dimanche 13 septembre 2015

Demoiselles



Almanach des adresses des demoiselles de Paris 
de tout genre et de toutes les classes, 1791.

. Mademoiselle Duchesne : Cette beauté est comme le journal de Paris. On s'abonne pour trois mois pour six mois pour l'année.

. Mademoiselle Bersi : Mulâtresse, taille et démarche voluptueuses, figure riante, petit bijou mignon, et toute la vivacité d'une américaine, 6 livres.

. L'Italienne : Se prêtant à tout. 7 livres et 4 sous.

. Mademoiselle Saintré : Brune très jolie, les formes charmantes, peau douce, croupe très agréable, tournure provocante, gagnant à être vue sans voile. Point du tout cher. Pour une demi-nuit. 12 livres.

.  Georgette : Douce et mignarde, mais dévergondée lorsqu'elle a bu du punch. 6 livres.

. Mademoiselle Valemont : Elle, sa soeur, sa nièce et sa cousine, toutes les quatre jeunes et jolies, 18 livres ; prises séparément 6 livres.

in Histoires du Paris libertin, Marc Lemonier & Alexandre Dupouy

vendredi 11 septembre 2015

Groucho



Je trouve que la télévision est très favorable à la culture. Chaque fois que quelqu'un l'allume chez moi, je vais dans la pièce à côté et je lis.

Groucho Marx

La vitesse des femmes

 
J'aime croire à la vitesse des femmes. Cette faculté de prendre le temps du désir comme il vient, sans jouissances obligatoires. Il y a cette île formée par la conversation, cette lumineuse attention à l'autre, cet archipel de mots décorant l'envie de le sentir.
Dans les films de Truffaut, reviennent souvent, logés dans un dialogue, ces mots : « - Attends, attends... - Oui, j'attends. » Où le désir patiente, attentif à se faire rattraper par le désir de l'autre.
Le temps des amants est un temps volé aux épiciers. Il n'y a rien de plus précieux pour nous que ce temps perdu, ce temps sans efficacité, ce temps orgueilleux au point d'adopter sa propre vitesse.
Dans le désir et l'amour, le sens de la vitesse est sans doute ce qui s'est le plus perdu dans l'égarement moderne. Il n'y a pas si longtemps, on parlait encore d'à propos ; mots semblant issus d'une langue trois fois morte tant il faut faire preuve, pour en goûter le sens, d'une attention soutenue.

La mer gelée qui est en nous


Dans ses « Notes noires » de janvier 1995, Jean-Patrick Manchette cite la lettre de Kafka à son ami Oskar Pollak : « Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livre, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. En revanche nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamné à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide - un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. »
Plus loin, Manchette remarque très justement ceci : « Quelqu’un qui lutte aussi ardemment contre ce qu’il y a de pire manie sans doute « la hache qui brise la mer gelée en nous », mais c’est beau, et la beauté rend heureux, ceux du moins qui ne s’imaginent pas que le bonheur, c’est le confort. »

Les temps noirs


En décembre 1929, La Révolution Surréaliste lançait une enquête intitulée : « Croyez-vous à la victoire de la vie sordide sur l’amour admirable ou à la victoire de l’amour admirable sur la vie sordide ? »
La question vaut d’être posée en ces temps où la désunion semble si profonde – désunion de soi avec l’autre, de soi avec soi-même – que l’odeur de sa déréliction en vient à attaquer les possibilités mêmes de l’amour.

Une tête admirable par vitre

Clairs visages hors du temps rassemblés, visages de femmes vivantes, je suis sur un banc au printemps pour voir passer en rêve ce tramway couleur de vapeur montant des prés, une tête admirable par vitre.

André Breton

L'eau et la craie


Place Denfert-Rochereau, l’air est toujours calme. Il règne, dans ses alentours, une torpeur suave qui saisit le promeneur dérivant dans ce quartier. La nuit y connaît une immobilité à laquelle j’ai toujours été sensible. Cette absence de mouvement, si opposée aux courants qui parcourent les quais de la Seine, possède une douceur qui favorise chez moi, par une alchimie qui ne se livre pas immédiatement, des souvenirs très mélancoliques. L’aimant qui génère ce ralentissement de l’air est situé sous la place, dans des galeries creusées dans le calcaire. 
 
Catacombes... Je ne saurais continuer à écrire ainsi sans évoquer le choc que causa ma première descente. Ma vision de l’amour, déjà hantée par la perte, se voyait renforcé par ces empilements de crânes. En cheminant dans ce labyrinthe, je me laissais troubler par ces vies disparues. Galopades au petit matin, calculs de taverne, angle de salon, émoi sous les feuillages, pavés des ruelles, sables des quais, chandelles, plumes, la faim au coin de la rue du Pot de Fer, lèvres pressées contre d’autres lèvres, dettes de jeu, espoir placé dans un vieil oncle… il ne restait plus de ce peuple là qu’un silence orné de craie mouillée. 

Je suis hanté par ce lieu dont l’immobilité ne cesse de vibrer à chaque fois que je touche une peau. Pour moi, l’amour ne saurait se passer de ce parfum de craie.

jeudi 10 septembre 2015

La Ligne Rouge


– J'peux encaisser tout ce que vous me direz de faire. J'vaux deux fois plus que vous. 
– Dans ce monde, un homme, seul, n'est rien. Et il n'y a pas d'autre monde. Y a que celui-ci.
 – Vous avez tort, sergent. J'ai vu un autre monde. Quelque fois je me dis que je l'ai seulement imaginé. 
– Ouais... Alors vous avez vu des choses que je verrai jamais. On vit dans un monde qui part en couille, et chacun de nous est responsable de ce bordel. Dans une telle situation, il faut fermer les yeux et pas se laisser atteindre. C'est chacun pour soi. J'suis peut-être le meilleur ami que vous ayez jamais eu. Et vous en savez rien.

Terence Malick, The Thin Red Line

Evidence


Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie.

Bertrand Morane/François Truffaut, L'homme qui aimait les femmes

Solitudes à deux


Que c'est justement dans cette atmosphère d'Autant en emporte le vent sur fond d'incendies planétaires et dans l'attente de la banqueroute générale qui doit se produire dans très peu de temps, où la peur s'affole de n'avoir nulle part où se cacher, que chaque instant peut prendre, ainsi détaché, cet éclat admirable, d'un sentiment si vif, complexe, presque douloureux ; et que c'est justement dans cette précipitation des circonstances, et l'écroulement de toutes les régularités et conventions de la vie sociale, dans ce trouble universel, que la civilisation se réfugie au fond de ces solitudes à deux, que l'amour recueille ce que l'affolement et la fièvre ne veulent plus : la confiance, le calme, la délicatesse, la civilité, l'amitié, le rire et l'intelligence réciproque ; qu'on y entend parler encore la douce langue natale.


Baudouin de Bodinat, La vie sur terre, Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes.