débridé qui
promet à l’humanité petites et grandes catastrophes, invite à
épouser les thèses les plus radicales, celles qui révolutionnent
tout de fond en comble. Mais en quoi une telle attitude serait-elle
répréhensible ? On ne saurait pâtir d’un excès de
lucidité. Nous voulons bien croire que, dans les situations où,
pour des raisons de simple humanité, il est impératif de parer au
plus pressé, le sentiment de l’urgence dicte les solutions jugées
les plus pragmatiques. Mais bien souvent l’obligation d’agir dans
le court terme est invoquée, au nom de l’efficacité et de la dure
nécessité, pour justifier quelques prébendes, donner libre cours à
sa soif de pouvoir sous couvert d’administrer les choses, et
discréditer comme dangereux rêveurs ceux qui, se refusant à gérer
le système, entendent traiter les problèmes à leur racine.
Ceux-là, qui ne voient de réelles solutions que dans un changement
radical des structures politiques, sociales, culturelles, sont
considérés comme d’« incorrigibles utopistes », alors
que, note Castoriadis, ceux qui ne sont pas capables de voir deux ans
plus loin que leur nez sont évidemment des réalistes. Nous ne
craignons pas de passer pour des utopistes : eux, au moins,
proposent un projet qui, quand bien même serait-il irréalisable,
offre des raisons de vivre et de se battre contre toutes les formes
d’oppression. On devrait savoir qu’il en va des sociétés comme
des individus : à force de les empêcher de rêver, elles
finissent par devenir folles .
Se
revendiquer ouvertement d’une utopie constitue le prolongement
logique et nécessaire de notre critique de la société
industrielle. Car il ne s’agit pas simplement d’expliquer contre
quoi nous nous battons, mais aussi pour quoi nous nous battons. La
référence à une forme idéale de communauté humaine nous offre en
outre l’appréciable avantage de nous dissocier de courants de
pensée nauséeux. En ces moments obscurs où les traditionnelles
oppositions idéologiques paraissent émoussées par l’évolution
du monde moderne, la critique radicale et anti-progressiste risque de
nous faire rencontrer des auteurs fort peu ragoûtants. Si nous
estimons que toute idée susceptible d’alimenter notre réflexion
mérite d’être examinée afin d’élargir le libre débat
contradictoire, et si, dans cet esprit, nous faisons nôtre le
précepte adornien qui consiste à mettre tous les arguments
réactionnaires contre la civilisation occidentale au service de
l’Aufklärung
progressiste tout au moins, de son seul versant émancipateur –,
nous veillerons à ce qu’une telle démarche ne nous conduise pas à
de fâcheux compagnonnages.
Pour éviter toute équivoque, notre
critique appréhende la société comme un tout indissociable et
n’épargne aucune de ses composantes essentielles –
technico-économiques, social-politique, idéologico-culturelle :
elle vise le règne envahissant de la marchandise, le délire
technico-scientifique, le scandale du salariat, la « monstrueuse »
institution étatique et ses appareils répressifs et idéologiques
(justice, police, armée, école, université, sciences, médias,
églises,…), l’exploitation et l’aliénation sous toutes ses
formes, l’idéologie de l’« individualisme possessif »
et celle du Progrès, le scientisme et l’expertocratie, le
spectacle, … et toutes ces idéologies réformistes (citoyennisme,
anti et altermondialisme, écologisme, tiers-mondisme,
droitsdel’hommisme…) ou réactionnaires (racisme, sexisme,
nationalisme, intégrisme,…) qui feignent de contester l’ordre
existant. Et, dans le même mouvement, pour que le doute ne soit pas
permis, elle dessine les grandes lignes de l’« utopie »
à réaliser et des modalités de son accomplissement… même si
celui-ci est, de nos jours, renvoyé aux calendes grecques.
Concevoir
une forme idéale de société n’exige pas une imagination
délirante. Les grands traits en ont été ébauchés avec plus ou
moins de bonheur par des faiseurs de mondes rêvés qui ne
parvenaient pas à s’accommoder de celui dans lequel ils vivaient.
Revisiter ces grands classiques de la contestation sociale est en soi
un moyen de réveiller et réhabiliter les espérances de ceux qui,
dans le passé, « ont pris les armes contre un monde mal fait »
pour bâtir une société à la mesure de leur désir de vivre
librement et pleinement. C’est aussi l’occasion d’en corriger
les faiblesses et les défauts à la lumière de l’histoire du
siècle écoulé. On tient les utopies pour nécessairement
irréalisables. C’est là le grief traditionnellement avancé pour
les disqualifier et anéantir l’argumentation de leurs auteurs. En
fait, la question de leur faisabilité se pose davantage au niveau
des forces et des moyens à mobiliser pour leur édification qu’au
niveau de leur viabilité. Le plus souvent, les constructeurs
d’utopies se sont inspirés de formes d’organisation sociale
ayant eu cours dans le passé de leur propre société ou dans des
communautés primitives avant que leur culture ne fût détruite par
les Occidentaux. L’histoire de l’humanité est assez longue et
l’imagination collective des hommes suffisamment grande pour
nourrir l’inventivité des bâtisseurs de sociétés idéales. En
tentant de discerner ce qui mérite d’être sauvé, de séparer ce
qui appartient de droit à l’homme et ce qui est de nature à
fournir des armes contre lui à la collectivité , c’est aussi les
valeurs auxquelles nous sommes attachés que nous essayons de
sauvegarder. Cette tâche est vitale car aujourd’hui le souvenir
sensible
des anciennes sociabilités et des révoltes passées, quand il n’est
pas « remastérisé » par le Ministère de la Vérité,
est battu en brèche par la peur et la résignation. On ne négligera
donc pas ce qu’il est convenu d’appeler la « tradition »
d’autant plus que ceux qui la maintiennent vivante opposent en
général la plus forte résistance au rouleau compresseur du
progrès…
1
Et qu’il a en définitive abandonné au profit de la « haute
théorie » et de la « recherche scientifique »
(sic).
jeudi 12 mai 2016
Le bonheur comme un éclair
Cette charmante jeune femme est issue d'un site photographique de très haute tenue que j'ai découvert grâce à la fréquentation du site, non moins bien tenu, de l'Inconsolable.
J'ajoute que l'inventivité et l'éclectisme de Is this isn't happiness impressionnent durablement.
J'ajoute que l'inventivité et l'éclectisme de Is this isn't happiness impressionnent durablement.
mercredi 11 mai 2016
Banalités de base (6)
6. Misères et splendeurs de la critique sociale
« La
lecture des feuilles révolutionnaires [nous] laisse perplexe ;
le plus souvent, leurs auteurs jugent inutile de [nous] éclairer sur
les griefs personnels qu’ils ont contre ce monde, de sorte que leur
littérature semble, quand elle n’est pas simplement calquée sur
le journalisme traditionnel, se prévaloir d’une espèce de valeur
abstraite, garantie peut-être par une science inconnue où l’on
sent qu’il entre beaucoup de marxisme vulgaire. Cette prétention
même est contrariée par une critique indigente et un style fort
triste. Quoique désincarné, tout cela manque aussi d’esprit ».
Claude
Guillon,
De la Révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des
armes.
La
critique sociale revêt diverses formes d’expression dont bon
nombre nous inspirent la plus grande réserve quand ce n’est pas
une franche hostilité. Ainsi, nous n’éprouvons aucune affinité
avec ceux qui, affectant la posture du dandy, rejettent narquoisement
une société dans laquelle ils évoluent avec tant d’aisance et de
connivence ; pas plus qu’avec les héroïques intellectuels
autoproclamés révolutionnaires qui sont disposés à se battre
jusqu’au dernier prolétaire pour la cause du socialisme. Nous ne
croyons pas que la critique du monde moderne ait été achevée par
de brillants esprits il y a plus d’un siècle, et qu’il suffise
de se plonger dans leurs œuvres pétrifiées pour comprendre et
combattre l’évolution du monde contemporain.
Comme l’écrivait Engels lui-même dans La Sainte-Famille, « le travail critique […] n’est pas cette personnalité abstraite, surnaturelle, située hors de l’humanité ; il est l’activité humaine réelle d’individus qui sont des membres laborieux de la société, et qui souffrent, sentent, pensent et agissent en êtres humains ». Et parce qu’il est vain d’espérer se libérer, se désaliéner, s’émanciper individuellement, cette critique vivante, réaliste, de la société existante doit être menée collectivement, à la fois sur le plan théorique et pratique, en se fondant sur le projet de réaliser concrètement les conditions de l’autonomie individuelle et sociale. Cette critique sociale est nécessairement radicale, non seulement parce qu’elle saisit les choses à la racine, mais aussi parce qu’elle exige de tout explorer, de tout reprendre, de tout essayer, de tout consulter.
Comme l’écrivait Engels lui-même dans La Sainte-Famille, « le travail critique […] n’est pas cette personnalité abstraite, surnaturelle, située hors de l’humanité ; il est l’activité humaine réelle d’individus qui sont des membres laborieux de la société, et qui souffrent, sentent, pensent et agissent en êtres humains ». Et parce qu’il est vain d’espérer se libérer, se désaliéner, s’émanciper individuellement, cette critique vivante, réaliste, de la société existante doit être menée collectivement, à la fois sur le plan théorique et pratique, en se fondant sur le projet de réaliser concrètement les conditions de l’autonomie individuelle et sociale. Cette critique sociale est nécessairement radicale, non seulement parce qu’elle saisit les choses à la racine, mais aussi parce qu’elle exige de tout explorer, de tout reprendre, de tout essayer, de tout consulter.
Nous
sommes convaincus de vivre des « temps obscurs » dominés
par des forces économiques, sociales, politiques et idéologiques
qui alimentent une dynamique historique laissant augurer le triomphe
d’un totalitarisme scientiste et techniciste déjà bien avancé.
Dans le vacarme ambiant, le processus n’est pas immédiatement
perceptible ; tout se passe comme si le système offrait en
guise de leurre la libéralisation planétaire du capitalisme
mondialisé afin de focaliser l’attention des anti ou
« altermondialistes » et de permettre ainsi que des
transformations irréversibles autrement plus radicales puissent se
dérouler sans entraves.
Il ne s’agit donc pas de combattre pour une « autre mondialisation », autrement dit pour une moralisation du capitalisme, ni d’appeler à la « lutte finale » et à la « révolution sociale » alors même qu’aucune force poursuivant un programme authentiquement socialiste ou communiste n’existe ; alors même que, depuis près de deux siècles, c’est la bourgeoisie moderniste et non le prolétariat, ni aucun sujet révolutionnaire de substitution qui s’est vite révélée comme la seule force à pouvoir lier la contestation de l’ordre établi avec le projet de sa réorganisation. Il s’agit plutôt de résister au déploiement d’un système-machine nécrophile qui menace la survie de l’humanité et réduit de jour en jour les chances de son émancipation.
Il ne s’agit donc pas de combattre pour une « autre mondialisation », autrement dit pour une moralisation du capitalisme, ni d’appeler à la « lutte finale » et à la « révolution sociale » alors même qu’aucune force poursuivant un programme authentiquement socialiste ou communiste n’existe ; alors même que, depuis près de deux siècles, c’est la bourgeoisie moderniste et non le prolétariat, ni aucun sujet révolutionnaire de substitution qui s’est vite révélée comme la seule force à pouvoir lier la contestation de l’ordre établi avec le projet de sa réorganisation. Il s’agit plutôt de résister au déploiement d’un système-machine nécrophile qui menace la survie de l’humanité et réduit de jour en jour les chances de son émancipation.
Dans
les rangs clairsemés de la critique sociale radicale, alors que
l’urgence devrait inviter à l’unité, des dissensions opposent
les représentants de ses différentes composantes notamment à
propos du mode de désignation du commun objet de notre ressentiment.
Faut-il qualifier la société de « moderne »,
d’« industrielle », de « capitaliste », ou
encore de « spectaculaire » ? La question n’est
pas de pure forme car la dénomination retenue permet de pointer la
cible en son point jugé névralgique. Les savantes controverses sont
sans nul doute nécessaires à l’élaboration de la conscience
critique, mais elles paraissent dérisoires au regard des forces en
présence et de la faiblesse du courant relativement à la puissance
démoniaque de la mégamachine … d’autant que, si un jour des
troubles sociaux d’ampleur conséquente devaient survenir, ils
balaieraient immanquablement tous ces sacristains et leurs querelles
de clocher. Elles
trahissent chez certains une dérive « théoriciste » où
l’exercice de la raison critique en « vase clos »
permet de compenser sur le terrain de la théorie, les frustrations
accumulées sur celui de l’action.
Aussi
faible soit leur portée, ces conflits théoriques n’en révèlent
pas moins l’incertitude quant à l’évolution future d’un monde
parvenu à un point de bifurcation et son expression parmi les
tenants de la critique sociale radicale. Il en est qui remettent au
goût du jour les vieux schémas marxiens, « exotériques »
pour les uns, « ésotériques » pour les autres. Certains
soutiennent que la révolution microinformatique crée des conditions
favorables à la prise de contrôle de l’Empire par la
« multitude ». D’autres ne fondent aucun espoir sur la
lutte de classes, mais sont convaincus que cette même révolution
technico-scientifique génère une crise inédite de la valeur qui ne
manquera pas de provoquer l’implosion du système – à charge
pour les hommes de s’approprier alors les moyens de production et
leur vie. Des néo-situationnistes espèrent que le capitalisme
achèvera de déployer les forces productives grâce auxquelles les
hommes pourront définitivement s’affranchir de l’obligation de
travailler. D’autres ne reconnaissent à ces mêmes techniques
aucune puissance libératrice ; au contraire : ils les
considèrent comme les instruments d’un programme de domination
appelés à broyer les hommes et la nature contre lesquels il est
impératif de résister.
Au-delà
de leurs divergences d’appréciation sur le devenir de notre monde,
ces oppositions expriment également des conceptions contradictoires
notamment de l’aliénation ou de l’émancipation. On ne saurait
ni les ignorer, ni les minimiser, ni prendre parti sans délibérer.
Ces débats ont pour mérite de définir la problématique et le
champ de la critique sociale ; en ce sens, ils sont
indispensables. Le fait de n’appartenir à aucune de ces chapelles
ne nous autorise aucunement à jouer le rôle d’arbitres
impartiaux ; mais il nous permet d’examiner sereinement les
positions des uns et des autres et de fonder notre jugement sur leur
confrontation. Sans entretenir l’illusion d’une possible
combinaison d’opinions inconciliables, nous estimons que tout
regard critique porté sur le monde contemporain doit être pris en
considération. Ainsi, chacune des épithètes citées plus haut pour
le qualifier en fait ressortir une dimension particulière :
capitaliste
parce que notre société est soumise à une logique indéfinie
d’accumulation du capital dans le cadre d’un rapport social de
production, d’exploitation et d’aliénation, fondé sur le
salariat ; industriel,
parce que, en s’appuyant sur le développement de la technoscience,
cette dynamique historique crée un monde artificiel peuplé de
machines qui tend à abolir la nature et le genre humain ;
moderne,
parce que, au nom du « Progrès » et de la « Raison »,
cette civilisation entend supprimer tous les vestiges de la
tradition ; spectaculaire,
parce qu’elle porte à son paroxysme l’appauvrissement,
l’asservissement et la négation de la vie réelle.
mardi 10 mai 2016
Banalités de base (5)
5. L’acte de décès du prolétariat révolutionnaire
Le
mouvement ouvrier et les autres forces qui se sont engagées pour la
démocratisation, tout en se heurtant aux représentants empiriques
du système capitaliste, ont involontairement poussé ce système
vers sa forme achevée, qui prévoit l’égalité et la liberté
abstraites de tous le sujets du marché.
Anselm
Jappe,
L’Avant-garde inacceptable.
L’évolution
du monde industriel, son passage à un capitalisme « généralisé »
où rien n’est destiné à échapper au règne combiné de la
marchandise et de la technoscience, n’est pas très bien perçu ni
mesuré. Pour le plus grand nombre, l’attention se concentre sur le
mouvement d’extension planétaire du capitalisme occidental. Mais
la mondialisation ne constitue qu’un aspect de la dynamique du
capitalisme historique. Si, comme l’a montré Rosa Luxembourg, le
capitalisme doit, pour survivre, détruire et absorber tous les
autres modes de production, toutes les autres formes de vie sociale
et culturelle, il ne limite pas cette guerre de conquête aux
formations économiques et sociales qui lui sont initialement
étrangères : dans le même temps où il atteint les confins de
la planète, il poursuit inlassablement son programme
d’artificialisation de la nature et de l’homme. A terme, ces
derniers sont appelés à disparaître pour laisser la place à leurs
substituts high
tech.
On
serait bien en peine de trouver parmi les bateleurs de la politique
une Cassandre suffisamment hermétique à la démagogique
politicienne pour clamer que notre civilisation projette la fin de
l’humanité et de son milieu naturel de vie et appeler à la
résistance contre le déferlement du progrès mortifère. Leurs
aspirations sont plus prosaïques. Les caciques
de la gauche réformiste aspirent à être reconnus comme des
gestionnaires du capitalisme plus avisés que leurs homologues de
droite, tandis que dans les rangs de l’extrême-gauche et de
l’anarchisme, en deçà de leurs divergences, sont ressassés les
prêches surannés des révolutionnaires des siècles passés où il
est toujours plus ou moins question de lutte des classes et de
dictature du prolétariat.
Si,
dans les premiers temps la classe prolétarienne a été porteuse
d’un projet communiste authentiquement révolutionnaire, cette
phase de son histoire est aujourd’hui révolue : sous l’effet
conjugué de divers processus, elle a progressivement été intégrée
dans la logique capitaliste. Parmi les différents facteurs qui ont
contribué à l’anéantissement du mouvement ouvrier communiste
figure en bonne place l’indéniable victoire idéologique,
politique, voire militaire, que le marxisme-léninisme a remportée à
ses dépens : en se plaçant sous la domination et l’autorité
« scientifique » des intellectuels socialistes, la classe
ouvrière s’est laissée contaminer par l’imaginaire capitaliste
de la rationalité technique et organisationnelle ; elle a
renoncé à son projet d’auto-émancipation pour attendre des
capitalistes qu’ils créent, malgré eux, les conditions
matérielles de sa libération. Et les échecs des entreprises menées
par ses éléments les plus révolutionnaires (en Russie, en Italie,
en Allemagne ou en Espagne) n’ont pu que la conforter dans cette
position. La crise de 1929 qui aurait pu réhabiliter la thèse
marxienne d’un effondrement du capitalisme ouvrant la voie au
socialisme, a en fait été mise à profit non seulement pour
restructurer le capitalisme, mais également pour parachever
l’intégration du prolétariat dans la dynamique de l’accumulation
du capital : en sollicitant désormais l’individu en tant que
consommateur et non plus seulement l’esclave en tant que force de
travail, et en lui offrant les moyens d’acheter n’importe quoi à
n’importe quel prix, le capitalisme réglait à la fois le problème
des débouchés et celui de la question sociale.
A
la fin des années 1960 et au début des années 1970, la classe
ouvrière eut bien quelques velléités révolutionnaires –
dernières convulsions d’un mouvement autonome moribond – que,
depuis, le capitalisme lui a fait très chèrement payer. Après
vingt années de résistance contre l’entreprise de reconquête
menée par les capitalistes, elle se retrouve exsangue au point que
ses représentants les plus combatifs sont à présent davantage
préoccupés de préserver les conditions de survie des travailleurs
[salariés] dans le cadre du système existant que de réveiller le
« spectre » qui hantait autrefois le monde occidental.
Constater
la défaite du mouvement ouvrier et de son projet d’auto-émancipation
ne signifie pas qu’il faille l’entériner comme une fatalité ou
abandonner l’un et l’autre aux oubliettes de l’histoire. Dans
la guerre à laquelle la société industrielle se livre contre la
vie, les ouvriers figurent en première ligne et subissent
frontalement, de manière plus intense que dans le passé, les
assauts dévastateurs des forces coalisées de la technoscience et du
capital : on leur doit à tout le moins la solidarité. On ne
saurait pour autant entretenir le vieux mythe révolutionnaire selon
lequel la clef du changement de société résiderait dans la seule
guerre des classes. Rétrospectivement, l’expérience montre que
les luttes de travailleurs contre l’exploitation capitaliste n’ont
pas menacé le système dans son existence même, mais ont plutôt
contribué à le sauvegarder en élargissant les marchés intérieurs
et en corrigeant les « irrationalités » de son mode de
fonctionnement. On a vu, en outre, que, passé une première phase
révolutionnaire, la classe prolétarienne, bridée par les
syndicats, a fini par être incorporée dans la structure d’ensemble
du capitalisme et dans les modalités de sa reproduction élargie :
il n’est plus question d’« exproprier les expropriateurs »
mais de garantir la progression du pouvoir d’achat des salariés ou
simplement son maintien. Enfin, si, dans les premiers moments de
l’industrialisation, il était permis de croire en la possibilité
d’une réappropriation des outils par des hommes libres travaillant
en commun, ce scénario est aujourd’hui inconcevable pour les
raisons subjectives qui viennent d’être évoquées, mais aussi
compte tenu des révolutions technologiques survenues entre-temps :
les moyens de production portent désormais la marque indélébile de
l’ordre productif et reproduisent pour ainsi dire par inertie la
structure hiérarchisée des rapports de production capitalistes.
En
bref, étant donné la configuration prise par la société
industrielle et le cours de son développement, il n’est plus
possible d’envisager un au-delà du capitalisme uniquement fondé
sur l’abolition du salariat et l’autogestion généralisée. On
serait déjà bien en peine de trouver une force sociale crédible se
battant pour un semblable projet, et quand bien même
existerait-elle, la réalisation de ce dernier ne résoudrait pas les
problèmes majeurs auxquels l’humanité se trouve confrontée. Les
questions écologiques et technico-scientifiques ont pris une
dimension telle qu’elles ne peuvent être traitées comme découlant
simplement de la cupidité et du cynisme des capitalistes. Sont en
cause les machines et autres instruments de production mais aussi les
moyens de consommation ; et, en deçà et au-delà, les modes de
vie et l’imaginaire de la modernité. Si, comme tout nous porte à
le croire, le capitalisme se généralise, si le règne de la
marchandise et celui de la technoscience ne connaissent plus de
bornes et menacent l’humanité en tant que telle, alors la critique
radicale de la modernité industrielle impose que l’on remette en
question le système dans sa globalité, que l’on n’épargne
aucune de ses composantes. Car le système n’attente pas seulement
à la vie de l’homme dans son rapport avec ses semblables, dans et
hors de la sphère de la production ; il le nie aussi et surtout
dans ses rapports avec la nature, avec son corps et sa conscience,
avec son existence même et avec sa mort.
lundi 9 mai 2016
Banalités de base (4)
4. L’effondrement des grands récits et la montée de l’insignifiance
« Nous
nous retrouvons dans un espace ni « autonomique », ni
critique, ni même névrotique, mais dans un espace anomique sans
repère et sans limite où tout s’inverse, c’est-à-dire un
espace où tous les individus ne deviennent pas nécessairement
psychotique, mais où les sollicitations pour le devenir abondent. »
Jean-Pierre Dufour, L’Art
de réduire les têtes.
Toute
société normalement constituée transmet à ses membres une culture
grâce à laquelle ils peuvent se repérer dans le monde, donner du
sens à leur univers et à leur propre existence, et se conforter
dans le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue dans
cette communauté-là. L’illusion collective joue, à n’en pas
douter, un rôle non négligeable dans ce partage de valeurs communes
qui fonde la cohésion sociale ; mais sans cette forme de
communion autour d’un même imaginaire social, c’est tout le
tissu des relations sociales et la vie du groupe qui se trouvent
menacés. Les sociétés sont invivables si elles ne savent
plus inventer des conceptions idéales, des mythes qui
mobilisent les énergies individuelles et soudent les âmes, des
visions du futur qui fondent leurs buts idéaux et leurs espérances.
Aujourd’hui,
tout se passe comme si le système ne cherchait même plus à se
faire désirer ni à obtenir l’adhésion volontaire de ses
subordonnés en leur laissant augurer des lendemains qui chantent. Il
s’impose par inertie grâce à sa fantastique puissance et apparaît
si irrépressible dans sa fuite
en avant que nul ne paraît entrevoir d’issue, d’autant qu’il
est aujourd’hui communément admis qu’il n’y a plus
d’alternatives depuis la faillite de l’expérience prétendument
« communiste ». Et s’il en est qui s’effraient de sa
puissance destructrice, la plupart suggèrent de ralentir son train,
de corriger sa trajectoire, de lui donner un visage humain, de le
moraliser, mais non de le démonter pièce par pièce avant qu’il
n’implose emportant dans sa débâcle l’humanité et la nature.
Si
notre société connaît une montée de l’insignifiance, c’est
précisément parce qu’elle est incapable d’offrir à ceux qui la
composent, de bonnes raisons d’espérer mener une vie bien remplie.
Elle ne donne pas aux individus le sentiment que leur
auto-accomplissement constitue le but de la vie ; au contraire :
elle ne cherche même plus à cacher qu’ils sont au mieux les
simples servants d’une mégamachine qui contient sa propre raison
d’être : la puissance pour la puissance, la production pour
la production, l’accumulation pour l’accumulation, la raison pour
la raison, le progrès pour le progrès, la domination pour la
domination, etc. Les exigences de ce Léviathan technico-scientifique
devenant davantage pesantes et contraignantes, les hommes
apparaissent de plus en plus inadaptés et superflus, en un mot
obsolètes.
Aucune perspective d’avenir ne leur est offerte hormis leur
remplacement par une humanité reprogrammée génétiquement pour
répondre aux besoins du monde des machines. En attendant, ils
devront s’estimer heureux que le système se préoccupe d’assurer
leur survie et les distrait d’une existence insipide en leur
offrant un « cocktail de divertissement abrutissant et
d’alimentation suffisante » - le fameux « tittynainment »
de Zbigniew Brzezinski1.
1
Le conflit autour du projet de réforme des retraites a été, de ce
point de vue, révélateur d’un double vide : il a montré
que les gouvernants pas plus que ceux qui contestaient sa politique
de « régression sociale » n’étaient porteurs de ce
qu’il est convenu d’appeler un « projet de société »
pour l’avenir. Les uns soutenaient qu’ils paraient au plus
pressé et que les conditions de vie dans le futur seront pires
qu’actuellement, les autres entendaient simplement défendre les
« acquis sociaux »…
Our house
Le soleil était-il plus doux, à cette
époque, dans le Laurel Canyon ? L'âge s'aurifie-t-il plus on
s'éloigne de lui ? Cette nostalgie là nous sert-elle à
supporter le présent ou à le rendre encore plus indéchiffrable ?
Et où dorment les chats de Graham et Joni ?
dimanche 8 mai 2016
Banalités de base (3)
3.
Genèse de la désolation
Si chaque
avancée technologique considérée séparément semble désirable ,
le progrès technologique dans son ensemble restreint
continuellement notre liberté.
Theodor
Kaczynski, La
société industrielle et son avenir.
Ce
monde-là est le produit d’une longue histoire. Ses prémices
apparaissent dès le XIIe
siècle, au moment où l’Europe occidentale connaît sa première
révolution urbaine qui offre à la bourgeoisie naissante le théâtre
de son épanouissement. A la Renaissance, la constitution des Etats
modernes, l’alliance entre la grande bourgeoisie et les Princes, la
montée des valeurs bourgeoises et les débuts de la technoscience,
dessinent les contours du nouvel ordre social. A la fin du XVIIIe
et au début du XIXe
siècle, l’accès au pouvoir de la bourgeoisie combiné à la
révolution industrielle marquent symboliquement l’avènement d’une
nouvelle civilisation, moderne et capitaliste, qui, brisant les
« entraves » dressées par la tradition, est supposée
embarquer l’humanité dans un mouvement illimité de progrès
généralisé. L’amélioration du sort des travailleurs salariés
tardant à se manifester, les chantres du capitalisme industriel,
mais aussi ses contempteurs présumés les plus radicaux – à
commencer par Marx – ont expliqué aux ouvriers que le temps
œuvrait en leur faveur, que le développement continu des forces
productives créait inexorablement les conditions matérielles de
leur émancipation : en bref, qu’ils devaient prendre leur mal
en patience.
Pour
étayer leur entreprise de légitimation de l’ordre capitaliste,
les idéologues bourgeois ont nourri leurs discours de l’imaginaire
de la modernité, conçu au XVIIIe
siècle à partir des valeurs des Lumières. Il était dit que « les
progrès de l’esprit humain » allaient entraîner une spirale
vertueuse enchaînant selon une séquence logique, l’essor des
sciences et des techniques, la domination rationnelle de la nature
par l’homme, la résolution du problème de la rareté,
l’amélioration des conditions matérielles d’existence de
l’ensemble de l’humanité, le bonheur, la paix et la fraternité
universelles. Après deux siècles d’expérimentation, nous pouvons
faire ce constat : non seulement, aucune de ses promesses n’a
été tenue, mais c’est l’inverse du résultat escompté qui
s’est produit.
Le
progrès des sciences et des techniques devait être mis au service
des hommes pour améliorer leurs conditions de vie : il n’existe
pas une seule science qui n’ait apporté son soutien aux puissances
mortifères ; quant au progrès technologique, au lieu de
libérer les hommes, il les asservit au monde des machines. Ce même
progrès devait les émanciper du joug de la nature : ils se
sont finalement enchaînés à elle à force de la tyranniser.
Il devait leur garantir bien-être matériel et psychique : malgré la croissance économique continue, les famines n’ont toujours pas disparu, et la misère et la pauvreté progressent dans tous les pays comme la consommation de neuroleptiques et d’antidépresseurs. Il devait créer les conditions économiques d’un nivellement social : les inégalités ne cessent de s’accentuer. Il devait affranchir les hommes de l’obligation de travailler : il produit des chômeurs et des exclus, et, dans le même temps, met des enfants au travail et exige des travailleurs une disponibilité qui dissout les frontières entre vie privée, vie sociale et vie au travail. Il devait faire de la femme l’égale de l’homme : quand il ne lui offre pas le travail salarié comme moyen de s’émanciper, il la traite comme un objet sexuel. Il devait policer les hommes, les rendre solidaires et faciliter leur intégration politique : la perte du sens moral et l’individualisme menacent la cohésion sociale, tandis que l’exercice du pouvoir demeure l’apanage d’une minorité, d’une « oligarchie libérale » dit Castoriadis. Il devait mettre fin à la mort sous ses formes violente et naturelle : à Auschwitz, Hiroshima et Nagasaki, il a pratiqué la mort industrielle, et depuis il fait planer sur l’humanité entière la menace de l’holocauste nucléaire ; et il lui faut à présent faire face aux maladies dites émergentes et nosocomiales, aux suicides des jeunes et des vieux. L’extension de ce mouvement à l’ensemble de la planète devait déboucher sur la paix et la fraternité universelles : le siècle dernier a connu deux guerres mondiales, quelques génocides, une multitude de conflits sanglants, et le nouveau perpétue cette sinistre tradition ; par ailleurs, en généralisant le niveau et le mode de vie occidentaux à tous les êtres humains, il a ravagé notre écosystème de façon parfois irréversible.
Il devait leur garantir bien-être matériel et psychique : malgré la croissance économique continue, les famines n’ont toujours pas disparu, et la misère et la pauvreté progressent dans tous les pays comme la consommation de neuroleptiques et d’antidépresseurs. Il devait créer les conditions économiques d’un nivellement social : les inégalités ne cessent de s’accentuer. Il devait affranchir les hommes de l’obligation de travailler : il produit des chômeurs et des exclus, et, dans le même temps, met des enfants au travail et exige des travailleurs une disponibilité qui dissout les frontières entre vie privée, vie sociale et vie au travail. Il devait faire de la femme l’égale de l’homme : quand il ne lui offre pas le travail salarié comme moyen de s’émanciper, il la traite comme un objet sexuel. Il devait policer les hommes, les rendre solidaires et faciliter leur intégration politique : la perte du sens moral et l’individualisme menacent la cohésion sociale, tandis que l’exercice du pouvoir demeure l’apanage d’une minorité, d’une « oligarchie libérale » dit Castoriadis. Il devait mettre fin à la mort sous ses formes violente et naturelle : à Auschwitz, Hiroshima et Nagasaki, il a pratiqué la mort industrielle, et depuis il fait planer sur l’humanité entière la menace de l’holocauste nucléaire ; et il lui faut à présent faire face aux maladies dites émergentes et nosocomiales, aux suicides des jeunes et des vieux. L’extension de ce mouvement à l’ensemble de la planète devait déboucher sur la paix et la fraternité universelles : le siècle dernier a connu deux guerres mondiales, quelques génocides, une multitude de conflits sanglants, et le nouveau perpétue cette sinistre tradition ; par ailleurs, en généralisant le niveau et le mode de vie occidentaux à tous les êtres humains, il a ravagé notre écosystème de façon parfois irréversible.
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