mardi 15 mars 2016
lundi 14 mars 2016
Le concept de normalité
- Est-ce que Bastide était fou ?
- D'une certaine façon,
j'envie sa vie fantasmatique. Certains de mes patients paieraient
cher pour posséder un intérieur si chatoyant.
- Chatoyant ?
- Rien de moins que de
vaincre la mort par l'amour ! Vous en connaissez beaucoup des
trentenaires qui se baladent avec de tels rêves en poche ? S'il
fallait enfermer tous ceux qui aiment les morts ! J'ai lu,
quelque part, une phrase qui répondrait à votre question à la
façon d'un billard à trois bandes : « Pourquoi vouloir
nous tuer alors que nous sommes déjà morts ? ».
- Vous, les psys, je ne
vous comprendrais jamais, grogne Guimard.
- Ne vous dépréciez
pas, Guimard. J'ai lu vos textes, vous êtes parfaitement capable de
comprendre mes élucubrations.
- Si vous le dites...
- Ceci dit, si vous
voulez un peu de glose psychanalytique, je peux ouvrir la cafetière.
Votre Bastide avait peut-être pigé qu'il fallait mieux aimer une
morte. Car enfin, qu'est-ce que autrui sinon quelqu'un qui ne cesse
de vous glisser entre les doigts. Avec une morte, on résout une part
du problème. Et quand je pense à ce que sont les couples
aujourd'hui, je me dis que certains, comme Bastide, ont grand intérêt
à ne pas se mettre à la colle avec n'importe qui. Ceci dit, il
aurait pu sombrer dans la solitude ou se trouver une copine sur
internet. Il a préféré aimer une femme qui ne voulait pas
disparaître. Qui pourrait l'en blâmer ?
- Quand même, une
morte...
- Vous aurez compris que
j'ai toujours eu un peu de mal avec le concept de normalité. Mais
enfin, on voit bien que la solution de Bastide ne pouvait durer bien
longtemps, justement parce qu'elle était collée à l'éternité...
Un silence se fait,
troublé par le claquement du briquet de Soleimani.
- Bastide a fini par
déserter ce monde, dit-il en exhalant un long nuage de fumée
au-dessus des tombes. Et d'une façon qui n'était pas plus infamante
qu'une autre. Et je ne parle pas seulement de son suicide.
jeudi 10 mars 2016
Paradigmes
Hossein Solemani, d'un geste typiquement oriental, pause
soigneusement son briquet sur le paquet de cigarettes avant de désigner le bout de table
où Guimard est assis.
- En voilà un, commence-t-il sans ambages, qui pourrait être le
paradigme de ce que nous sommes : deux ou trois manuscrits en
attente, des ressources économiques aussi incertaines que
mystérieuses, un zeste d'hypocondrie et un désir de révolution qui se cantonne au rythme
du clavier. Le tout, enveloppé dans un désespoir lui-même en
lambeaux à force d'avoir été ressassé.
Du talent ?
Sentez-vous du talent chez cet homme ? J'ai lu un de ses
manuscrits. Cela s'appelle Les frontières du nord. Je ne sais
qu'en dire et je ne suis pas encore assez saoul mais je vais risquer
un jugement à jeun, cela vaudra ce que cela vaudra. Il a du talent,
un talent des marges, un talent qui promet sans jamais se commettre
avec certaines formes du réel. Regardez-le pointer son index vers la
petite Paulet : il y a de la hargne chaque fois qu'il veut
s'expliquer, ne serait-ce que pour défendre ses goûts en matière
de boissons. C'est la hargne du réprouvé, de celle qui s'injecte
dans un correcteur d'orthographe.
Est-il original ? Sommes-nous
originaux ? Si oui, nous possédons cette originalité
qu'arborent les écrivains inconnus : une morale qui se tient en
dehors de l'hypocrisie actuelle. Finalement, je me demande si cette
morale là ne constituerait pas elle-aussi un créneau, une zone de
marchandisation possible. Il y a une telle demande...
Ceci dit,
regardez ses mains, sa façon de boire son verre de vin, cette
bedaine, ce regard vif. C'est un animal à sang chaud. Un viveur un
peu forcé qui jugule ses peurs sur l'écran de son ordinateur.
Qu'est-ce que l'écriture pour lui ? Pour nous ? Une
adhésion sincère au pouvoir de l'encre ? Allez savoir...
Je ne
sais plus quel mexicain disait que malgré la jungle des câbles, la
forêt des antennes et des paraboles, il faut continuer à écrire
dans l'espoir qu'au milieu de ce bordel quelqu'un nous lira. Une
mystique ? L'unique solution de repli face aux défaites que
nous prenons dans les dents depuis cent ans ? Une lâcheté qui
se dissimulerait derrière des imprécations radicales virant au
calembour à force d'avoir été répétées ? J'aime bien le
regarder car il boit comme s'il ne devait plus jamais boire. Cela me
trouble. Cela me fait penser qu'il y a quelque chose du noyé chez
Guimard. Il faut dire que je vois des noyés partout en ce moment,
des femmes et des hommes submergés par l'absence de solution. Leurs
cadavres flottent parfois entre deux eaux, le plus souvent échouent
sur les plages de Méditerranée comme sur les chaises de cette cave
où, âmes errantes que nous sommes, nous avons échoué.
Pourtant,
je dois l'admettre, nous bougeons encore. Nous respirons. Nous
racontons des histoires. Nous noircissons carnets et écrans à la
recherche de je ne sais quoi. La vérité ? Comme vous, ce genre
de mot me donne des aigreurs d'estomac. Je me sens toujours assez
petit garçon quand quelqu'un les ramène sur la table. Soyons plus
modestes. Je parierais que nous cherchons surtout un lecteur
attentif. Quelqu'un qui mêlera ses erreurs aux nôtres pour que nous
puissions donner un sens aux mots que nous avons empilé là.
L'intégrité? Regardez Guimard, il est amoureux d'Ampus, cela crève
les yeux tout autant que le poids qu'il a perdu depuis qu'il la
connaît. Il fait un régime, je vous l'assure ! Pourtant, je ne suis
pas certain qu'il ne cèderait pas au sirènes d'un autre éditeur si
par hasard celles-ci venaient lui chanter les mirages d'une
publication. Et alors là, l'amour... Il ne resterait sans doute de
son élan qu'un peu d'encens qu'il n'aura pas eu le temps de brûler.
Je suis un persifleur et cela n'est pas très respectueux lors d'une
première rencontre. Mais enfin, que faisons-nous ici sinon des ronds
de jambes en prenant des airs de cul-de-jatte ? Suis-je aussi
hypocrite que j'en ai l'air ? J'aime bien Ampus mais j'ai
compris que la soif qui la taraude n'est pas très différente de la
notre. Vous voyez la façon dont elle est assise ? Le buste en
avant, les mains ouvertes, le regard prêt à caresser tout ce que
nous lui lançons. Vous avez vu comme elle s'offre ? Pour quelqu'un
comme moi, s'en est presque gênant et pourtant, croyez-moi, j'ai
suffisamment souffert entre les mains des Gasht e Ershad pour
ne pas m'offusquer d'une femme avenante. C'est peut-être parce que,
à s'offrir ainsi, elle agite en moi l'antique chiffon de la dette.
Et qui dit dette, dit reconnaissance. La reconnaissance, nous la lui
devons. Après tout, elle s'aventure à publier des textes qui feront
retour et pilon de façon certaine. Financièrement, il aurait été
plus pratique pour elle de donner son argent au premier mendiant
venu...
Ceci dit, durant les quelques mois où fonctionnera son
entreprise, notre chère Ampus existera bien plus fortement que lors
de la plus brûlante de ses escapades amoureuses. Nous lui donneront
bien plus que ce pourrait lui offrir le meilleur des amants.
Regardez-nous, regardez ce lieu : elle n'a rien choisi au
hasard, nous voici dans l'éternel salon des refusés, des âmes
mort-nées qui lui doivent une partie de ce qu'elles sont. Ne faites
pas cette moue. Même si je vous sens plus rétif que les autres,
j'ai bien vu, qu'à son entrée, vous prononciez la même prière
muette que nous tous : voudra-t-elle encore de moi ?
mercredi 9 mars 2016
mardi 8 mars 2016
Que faire ?
Une revue universitaire vient de nous poser l’une de ces questions qui remplissent les bibliothèques de livres et les penseurs d’angoisse depuis 1945 : « Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? »
Il faudrait pour répondre à pareilles questions avec une certitude scientifique, maîtriser la théorie du chaos et connaître la situation dans toutes ses conditions initiales et toutes les chaînes de réactions qu’elles peuvent déclencher. Heureusement, ni les big data, ni les logiciels des sociologues et de la Rand Corporation, malgré tous leurs modèles, ne peuvent encore traiter l’avenir comme un mécanisme programmé.
Le plus sage serait de dire, oui, on peut espérer un tel soulèvement, mais ses formes, par nature, sont indéterminables, et c’est d’ailleurs ce qui en fera un véritable soulèvement et lui donnera une issue possible. Nous n’obéissons à nul destin. Tant qu’il y aura de la vie et de l’humain, l’irréductible liberté nous ouvrira une issue de secours.
Distique élégiaque
Nil nimium, studeo, Caesar, tibi uelle placere
Nec scire utrum sis albus an ater homo.
Je n'ai pas plus envie de chercher à te plaire,
César, que de savoir si tu es blanc ou noir.
Catulle
Catulle
Radio libre
J'écoute une des
dernières « radios libres » du coin. Il n'y a pas de
publicité et, en dehors de ce qui est dit sur ses ondes, et qui, par
sa charge critique la place résolument en dehors de ce que l'on
entend sur les radios privées et d'état, deux choses me frappent à
son écoute.
La première : le rythme
des émissions adopte une marche qui n'est jamais précipitée.
L'enchaînement des séquences, et tout particulièrement des
chansons, se fait avec une certaine indolence et il y a toujours
quelques secondes de silence entre l'annonce d'une chanson et sa
diffusion. Ce « blanc » là serait, non seulement
considéré comme une hérésie, voire une faute professionnelle sur
une radio périphérique ou nationale, mais serait aussi perçu
désagréablement par les auditeurs à la façon d'une panne
technique ou comme « quelque chose qui ne va pas ». Sur
ma « radio libre », ce blanc là m'apparait comme une
respiration bienvenue dans l'existence sans temps morts qu'est la vie
contemporaine. Ainsi, lorsque l'animateur annonce Out fort the
week-end et que j'entends ces quelques secondes de silence puis
le bruit du diamant se poser maladroitement sur le micro-sillon avant
que la voix de Neil Young ne résonne dans mes oreilles, cela
m'apparait alors comme tout aussi revendicatif et critique de l'état
actuel des choses que les propos des animateurs.
Seconde impression :
la satisfaction que j'éprouve à entendre le ton des animateurs de
cette radio. C'est le ton d'une conversation entre égaux, le
discours d'un individu qui appuie son discours sur aucune autre
autorité que lui-même, au risque, bénéfique, d'être contredit.
On est loin de la parole de l'expert, du journaliste, du politicien,
de l'intellectuel médiatique ou de l'animateur professionnel. Ici,
ce ton possède la chaleur de la parole humaine. Parfois maladroite,
souvent mal assurée (certains « heu » sont les virgules
du doute), elle laisse la possibilité à l'auditeur de la nier, de
la critiquer, voire de s'en défier si ce n'est de l'apprécier pour
ce qu'elle est : la parole de quelqu'un qui en sait, à peine,
plus que vous. Tout le contraire des intervenants professionnels à
l'efficacité si quotidienne dont l'exemple le plus caricatural est
le ton péremptoire, et les accentuations parfois comiques, des journalistes économiques qui semblent, même quand il s'agit de dire
littéralement n'importe quoi, toujours absolument concernés et
informés. Un ton qui fonctionne surtout comme une manière
d'auto-vérification permanente de leur importance. Et vient toujours,
à l'écouter, l'idée qu'ils doivent immanquablement causer ainsi à leurs
proches lorsqu'ils demandent le sel.
Je pense alors, pour
finir, à cet extrait du livre de Pierre Eyguesier, Psychanalyse
négative, qui traite de ce ton là : […] la langue est
imprégnée, à un très haut degré dont elle n'est pas consciente
elle-même, par le monde de la technique, de l'efficacité, de la
rationalité et de la prévisibilité. J'aurais pu aussi citer Marthe
Robert, qui la première s'est inquiétée de la rigidité du ton, de
cette façon qu'ont les hommes et les femmes qui parlent au poste, de
télé ou de radio, d'adopter tous la même musique, d'insister par
exemple sur certains mots soi-disant plus significatifs pour le
message, mais dont l'effet sur les têtes qui les écoutent est
proprement débilitant (si on fait sentir sur quel mot je dois faire
porter mon attention, c'est parce que je ne suis pas en mesure d'en
décider seul, donc je suis débile). »
lundi 7 mars 2016
Dissiper l'ombre de l'angoisse
La règle fondamentale ne peut être
mise en oeuvre qu'à la condition que l'analyste ait fait entendre à
son analysant potentiel à quel point il est en rupture avec cet
ordre social qui conduit les sujets au mutisme, à la panique face à
la « pause » que son silence réalise. C'est ainsi que se
dissipera peut-être « l'ombre de l'angoisse qui s'étend
lourdement sur tout ce qui reste de discours ». Compte tenu de
tout cela, on admettra que l'analyste doive aujourd'hui donner de la
voix, qu'il prête éventuellement des livres, et qu'il n'ait pas
peur d'entraîner son patient sur les rayonnages de sa bibliothèque
mentale, si possible élargie à d'autres auteurs que les maîtres de
la psychanalyse...
Pierre Eyguesier, Psychanalyse
négative.
On lira avec profit l'excellent article du Moine Bleu consacré à ce livre. De même, on pourra aussi lire l'interview de Sébastien Dupont sur ce qu'il nomme l'autodestruction du mouvement psychanalytique.
On lira avec profit l'excellent article du Moine Bleu consacré à ce livre. De même, on pourra aussi lire l'interview de Sébastien Dupont sur ce qu'il nomme l'autodestruction du mouvement psychanalytique.
jeudi 3 mars 2016
Années
Et en effet les femmes qu'on n'aime plus et qu'on rencontre après des années, n'y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que si elles n'étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour n'existe plus fait de celles qu'elles étaient alors, ou de celui que nous étions, des morts ?
Marcel Proust, Le temps retrouvé.
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